AU FIL DES HOMELIES

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L’ANNONCE ET LES GUÉRISONS

Ac 8, 5-8+14-17

(5 mai 2002)

Homélie du Frère Yves HABERT

Quitter Jérusalem

C

'est le texte des Actes des Apôtres qui nous retiendra aujourd'hui. Dimanche dernier, nous avons entendu le récit de l'institution des fameux "sept" et l'on a l'impression qu'ils sont tout de suite envoyés en mission, c’est un peu comme s’il y avait urgence. Les "sept" qui avaient été institués pour s'occuper des tables sont déjà partis en mission. Pourquoi sont-ils partis ? Pourquoi ont-ils quitté Jérusalem ? Les Actes des Apôtres nous disent que les apôtres sont restés à Jérusalem mais que les "sept" sont partis parce qu'il y a eu une persécution et qu'il fallait disperser les troupes pour que petit à petit la Bonne Nouvelle soit annoncée. Philippe dont on parle est marié, on parle de ses filles un peu plus loin dans les Actes, c'est lui qui fait du stop sur la route et qui monte dans le char de l'intendant de la reine Candace d'Ethiopie, c'est donc un homme assez intrépide, et Philippe évangélise en Samarie. Nous avons entendu la très belle description de son action d'évangélisation, on sait exactement comment cette petite brigade s'y prend : "Les foules unanimes s'attachaient à ses enseignements, tous entendaient parler des signes qu'il opérait, beaucoup de possédés d'esprits impurs sortaient en poussant de grands cris, nombre de paralytiques et d'impotents furent également guéris et la joie fut vive en cette ville".

Ce qui a retenu mon attention dans ce texte, c'est que sont liés l'annonce et les signes. Les signes qui touchent précisément la maladie et l’annonce du Royaume. Cette conjonction très particulière est-elle un hasard ? Est-ce que cela plonge plus profondément dans la Révélation ? Y a-t-il une intention expresse de lier ainsi les signes et la prédication ? Il me semble. En tout cas, cette annonce qui se couple avec des guérisons, une attention particulière aux malades et aux possédés, cela produit une grande joie. Faisceau de convergence ou pur hasard ? Pour répondre à cette question il faut plonger plus profondément : une révélation si elle est authentique, elle plonge profond dans l'Écriture. Il faut remonter à la figure du Messie telle qu'elle nous est présentée dans le vieux testament. Le Messie attendu par Israël conjoint forcément la Bonne Nouvelle, l'annonce du Royaume et la guérison, toujours. La guérison est présentée comme le signe évident du Royaume qui est là jusqu’à ce sommet que représente ce verset dans Isaïe: "Dans ses blessures, nous avons la guérison". Le portrait qui se dessine dans l’Ancien Testament, c'est un Messie qui forcément conjoint l'annonce et la guérison. Et quand Jésus, dans la synagogue de Nazareth ouvre les rouleaux du Livre c’est au chapitre soixante et unième d'Isaïe : "La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres, les aveugles recouvrent la vue, je viens procla­mer une année de grâce de la part du Seigneur". Donc, quand Jésus annonce son programme, Il conjoint forcément l'annonce et la guérison. A travers les aveugles ce sont tous les malades qui sont visés. Il ne faut d’ailleurs pas seulement voir la guérison des aveugles comme quelque chose de purement métaphorique, ce n’est pas une image c’est la guérison de tous les malades qui est annoncée. Il y a donc quelque chose qui est d'emblée présenté par Jésus comme étant très important, comme vraiment lié.

Quand dans l'évangile, on fait l'enquête pour savoir si vraiment cet homme est le Messie, quand Jean-Baptiste, de sa prison envoie des émissaires et fait demander : "Est-ce que c'est vraiment le Messie de Dieu, celui-là ?" Jésus dit : "Allez rapporter à Jean ce que vous voyez et entendez, les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres". Et j'imagine saint Jean dans sa prison qui a, comme en filigrane, le portrait du Messie attendu et qui place ce que viennent dire ses émissaires, et qui voit que les traits correspondent exactement : que le portrait de Jésus dessine le portrait du Messie tel qu'il était annoncé. Et quand Pierre rencontre les premiers païens, comme à l'essai pour prêcher la Bonne Nouvelle, Il leur dit aussi : "Guérissez les malades… Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement". Et quand il envoie les soixante-douze, il dit aussi : "Proclamez la Bonne Nouvelle et guérissez les malades". Il y a une intention expresse de Jésus de ne pas garder ce pouvoir pour Lui. Cette attention particulière aux malades qui est celle du Messie sur terre est également celle de la toute première Église. L'Église doit faire la même chose que lui.

Alors quand sa mort et sa Résurrection poseront comme une espèce de sceau définitif sur la mission, en saint Marc par exemple, après la Résurrection, Il dit : "Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Voici les signes qui accompagneront". On parle des possédés, des guérisons, parce que Jésus est toujours là, et que le caractère définitif de cette mission et de ce que Jésus a déjà vécu avec ses disciples sur terre est comme authentifié et promulgué à l'Église par le sceau de la mort et de la Résurrection : "Voici, Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde".

Peut-être faut-il lire aussi l'évangile de l'apparition à Thomas dans cette optique qui conjoint l'annonce et la guérison des malades ? Parce que Thomas touche les blessures, et que c'est dans ses blessures que l'on a la guérison. Peut-être qu'en invitant ainsi Thomas à toucher les blessures le Christ invite-t-il son Église à toucher les blessures des malades, à se pencher sur l'humanité blessée ? Peut-être faut-il lire cet évangile comme cela aussi ?

Je reviens à mon texte des Actes des Apôtres. Si jamais il conjoint ainsi l'annonce de la Bonne Nouvelle et les paralytiques qui dansent, et les malades qui sont guéris, peut-être y a-t-il quelque chose qui est très profondément ancré dans le plan de salut de Dieu ? Peut-être ne faut-il jamais dissocier les deux aspects en fait ? Je vois comme une sorte de ligne de salut, quelque chose qui est sans pointillé, une courbe peut être ou une inflexion ? C’est en tout cas, une ligne qui ne s'arrête jamais entre la figure du Messie, ce que réalise Jésus, ce que fait l'Église dans les Actes des apôtres, et la réalisation effective de l'Église aujourd'hui. Il n'y a pas de coupure, il n'y a pas de "break" ni de cassure dans cette ligne. Quelque chose qui est aussi profondément attesté ne peut pas être simplement accidentel. Il s'agit, je crois, d'une triple fidélité, une fidélité profonde de Jésus par rapport au Messie qui était attendu, promis. Une fidélité profonde ensuite de l'Église à ce que veut Jésus. L'Église si elle s'éloignait des malades serait infidèle à ce que veut Jésus. Une fidélité enfin de l'Église par rapport au monde qui attend que l'Église manifeste clairement ce signe d'attention aux malades.

Et à travers cette triple fidélité, comme trois brins qui se mêlent, il y a, je crois la fidélité profonde au dessein du Père. Il est presque de foi que le Père souhaite que l'Église ne soit non pas seulement attentive aux malades, mais qu'elle soit vraiment proche des malades. Il en va même de la signification de ce qu'Il a voulu faire passer. Parce qu'un Jésus qui n'aurait fait que prêcher, un Jésus qui n'aurait fait que dire, qui n'aurait pas fait de signes, c'était un beau parleur. Mais à l'inverse, un Jésus qui n'aurait fait que des signes, qui se serait contenté de faire des miracles, qui n'aurait pas traduit aussi ce que veulent dire ces miracles, à ce moment-là, c'était simplement un magicien, quelqu'un qui fait des gestes, les gens accourent un moment à lui, et puis s'en retournent. Je crois que c'est profondément dans l'ordre de la signification de ce dessein de Dieu qui conjoint les deux : l'annonce et la guérison. La Bonne Nouvelle s'adresse au corps tout entier, ce n'est pas seulement l'esprit de l'homme, mais c'est l'esprit et le corps. Nous avons quelquefois trop tendance à séparer les deux. Mais, je pense au contraire, que la Bonne Nouvelle va conjoindre les deux, parce qu’il en va du salut de l’homme tout entier "Tout l’homme" dit Jean-Paul II. Et ce corps tout entier qui est visé par cette annonce qui ne touche pas seulement l’esprit mais qui touche aussi le corps me parle aussi du Corps tout entier de l'Église. On ne peut pas mettre d'options dans sa vie chrétienne comme au baccalauréat devant quelque chose qui est aussi massif. On ne peut pas déléguer aux seuls prêtres parce que cela concerne notre sacerdoce baptismal à tous. Le soin des malades nous concerne tous. Regardez par exemple les témoins de Jéhovah, au-delà de leur prosélytisme qui est effrayant, quand il y a dans un quartier quelqu'un qui est malade, tout de suite, ils vont proposer leurs services. Ils ont entendu parler de quelqu'un et tout de suite, ils manifestent leur proximité, et après ils vont proposer leur catéchisme, et petit à petit, on sent que ce n'est pas le malade qu'ils cherchent, mais à faire de nouveaux adeptes. Cette attitude qui m'a été rapportée plusieurs fois, même dans des quartiers très pauvres, manifestait malgré tout cette proximité avec les malades.

Devant un fait aussi massif, une invitation aussi pressante, qui nous appartient à chacun nous nous posons la question de savoir comment faire ? Je crois que ce qui caractérise la maladie, c'est souvent la discrétion du malade, il n'a pas envie de déranger, il n'a pas envie qu'on s'occupe de lui, il voudrait rester dans son petit coin. Ce n'est pas le malade imaginaire qui raconte sans arrêt ses maladies ! Je me souviens de cette phrase de Ernest Hello, un prophète breton du dix-neuvième siècle qui disait : "La gloire de la charité, c'est de deviner". C'est peut-être cette grâce que nous devons demander : de deviner le geste à faire, deviner le secours qu'on peut apporter ou la parole qui convient car ce n’est pas toujours évident.

Nous sommes encore dans ce temps pascal qui touche à la Pentecôte et nous allons rentrer dans la grande semaine préparatoire à la Pentecôte. On pourrait me reprocher de ne pas avoir parlé de l'Esprit Saint, mais je crois que j'en ai parlé tout le temps ! Il est bien celui qu'on appelle le Consolateur, c'est lui qui donne la sagesse, la science, la crainte… C'est peut-être cet Esprit Saint qu'il nous faut demander pour trouver les mots justes, pour trouver le geste juste, pour trouver ce qui nous correspond et ce qui correspond au dessein de Dieu, pour être proches de nos frères malades, là où nous sommes, dans notre quartier, dans notre immeuble, là où nous sommes plantés jusque dans notre propre famille.

 

AMEN

 

 
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