AU FIL DES HOMELIES

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MORT ET RÉSURRECTION : UNIQUE MYSTÈRE

Ac 17, 22-23 ; Jn 19, 23-27

Vigiles du sixième dimanche de Pâques – C

(11 mai 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

I

 

l peut paraître paradoxal, au premier abord, qu'en plein milieu du temps pascal nous chantions cet évangile de la mort du Christ sur la croix. Il y a pourtant, au choix de cette page de saint Jean, au moins deux raisons importantes : la première sur laquelle je ne m'arrêterai pas, c'est que ce sixième dimanche de Pâques, le dernier avant l'Ascension et la Pentecôte, est celui où l'Église nous rapporte les paroles du Christ annonçant le don de l'Esprit. Dans cette page, saint Jean, à deux reprises, nous parle de manière voilée, symbolique mais extrêmement profonde de ce don de l'Esprit. Tout d'abord, quand le Christ ayant dit : "Tout est achevé", il incline la tête et livre son Esprit. Il ne se contente pas de rendre le dernier soupir, il donne, il livre son Esprit. Et aussitôt après, ce geste que saint Jean est le seul à nous rapporter et auquel il attache une importance considérable : "Du côté percé du Christ coulent du sang et de l'eau", réalisant cette promesse de Jésus : "De mon sein couleront des fleuves d'eau vive" dont l'évangéliste avait dit : "Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui", quand Jésus aurait été glorifié.

Mais saint Hilaire nous parle de ce don de l'Esprit. La deuxième raison est plus radicale, en quelque sorte et plus profonde. Je l'introduirai par un souvenir liturgique, que certains d'entre vous reconnaîtront peut-être. Il n'y a pas très longtemps encore, on célébrait le trois mai qui tombait toujours pendant le temps pascal, une fête de la croix, une fête qui, selon les époques de l'histoire de l'Église s'appelait l'invention ou l'exaltation de la croix et qui faisait, il faut bien le reconnaître, un peu double emploi avec celle du quatorze septembre. On peut regretter que la seule fête qui ait été gardée, par souci œcuménique d'unité avec les orthodoxes qui vénèrent le quatorze septembre, on peut regretter que ce soit celle-là qui ait été gardée. Car il était vraiment beau et profond que, en plein milieu du temps pascal, on célèbre la croix du Christ.

En effet, c'est tout à fait fondamental pour notre foi de comprendre que ce mystère de la croix et le mystère de la résurrection ne sont pas deux mystères opposés, comme une face négative et une face positive, comme la nuit et la lumière. La mort et la résurrection du Christ ne font pas deux. On ne peut même pas dire que la résurrection est une récompense par laquelle le Père, de façon miraculeuse donne à son Fils, rend à son Fils cette vie qu'il a généreusement offerte sur la croix. On ne peut pas parler de compensation. En réalité, il s'agit d'un unique mystère. Précisément, saint Jean, qui nous annonçait que l'Esprit nous serait donné quand Jésus serait glorifié, voit l'Esprit donné quand Jésus meurt. Car lorsque Jésus meurt sur la croix, il est déjà glorifié. La mort et la résurrection du Christ, c'est un unique mystère parce que c'est un passage. Ou plus exactement la résurrection c'est la profondeur de la mort du Christ. C'est la mort du Christ regardée avec un certain niveau de profondeur et d'acuité dans notre regard de foi. Il s'agit exactement de la même réalité. C'est un unique passage continu, à travers la mort, vers l'autre vie. Car si, aux yeux de ce que nous appelons notre expérience, c'est-à-dire de ce que nous pouvons constater, toucher, expérimenter ou démontrer, aux yeux de notre vie mondaine, de notre vie de chair, si au niveau de cette expérience-là, la mort est la fin de la vie, plus profondément la mort est l'entrée dans la vie.

Et c'est précisément cela que le Christ a voulu nous révéler par sa propre Pâque, par son propre mystère pascal. La mort, pour la foi chrétienne, pour l'expérience de la foi, car il s'agit aussi d'une expérience, qui est à un autre niveau, d'une expérience qui ne se mesure et ne se touche qu'avec les yeux de la foi, ces yeux que, petit à petit, Dieu entrouvre au fond de notre cœur. La mort, ce n'est pas tellement un départ de ce monde qu'une entrée dans le monde véritable, qui est le même monde, mais vu dans sa vérité et dans sa profondeur.

Tout l'Ancien Testament, avait préparé, en quelque sorte, le cœur et l'intelligence des hommes à cette découverte que seule la résurrection du Christ permet vraiment non pas de comprendre, mais d'entrevoir. Tout l'Ancien Testament ne cesse de nous redire, en effet, (souvenez-vous Moïse sur le Sinaï, demandant à Dieu "Montre-moi ton visage". Souvenez-vous de Manoa, le père de Samson qui rencontre un ange et s'aperçoit que c'est le Seigneur lui-même. Souvenez-vous d'autres textes innombrables.) L'Ancien Testament ne cesse de nous dire : "on ne peut voir Dieu sans mourir". Il y a une connexion entre la mort et la vision de Dieu. Et s'il est vrai qu'on ne peut pas voir Dieu sans mourir, cela ne veut pas dire seulement que l'expérience d'une vision de Dieu provoque la mort, mais cela veut dire aussi que la mort conduit à voir Dieu. La mort n'est peut-être pas la seule condition, mais elle est une condition nécessaire pour pouvoir rejoindre Dieu. La mort, c'est donc l'entrée dans la vision de Dieu. Mourir, c'est se trouver en face de Dieu, de telle sorte qu'il soit cernable à notre vision à nos yeux, à ces yeux de la foi, à ces yeux du cœur dont je parlais il y a un instant. Et si mourir, c'est voir Dieu, puisque Dieu est la source, le fond, la plénitude de l'être, mourir c'est voir la plénitude de l'univers. Mourir, c'est donc entrer dans le monde, dans la vérité de ce monde, de cet univers dont nous ne connaissons pour le moment que l'écorce, que la surface que l'apparence, mais qui est beaucoup plus profond, beaucoup plus dense, beaucoup plus grand, beaucoup plus intense que ce que nous croyons en connaître, en expérimenter, en voir.

Si mourir c'est voir Dieu, Dieu source de l'univers, Dieu notre source, mourir c'est enfin, entrer dans notre propre vie, par-delà ce que nous croyons en vivre, ce que nous avons cru en expérimenter jour après jour. C'est découvrir ce que véritablement nous sommes car ce que nous sommes, c'est dans le cœur de Dieu que cela existe vraiment et c'est seulement à partir de ce cœur, de ce visage et de ce regard de Dieu que nous pouvons véritablement nous connaître.

Alors, peut-être, pour une certaine expérience de la foi, que malheureusement nous sommes à peine capables d'imaginer, d'entrevoir, même pas de désirer, car nous sommes bien fragiles, bien terrestres, bien attachés à cette terre, pour une certaine expérience de la foi dont témoignent les saints, par exemple saint Jean de la Croix, la mort c'est un peu comme la déchirure d'un voile ténu, d'un voile extrêmement léger mais opaque qui nous sépare imperceptiblement de la vérité du monde et de la vérité de nous-mêmes. Quand ce voile se déchire, alors nous entrons, en quelque sorte, chez nous. Nous retournons chez nous. Nous entrons vraiment dans notre propre demeure puisque nous entrons dans la demeure de Dieu et que c'est seulement là que nous pouvons nous connaître et connaître toutes choses.

Si vous voulez une autre image, je l'emprunterai à l'une des grandes œuvres de musique. Je pense à la dixième symphonie de Mahler, la dernière œuvre qu'il ait écrite ou plus exactement il ne l'a même pas achevée puisque nous ne l'avons que sous forme de brouillon. Dans le final de cette dernière symphonie la mélodie très chaotique, très violente module de tonalité en tonalité, changeant sans cesse tournant de ré mineur à si majeur, mi bémol, et dans une sorte d'excitation et de recherche désespérée. Puis vient un moment, vers le milieu de ce dernier mouvement où la paix surgit et déborde dans la tendresse et la beauté de la sonorité.

C'est voir Dieu ...

 

AMEN

 
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