AU FIL DES HOMELIES

THEOLOGIE DU TELEPHONE PORTABLE

Ac 8, 5-58.14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (21 mai 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, pour bien comprendre le texte que nous venons d’entendre et dont je vous concède qu’il est quand même un peu énigmatique, je vous propose une théologie du téléphone portable ! Je suis sûr d’être compris de tout le monde sauf de ceux qui évidemment sont contre le portable. Ceux-là, je les laisse déchiffrer le texte tout seuls parce qu’ils perdent une clé très importante en omettant de comprendre comment fonctionne le téléphone portable.
De quoi s’agit-il au fond ? Pourquoi un tel engouement, un tel succès des téléphones portables à tel point que même ceux qui ne connaissent absolument rien en informatique peu-vent devenir tout à coup des génies de la communication ? C’est un problème très simple. Certes, rien ne vaut d’être face à face pour se parler et c’est peut-être là que parfois nous per-dons un peu la norme et la valeur des choses. En effet, quand vous êtes face à face, vous échangez toutes les données de la présence de votre personne, notamment à travers le regard, les intonations de voix, le sourire, des gestes d’amitié qui peuvent accompagner la conversa-tion et puis surtout à travers cette proximité à laquelle on ne réfléchit pas assez. Quand on est face à face, on est vraiment dans le même espace et on partage sa propre présence d’une façon unique et pratiquement irremplaçable.
Irremplaçable, c’est vrai, mais le malheur est qu’on n’a pas toujours ceux que l’on aime immédiatement sous la main. C’est terrible à certains moments où l’on se dit : « On va se séparer, la fête est finie, etc., donne-moi ton numéro de portable ». Voilà le premier élément de la théologie du portable : « Donne-moi ton numéro de portable », c’est-à-dire « laisse-toi identifier. Jusqu’ici tu t’es identifié par ta présence immédiate, par tout ce que tu voulais partager avec moi, par tout ce que tu m’as donné, ce dont tu m’as enrichi, mais à défaut de ta présence, donne-moi ton numéro de portable ». Il se passe alors une chose tout à fait surprenante, il n’y a pas dix minutes que vous êtes dans le TGV pour regagner Paris et ses brumes qu’immédiatement vous vous dites : « Puisque j’ai son numéro de portable, je vais lui téléphoner pour lui dire comme c’était sympathique de nous revoir aujourd’hui, que le soleil était beau et ce mistral tellement charmant, ça change toute la vie ! » Voilà la fonction du portable : je n’ai plus la présence immédiate mais j’ai cette mystérieuse présence qui fait que maintenant, alors que je suis en train de suivre la vallée du Rhône à 300 km à l’heure, je peux téléphoner à mes amis pour leur dire que c’était vraiment merveilleux. Ça ne rajoute d’ailleurs rien au fait que l’on a passé une journée splendide mais il n’empêche qu’il y a une sorte de présence manifestée par le fait que je te parle et que tu me parles. Bien sûr il y a la visioconférence qui permet de continuer un échange avec cette présence en pixels qui n’est finalement rien du tout puisque vous n’allez pas embrasser votre portable lorsque la commu-nication est finie ! Mais cela constitue quelque chose de la présence. Pourquoi cette présence est-elle si importante ? Ce n’est pas à cause des pixels qui sont imprimés sur votre écran de téléphone, c’est parce que ces images et ces paroles retransmises sont riches de toute l’expérience que vous avez vécue dans la journée ou les journées précédentes.
Quels sont le poids et la valeur du portable ? Ce n’est pas simplement ce que je vais communiquer, le message ; si on téléphone c’est parce qu’on veut raviver toute la beauté, la splendeur de la présence que l’on a partagée. Cela peut paraître étrange mais c’est pour cela que les téléphones ont des mémoires, il y a un travail de remémoration au plus intime de nous-mêmes lorsqu’on communique par la parole et peut-être par une petite image sur le portable, on communique à travers tout ce qu’on a déjà construit, tout ce qui a été bâti. L’appel téléphonique ne vient que confirmer le fait que, puisqu’on s’est donné le numéro de portable, on peut effectivement ranimer par cette présence très fragmentaire tout ce qu’on a vécu de présence pleine et entière. C’est l’un des prodiges de la technique moderne et il faut bien re-connaître que les opérateurs utilisent abondamment, efficacement et financièrement cette espèce de fascination de résurrection de la présence.
Il s’agit donc bien de ressusciter technologiquement, pour quelques instants, le bon-heur qu’on a eu d’être ensemble. C’est pour cela qu’il y a des moments extraordinaires d’intensité, d’émotivité, de beauté et de joie toute simple. J’ai vu des gens pleurer avec l’oreille collée sur le portable. Je n’ai pas essayé de m’approcher pour savoir ce qui se disait mais j’ai compris tout de suite qu’ils se disaient quelque chose qui évoquait peut-être un mo-ment rare et profond de bonheur vécu.
Voilà la théologie du portable. Si vous avez compris cela, vous êtes tout à fait aptes à comprendre le texte et le contexte des paroles de Jésus. Au moment où Jésus raconte tout ce que nous venons d’entendre, c’est la fin de son séjour sur la terre. Il sait que même si l’affaire va continuer, en réalité cela ne sera plus comme avant. Cet Evangile pourrait ainsi se résumer d’une manière très simple : « Non seulement je vous laisse mon numéro de portable - nous pouvons le retrouver chaque fois que nous lisons l’Evangile - mais je vous laisse aussi le ré-seau ». En effet, tout ceci n’est possible que parce qu’il y a un opérateur, un invisible qui a planté ses bornes un peu partout et qui fait fonctionner d’énormes ordinateurs pour que lors-que vous appelez depuis Mâcon en TGV, vous puissiez joindre Aix-en-Provence, où vous avez quitté vos amis. Autrement dit, un portable n’est rien du tout par rapport à toute l’infrastructure qui est derrière. C’est pour cela que c’est un peu cher ! Mais quel est ce réseau ? Ce n’est aucun des opérateurs connus, ce réseau c’est l’Esprit Saint. C’est exactement cela l’Esprit Saint, c’est Celui qui s’occupe du réseau et qui fait que, même si on est à des années-lumière du Royaume de Dieu, la communication passe. Le mystère de l’Esprit Saint est cette omniprésence de Dieu qui permet la communication entre ce moment où Il est venu sur la terre et maintenant, où Il est dans son Royaume. C’est pour cela qu’Il s’appelle Défenseur, parce qu’Il défend par tous les moyens la présence que nous gardons du Christ, la déploie et la fait grandir à travers ce mystère du réseau de la communication qui nous garde unis avec Lui. Il défend la présence de Jésus dans notre cœur. C’est une chose très simple mais très belle. En réalité, c’est Dieu qui a inventé le portable. C'est Celui qui s’est dit: « Si je les quitte maintenant hors de la présence de chair et de sang que j’ai vécue et que j’ai partagée avec eux, comment vais-je faire pour que cela continue ? ». Dieu veut que cela continue.
Enfin, la plupart du temps, quand on pense à l’Esprit Saint, on pense à cette espèce de grand compagnon un peu improvisateur qui nous inspire et nous ferait déclarer : « L’Esprit Saint m’a dit que… » Quand on vous dit cela, changez tout de suite de sujet parce que ce sont des personnes qui croient que le portable cause tout seul ! Ou peut-être sont-elles tout simplement en train d’écouter leur répondeur, c’est-à-dire de se parler à elles-mêmes ! L’Esprit Saint n’est pas un répondeur automatique, ce n’est pas un enregistreur, parce qu’Il est indé-pendant de nous, Il n’est pas notre miroir, Il n’est pas celui qui nous renvoie l’image de nous-mêmes à nous-mêmes. L’Esprit Saint est Celui qui assure le lien et le réseau, par conséquent Il est Celui qui objectivement vient nous lier au Christ, non pas pour nous dire : « Essaie de te reconstituer en toi-même ton image de Jésus, de l’Eglise, de toi-même ou de ton salut ». Non, précisément : « Essaie d’écouter ce que te dit l’Esprit ». Un petit passage de l’Apocalypse est bâti ainsi : « Que celui qui a des oreilles écoute ce que l’Esprit dit aux Eglises ». C’est exac-tement cela. L’Esprit Saint, c’est tout sauf le fait de nous dire : « Inventez-vous votre religion aujourd’hui au XXIème siècle où vous êtes déniaisés. Vous croyez qu’on peut faire n’importe quoi avec votre religion : non, écoutez ce qu’il y a sur le portable, prenez le temps de relire le SMS, faites une pause pour écouter ce qu’il vous dit. Peut-être vous a t’il laissé un message ? » Alors je vous en prie, à ce moment là, ne considérez pas le message comme votre propre initiative ou votre propre désir, car très souvent on prend ses désirs pour des réalités, mais écoutez ce que dit l’Esprit aux Eglises. Ecoutez ce que dit l’Esprit à chacun d’entre nous au lieu de vivre chacun dans son portable, tout seul dans la rue. C’est la grande différence entre le réseau de Dieu, avec l’Esprit Saint le Défenseur, et les différents réseaux dans lesquels nous sommes insérés par la téléphonie. La téléphonie ne peut que nous faire nous rejoindre les uns les autres dans l’instant présent tandis que le réseau de Dieu, le réseau de l’Esprit Saint le Défenseur, c’est "rendez-vous dans le Royaume de Dieu" ! Amen.

 
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