AU FIL DES HOMELIES

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DEMEUREZ DANS MON AMOUR

Ac 10, 25-26.34-35.44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques – année B (6 mai 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Demeurez dans mon amour ».

Frères et sœurs, il y a une sorte de paradoxe dans cette injonction du Seigneur qui associe les deux termes "Demeurez" et "Amour". En effet, il est vrai que la plupart du temps nous avons spontanément une conception très affective de l’amour, je dirai une conception un peu "cocooning". Par ailleurs, la vie nous entraîne dans tellement de responsabilités dans la vie sociale, dans la construction d’un monde plus juste et plus fraternel comme disent certains, dans ce brouhaha permanent dans lequel il faut faire ceci ou cela pour accomplir ses devoirs de citoyen, de membre d’une entreprise, d’un projet commun, d’une association etc., que l’amour nous paraît le seul refuge où l'on peut respirer et être tranquille.

Cette notion de l’amour conçue ainsi, un peu le retrait dans la vie privée, est corroborée par le fait que l’amour constitue l’expérience de l’intimité. Lorsqu’on aime, il y a une présence mutuelle de l’un à l’autre, d’ailleurs très difficile à décrire exactement : qu’est-ce que "demeurer dans l’autre" ? Toujours est-il que cela nous ramène à une conception de l’amour comprise comme un enfermement. C’est un peu la difficulté aujourd’hui. C’est l’une des raisons de la fragilité de l’amour conjugal, notamment parce qu'à partir du moment où l'on ressent cet amour comme un enfermement, cela devient un peu étouffant et on a envie de changer d’air. Cela peut prendre parfois des connotations assez dramatiques.

« Demeurez en mon amour » : à la fois nous y sommes très sensibles, avec la dimension d’intimité, d’intériorité, et en même temps c’est un peu ambigu. L’amour est-il fait pour être une chape qui pèse sur nous et nous tient dans un lien affectif étouffant et pesant ? Jésus a-t-Il vraiment voulu cela ? A-t-Il voulu que les communautés chrétiennes soient renfermées sur elles-mêmes. On s’aime bien au chaud, on a le même langage, les mêmes attitudes, les mêmes réflexes, les mêmes connivences, les mêmes références sociales et culturelles. Bref, cette formule « Demeurez en mon amour » ne serait-elle pas la porte ouverte au communautarisme si critiqué aujourd’hui ?

Nous sommes devant quelque chose qui n’est pas si simple à comprendre. L’amour, oui ! Demeurer dedans, pourquoi pas ? Mais comment demeurer dedans ? Et comment demeurer dans un amour qui ne soit pas un sachet étanche dans lequel s’enferment les êtres proches et chers mais qui soit un amour dans lequel on respire. Eh bien, Jésus a prévu le problème car Il associe d’une manière incroyable et paradoxale : « Vous demeurerez dans mon amour si vous gardez mes commandements ».

« Gardez mes commandements » fait appel à un tout autre registre. Les commandements relèvent un peu de la structure militaire. J’ai commandé, j’ai décidé, il faut que les subalternes obéissent et suivent. Le commandement suppose une hiérarchie, une extériorité, la prise d’initiative et l’ordre : « Vous suivez ». Tout commandement, toute loi suppose de la distance. Quand on commence à se référer à la loi, c’est une référence à une certaine transcendance, qui nous dépasse et qui s’impose à nous de l’extérieur. Certes, avec un certain nombre de philosophes allemands qui adorent compliquer les choses, on essaie de dire que la loi est intérieure. Si la loi est intérieure, il n’en demeure pas moins qu’elle s’impose à moi comme une chose qui me dépasse et à laquelle je dois obéir. Par conséquent « Demeurez en mon amour » fait appel à l’intériorité, à l’immanence, à la complicité, à l’"enfermement" tandis que « Gardez mes commandements » suppose de sortir de soi-même pour obéir à un ordre qui nous vient de l’extérieur.

Ainsi, contrairement à ce qu’on pense, la consigne que nous donne Jésus dans cet Évangile – consigne perpétuellement en tension car les deux termes reviennent sans arrêt l’un vis-à-vis de l’autre avec l’impression qu’ils ne sont pas conciliables – consiste d’une part dans l’idée de la demeure, de l’immanence de l’amour et d’autre part dans le commandement, c’est-à-dire une sortie de soi vers quelque chose qui est au-delà de nous, qui s’impose à nous et nous dépasse.

Voilà l'un des aspects les plus intéressants de l’existence chrétienne et peut-être aussi de l’éthique chrétienne. Et c’est peut-être une des choses vis-à-vis desquelles nous avons le plus de mal à assumer ce que veut dire le sens de cette attitude. En effet, la réalité profonde de l’amour tel que le conçoit la tradition chrétienne, tel que Jésus a voulu nous le dire et nous le donner comme testament – « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », cette simple formule combinant d’ailleurs l’idée « les uns les autres », l’entre-nous et « comme Je vous ai aimés », la transcendance – est que l’amour est une réalité qui fait appel à l’au-delà de soi.

Certes, les philosophies anciennes en avaient déjà eu une certaine expérience. Platon dit que l’amour est le fils de la pauvreté, le fils du manque dont on veut sortir. La première forme que prend l’amour, c’est le désir. Sortir de soi et aller voir ailleurs. C’est d’ailleurs très précieux parce que si les enfants dans la vie de famille ne voyaient jamais ailleurs, ils resteraient toujours dans le cocon familial. Cela prouve que l’amour est une réalité qui nous fait aller voir ailleurs. C’est cette réalité là qui est à la base. Toutes les grandes philosophies et religions de l’humanité l’ont toujours plus ou moins perçu. De façon plus ou moins nette, avec plus ou moins de contour, l’amour est fondamentalement une sortie de soi.

Mais là où le christianisme a apporté quelque chose d’étonnant, et aussi détonant, c’est cette idée que la racine et le dynamisme même du départ de l’amour ne viennent pas uniquement de nous. Il faut être enraciné ailleurs et c’est cela la demeure : pour pouvoir aimer, il faut être enraciné. Cela se vérifie très bien dans la vie de famille. Comment peut-on apprendre à des enfants à mener leur vie, à aimer, s’ils ne se sentent pas d’abord aimés, s’ils n’ont pas d’abord comme demeure la présence de l’amour conjugal de leurs parents ? Tel est le fond du problème : il n’y pas d’amour à donner si cet amour ne s’enracine pas dans un préalable qui nous a habités, qui nous a propulsés, qui nous a dynamisés. C’est ce que le Christ veut faire comprendre à ses disciples juste au moment où Il va se séparer d’eux. Il leur dit : « Jusqu’à maintenant vous avez vécu avec Moi un amour de "cocooning apostolique", c’est-à-dire que vous êtes restés autour de Moi ». Il est d’ailleurs symbolique que saint Jean fasse de l’enseignement de Jésus le plus sublime – celui duquel est tiré le texte que nous venons d’entendre – le passage où Jésus est seul avec ses disciples, où Il sait qu’Il est abandonné de tous et que les disciples eux-mêmes vont être abandonnés de tous. Jésus leur dit : « Pour que vous puissiez aimer, il a fallu que vous vous enraciniez dans cette communauté que nous avons formée, dont J’ai été à la fois l’initiateur et le protecteur. Mais ne vous trompez pas sur ce que Je vous demande. « Demeurez en Moi », comme actuellement vous demeurez en Moi, mais demeurez en Moi pour sortir de vous-mêmes et garder mon commandement ». Or, qu’est-ce que le commandement ? C’est aimer, la même réalité de l’amour, celle que vous pouvez éprouver comme une sorte de force de cohésion, presque d’enfermement sur soi, entre nous, mais vivre ce même amour désormais sur le mode de l’extériorisation, en allant vers le monde, vers ceux qui ont besoin de connaître cette communion.

C’est une loi assez extraordinaire de la vie chrétienne. Pas d’amour à usage personnel, à usage purement individuel ou à son propre profit, ou au profit de ceux qui sont unis par cet amour. Tout amour appelle à un dépassement, une sortie de soi. C’est cela que Jésus veut dire au moment où Il va mourir. Il va non seulement sortir de Lui-même pour retourner au Père mais Il va aussi sortir de ce monde. Le geste qu’Il va poser avec sa mort est interprété par Jésus Lui-même comme la sortie de ce monde, de ce cercle privilégié d’amis qu’Il s’est constitué, et le départ vers le Père. Il dit : « Tel est le commandement : Moi-même Je ne peux vous aimer que si Je vous montre, par le commandement de donner sa vie, où va exactement toute forme d’amour humain et notamment celle que J’ai prise de façon éminente ».

Frères et sœurs, je crois qu’il est très important de nous rappeler cela au moment où nous allons fêter l’Ascension. L’Ascension est d’une certaine manière le commandement. C’est le commandement d’aller vers le Père à la suite de Jésus, au risque d’une sortie de soi qui à certains moments peut être extrêmement difficile à gérer, à assumer, et qui comporte énormément de risques. Mais en même temps, cette possibilité ne vient pas de nous-mêmes, elle vient de ce que nous sommes enracinés, que nous demeurons dans cet amour. Autrement dit, les deux exigences "demeurer" et "aller vers, obéir au commandement" ne sont pas deux réalités hétérogènes l’une à l’autre, opposables, mais la même réalité. C’est le même amour qui pour être vraiment vécu doit à la fois éprouver la force des racines qui donnent l’orientation et le geste même de nous orienter vers l’endroit où le Christ nous précède.

Frères et sœurs, que ces quelques jours qui nous préparent à l’Ascension nous aident dans les formes les plus simples et les plus concrètes de la vie que nous menons dans nos familles, dans les milieux où nous travaillons, où nous vivons, à repérer déjà cette double forme de ce qu’est aimer. Un amour qui cherche à la fois l’enracinement, car nous n’avons pas à être des étrangers permanents par rapport à nous-mêmes ni par rapport aux autres, mais qui cherche aussi sans cesse le moyen d'aller vers ce lieu où le Christ nous convoque et qui s’appelle son Royaume. Amen.

 
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