AU FIL DES HOMELIES

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RIEN A GAGNER, TOUT A RECEVOIR

Ac 15, 1-2 + 22-29 ; Ap 21, 10-14 + 22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques – année C (26 mai 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous avons entendu dimanche dernier une parole du Christ de ce même chapitre de saint Jean qui disait textuellement : « Là où Je vais, vous ne pouvez venir ». Par conséquent nous étions avertis : là où le Christ allait, c'était dans la mort. Il s'avançait face à cette réalité que chacun d'entre nous redoute, à juste titre d’ailleurs. Il disait qu'Il y allait non pas pour y disparaître mais précisément pour autre chose. Mais pour quoi ?

C'est là que nous sommes mis au pied du mur par Jésus, dès le début des premières communautés chrétiennes. S’Il est mort, pourquoi Jésus est-Il mort ? La réponse s'est élaborée assez vite : c’est pour nous sauver. Mais s’Il est mort pour nous sauver, en allant dans un endroit où on ne peut aller, alors qu'est-ce que c'est que cette histoire ? L'évangile que nous venons d'entendre apporte la réponse à cette question. J'aimerais méditer avec vous quelques instants là-dessus parce que la réponse qui est apportée va à l'encontre de tous nos schémas mentaux concernant notre avenir. Car notre avenir, c'est Dieu.

Le problème est que dans toutes les religions, le paradis est ailleurs. Il vaut mieux qu'il en soit ainsi parce que vu l'enfer ici bas la plupart du temps, en tout cas pour certains, il vaut mieux considérer qu’ailleurs ça ira mieux. Ce fut une réponse tellement universelle que certains philosophes, notamment Marx et quelques autres, ont dit que la religion était l'opium du peuple puisqu’on vous berçait dans votre malheur et votre inconfort actuel de la vie en affirmant que ça irait mieux ailleurs. Cela est-il vrai ? Oui et non.

C'est vrai que Jésus a quitté ce monde pour aller vers un ailleurs. Il l'a dit Lui-même : « Je suis le chemin ». Un chemin, par définition, vous conduit ailleurs par rapport à l’endroit où vous êtes. Jésus a dit : « Je vais ailleurs » et Il a même ajouté « Je vais vous préparer une place, il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père ». D'une certaine manière, on pourrait penser qu'Il s'est coulé dans le moule de toutes les conceptions religieuses de son époque – et même de plus tard – pour dire aussi que même si ça va mal actuellement, ça ira beaucoup mieux après. En ce sens, le paradis est une sorte de projection, et c'est pour cela qu’il y a autant de projections et de constructions du paradis qu’il y a d'individus. Chacun s’invente son paradis à loisir.

Mais est-ce vraiment cela que Jésus est venu nous annoncer ? Est-Il venu nous conforter dans une conception de la vie vers un futur qui serait meilleur ? Un futur après la mort, avec toutes les représentations du jugement, du passage devant saint Pierre, de tous les bons points que l’on doit accumuler pour arriver à passer le cap, pour pouvoir trouver une place à peu près correcte au paradis, ou à défaut un strapontin ? Tout cela est-il véritablement le cœur du problème ?

Dès les débuts du christianisme, ce modèle a été contesté. On a dit, on a cru, on a affirmé, au nom de Jésus, que c'était l'inverse. Alors, me direz-vous, cela n'est pas très consolant. Et c'est pourtant la vérité. Là où toute l'humanité vit son avenir dans une projection de nous-mêmes pour aller vers un bonheur imaginaire, fabriqué – une sorte de paradis Club Med –, au lieu de vivre sur cette projection permanente du bonheur à venir, Jésus a cassé complètement la représentation. Il a dit : « Si quelqu'un M'aime et garde ma parole, mon Père l’aimera et Nous viendrons à lui ». Voilà qui casse complètement le moule. Jusqu’ici, nous nous imaginions que nous irions vers Dieu et Jésus dit : « C'est l'inverse, c'est Dieu qui vient à vous, le Père avec Moi ». On aurait d’ailleurs dû s’en douter parce qu’Il est venu chez nous, chez les siens. Cela veut dire que Dieu n'a pas d'abord envie de nous dire : « Essayez de vous avancer jusque là-haut où Je suis, dans le cœur de la Trinité ». Toute la révélation chrétienne est précisément l’inverse. Si ce n'est pas Dieu qui se dérange, qui pourra y arriver ? Si ce n'est pas Dieu qui vient, qui pourra y aller ? Jésus a donc complètement retourné la manière de concevoir l'avenir de l’homme. Et Il a dit : « Mon père l'aimera et Nous viendrons à lui ». La plupart du temps, on lit cela en se disant que c’est du saint Jean un peu poétisé et harmonisé. Non, c’est véritablement « Nous viendrons » !

Alors comment interpréter que Dieu vient ? Il faut oser le mot d'un paradis sur terre parce que c'est bien de cela qu'il s'agit. Jésus dit à la veille de sa mort : « Nous viendrons, Nous allons venir dans le cœur de ceux qui croient en ma parole, de ceux qui M'aiment et là Nous viendrons, le Père et Moi ». Et Il en rajoute une couche puisqu'Il dit peu après : « Vous verrez, il y aura non seulement le Père et Moi, mais Je vous enverrai le Défenseur ». Alors là, Messieurs du Barreau, soyez fiers de votre métier ! Il faudrait traduire : « Je vous enverrai l'avocat », l’avocat gratuit, l'aide juridique gratuite et même mieux, la plénitude de la présence de l'avocat. Voilà, notre bonheur est d’accueillir un avocat ! Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé, mais c'est ce qui est en cause dans cette affaire. « Je vais vous envoyer l’avocat », non pas le juge d'instruction, Il a choisi le métier. Pourquoi ? Parce que l’avocat, en l'occurrence le défenseur, le Paraclet, c’est le même mot que consolateur. On traduit aussi par consolateur parce que le mot a une petite note affective. C'est celui qui défend, qui affirme et qui manifeste la présence de Jésus et du Père dans le cœur des croyants.

Frères et sœurs, la perspective de cette première communauté, celle de saint Jean, affirme une chose absolument inouïe : « Je m’en vais mais encore un peu de temps et vous me verrez, je reviendrai ». Ce que Jésus veut manifester à ce moment-là, c’est qu’Il meurt non pas pour nous emmener vers un ailleurs mais pour nous rejoindre tous, avec le Père parce qu’Il est le Créateur et qu'il faut nous recréer, et avec l'Esprit Saint, le Paraclet, l'avocat parce qu’il faut défendre, affirmer, confirmer la présence du Père, du Fils et du Consolateur dans notre cœur.

Frères et sœurs, c'est quand même incroyable que dans les trente premières années de la foi chrétienne, l'illusion d'un paradis où tout irait mieux ait été retournée comme une crêpe. Jésus nous dit : « La question, si cela doit aller mieux, n’est pas que Je vous donne une petite récompense et un petit quelque chose à la fin pour compenser tous les malheurs et toutes les difficultés que vous avez eus. Dès maintenant, Je vous donne la plénitude de la présence de Dieu ». Si on réalisait une seconde ce que cela veut dire, on perdrait cœur ! Parce que c'est quand même cela que le Christ est venu apporter. Il est venu apporter l’amour du Père, du Fils et de l'Esprit. Il est venu apporter la Trinité dans le monde. C'est cela notre foi, c'est de croire que Dieu n'est pas ce Monsieur en trois personnes qui plane là-haut, qui attend que nous arrivions et qui a mis quelques gardiens à l'entrée du stade par sécurité. Non, Dieu vient ! Le Père, le Fils et l’Esprit viennent en nous. C'est pour cela que nous avons tellement de mal à lire saint Jean. Nous le lisons toujours à l’envers en nous disant : « Il viendra, oui, bien sûr, Il l’a dit, mais en réalité c'est nous qui allons y aller ». Et du coup cela change complètement notre représentation de notre vie chrétienne, là où nous pensons la plupart du temps qu’être chrétien, qu’être croyant, c’est gagner le ciel comme si c'était la loterie internationale, non, il n'y a rien à gagner, il y a tout à recevoir. C'est ce que le Christ nous dit à ce moment-là : « Vous aurez l’avocat, le consolateur qui affermira en vous la présence du Père créateur et la présence même de ce que J'ai été parmi vous sur la terre ». Autrement dit, ce que Jésus a vécu parmi nous, Il veut que cela continue : « Écoutez ma parole, aimez-vous les uns les autres, recevez ensemble la grâce de la présence du Père, du Fils et de l’Esprit ».

Vous allez me dire, Frères et sœurs, que tout cela n'est pas très consolant. Vous connaissez sans doute cette histoire un peu terrible mais qui en dit long. Il y a très longtemps – c’était avant que nous soyons ici parce que c'est le père Déthieux qui me l'a raconté –, un jeune homme s'était tué dans un accident de voiture. Un des vicaires de l'époque avait accueilli la maman et lui avait dit pour la consoler, parce que c'était évidemment dramatique : « Ah ! Mais vous savez, maintenant il est au ciel, il est avec les anges et il chante la gloire de Dieu ! » Et la maman lui avait répliqué : « Vous trouvez que c'est une occupation pour un jeune homme de vingt ans ? » Je crois que l'affaire était pliée ! Je ne sais pas ce qu'il a prêché après, mais sur le fond il y a quelque chose de vrai. Si dès maintenant la présence de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint ne nous remplit pas de ce bonheur d'accueillir Dieu, comment pourrons-nous l'accueillir lorsque nous serons face à face ?

C’est cela la vie chrétienne. Quand on dit que la vie chrétienne est un apprentissage à l’avenir qui est le sien, cela n’est pas simplement un apprentissage au sens banal du terme, c'est la réalité de l'accueil du Père, du Fils et de l'Esprit dans notre existence. C’est cela que nous vivons et que nous essayons de réaliser. Très mal, peu importe, car on ne sera pas jugé sur la réussite mais sur le fait qu’on a accueilli. La valeur et la signification d’un accueil ne dépendent pas uniquement de la façon dont on a disposé les verres en cristal mais d'abord du cœur que l'on y met. C'est cela que le Christ est venu nous révéler. Si vous mettez tout votre cœur, tout votre être pour accueillir Dieu dès maintenant, alors vous commencerez à prendre le goût du Royaume de Dieu. Amen.

 
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