AU FIL DES HOMELIES

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JE VOUS ENVERRAI UN DEFENSEUR

Ac 8, 5-8 + 14-17 ; 1 P 3, 13-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques – année A (17 mai 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

Bonnard repas denfants

Frères et sœurs,

Nous voici aujourd’hui dans le Jour du Seigneur, et ce dimanche 17 mai est immédiatement avant l’Ascension. La vie cultuelle de notre communauté va bientôt reprendre ; or notre communauté ne repose pas uniquement sur la vie cultuelle, mais aussi sur la vie de charité et sur les liens qui existent entre nous et qui n’ont jamais cessé puisque c’est le premier sacrement, l’Eglise elle-même. Tous ces liens qui sont tissés entre nous à travers l’amour du Christ, sont le premier sacrement. Ce n’est pas uniquement l’eucharistie, mais l’eucharistie inséparable du sacrement fondamental qui est l’Eglise. Quand le Père De Lubac disait que « c’est l’eucharistie qui fait l’Eglise et l’Eglise qui fait l’eucharistie », il insistait sur le fait qu’il y avait l’Eglise à la base.

C’est ce qui peut nous introduire au mystère de l’évangile tel qu’il est évoqué aujourd’hui par saint Jean, toujours au chapitre quatorzième : Jésus fait ses dernières confidences à ses disciples, on appelle ça "le discours après la cène", c’est celui qu’on doit lire normalement en son entier à la fin de la célébration du Jeudi Saint. Il faut reconnaître que ce texte est un peu extraordinaire, et même un peu obscur parce que la plupart du temps, il est difficile de savoir exactement quelle est la visée de ce texte. C’est presque un tiers de l’évangile de Jean, mais quelle est la visée de ce texte ? C’est un texte qui est inséré entre les onze premiers chapitres de saint Jean qui nous racontent les grands signes et les miracles par lesquels Jésus a affirmé dans son humanité qu’Il était le Fils de Dieu et qu’Il faisait les œuvres du Père ; puis à la fin les deux grands chapitres, avec le chapitre sur la résurrection qui nous disent le mystère du Christ offrant sa vie pour le monde, par la mort sur la croix et la résurrection ; et entre les deux il y a cet ensemble qui est un tout très cohérent et très important, que nous lisons aussi durant le temps qui suit les fêtes de Pâques et autour de l’Ascension et de la Pentecôte.

Alors, que veut dire ce texte, ce discours après la Cène ? Il y a toujours eu des gens pour dire que saint Jean se baladait avec son petit magnétophone portatif pour enregistrer les dernières paroles de Jésus. Qu’il y ait ici la base des paroles de testament de Jésus, c’est évident, mais il ne faudrait pas que ça nous cache la réalité qui est derrière tout cela, ce n’est pas simplement Jésus qui fait ses dernières confidences mais c’est l’Eglise avec saint Jean et avec le témoignage apostolique, avec ce qu’ils ont vécu et partagé avec le Christ, qui se posent la question : maintenant, comment existons-nous ? Comment l’Eglise  existe-t-elle ? Comment existe ce peuple pour lequel Dieu est mort et a livré sa vie ?

C’est pour cela que c’est si difficile d’entendre ce texte, c’est parce que c’est un texte au second degré. Il recueille à la fois indubitablement les paroles de Jésus au moment même où Il va quitter ses disciples, mais aussi ces paroles de Jésus sont relues quelques années plus tard à la lumière de cette question. Mais avant, quand Il n’était pas mort, ce n’était pas difficile d’être l’Eglise enracinée, fondée sur la présence de Jésus, Il était là. Mais maintenant qu’Il n’est plus là, comment l’Eglise peut-elle tenir ? Ce sont des paroles pas simplement dubitatives, en se demandant comment c’est possible, mais ce sont des paroles d’émerveillement parce que précisément c’est possible. C’est-à-dire qu’un chrétien, et nous tous les premiers, nous devrions toujours être étonnés que l’Eglise soit là. C’est pour cela que nous n’avons pas toujours, chez certains, une très bonne approche du mystère de l’Eglise. La plupart du temps, on dit que l’Eglise est là avec des églises, des clochers avec des cloches qui sonnent, des gens qui se rassemblent et qui chantent des cantiques partout dans le monde. Certes, mais qu’est-ce qui fait qu’à ce moment-là, c’est l’Eglise ?

Quand on se pose la question comme ça, ce n’est plus simplement de l’ordre du "faire", ce n’est pas parce qu’on célèbre des sacrements – bien sûr que tout cela existe –, mais qu’est-ce qui fait que l’Eglise est l’Eglise ?

Le texte que nous lisons aujourd’hui y répond. Jésus dit au moment de quitter ce monde, au moment de ses confidences, « si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements ». La première chose dans l’existence chrétienne c’est la fidélité à la Parole du Christ, c’est absolument incontournable. La fidélité, c’est-à-dire la foi. Ce qui fait que l’Eglise est l’Eglise, c’est qu’elle est une communauté de croyants et que cette communauté de croyants s’éprouve menacée. Bien sûr que les croyants sont menacés. Quand vous commencez à dire que vous croyez en un autre monde à des gens qui ne voient que ce monde, il est sûr que l’on a tout de suite envie de vous dire : Vous délirez ? Non. Ce n’est pas nous qui nous défendrons, ce n’est pas nous qui affirmerons la présence de l’Eglise. « Je vous enverrai un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous ».

Frères et sœurs, ça c’est l’Eglise. L’Eglise est un peuple, nous, qui sommes portés par un Défenseur qui commence par nous défendre contre nous-même. Il a beaucoup de travail de ce côté-là, à cause de la manière dont nous essayons sans cesse de nous emparer de l’héritage de la communauté chrétienne pour la transformer à notre manière ; à certains moments, nous aurions besoin d’un Défenseur qui nous dise : ce n’est pas toi qui te défends tout seul !

L’Eglise n’est pas dans une position défensive parce que c’est elle qui voudrait se donner raison, c’est très important à savoir. Nous ne sommes pas le peuple qui veut se donner raison, nous sommes le peuple qui accepte la défense d’un avocat. Nous sommes un peuple qui ne peut pas se défendre tout seul. Alors vous allez me dire que c’est terrible, la France se défend toute seule, les Etats-Unis se défendent tous seuls, la Chine se défend toute seule, et nous l’Eglise nous serions le seul peuple qui ne se défend pas tout seul ? Eh bien oui. C’est un peu terrible de penser ça, mais précisément c’est la faiblesse et la fragilité, c’est ce que saint Paul a dit sans cesse à toutes les communautés qu’il a fondées : « ce n’est pas vous par votre puissance qui vous affermissez, c’est l’Esprit que je vous envoie qui fait de vous vraiment les disciples ».

Frères et sœurs, quand on comprend cela, c’est la pierre de touche de l’Eglise : c’est dans sa fragilité qu’elle comprend qu’elle reçoit un Défenseur. C’est pour cela que le monde ne voit rien dans tout ce passage de Jean (14, 15-21). Pourquoi le monde est-il incapable de le recevoir ? Parce que le monde n’a pas besoin de Défenseur, il se défend tout seul, ou il croit se défendre tout seul. Mais nous, nous ne sommes pas une communauté de résistants, nous sommes ceux qui ont besoin de défenseur, nous avons besoin de la défense de l’Esprit. Défenseur, c’est avocat, parakletos, c’est à la fois consolateur, défenseur, soutien, porteur. Le porteur de l’Eglise, c’est l’Esprit Saint. Si dans des moments d’épreuve, l’Eglise se sent très fragile, où retrouve-t-elle sa source et sa force sinon dans le Défenseur, dans l’Esprit ?

Paradoxalement, ne soyons pas charismatiques à moitié en croyant que l’Esprit n’existe que quand on le manifeste. A ce moment-là, on fait tout ce qui faut pour voir l’Esprit, pour annoncer, croyant changer la vie… C’est plus compliqué que ça ! C’est la présence de l’Esprit qui nous soutient et qui nous porte, et Il nous porte non pas nécessairement pour des actions d’éclat, mais d’abord parce qu’Il veut être là. « Je ne vous laisse pas orphelins ». C’est la tonalité même de ce que Jésus nous enseigne à ce moment-là, et c’est magnifique. Il sait que nous allons devenir des orphelins mais nous ne serons pas pupilles de la nation. Nous serons orphelins portés par l’amour et le salut du Christ, portés par le Christ qui nous donne l’Esprit Saint.

Frères et sœurs, cela ne veut pas dire qu’il faut vivre notre foi, et notre foi en l’Eglise sur le mode de la jérémiade, en demandant au Seigneur de s’occuper de nous etc. Ce serait "anthropocentré", ce n’est pas très profond ni très sérieux. Avec cette espèce de détresse intérieure, c’est l’Esprit qui se joint à notre esprit pour crier « Abba Père ».

Frères et sœurs, nous avons peut-être besoin d’en parler maintenant que l’on a un peu l’impression de sortir de cette crise avec des gens qui proclament un peu partout que c’est fini. Laissons-les à leur optimisme inconditionnel, car nous avons vécu une des dimensions de l’existence orpheline des chrétiens. Les chrétiens sont des orphelins, ils ne sont pas des gens qui prétendent être des costauds qui peuvent s’imposer. Les chrétiens sont ceux qui font l’épreuve de leur faiblesse, de leur fragilité, non seulement vis-à-vis de la vie humaine avec le virus et tout ce que vous voudrez, et d’ailleurs avec la mort qui nous attend tous, ici il n’y a pas le choix, mais aussi les chrétiens sont ceux qui font l’épreuve de leur fragilité et de leur condition d’orphelin précisément parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas revendiquer par eux-mêmes la présence du Christ, elle est donnée.

Frère et sœurs, que nous sachions petit à petit redécouvrir cette dimension du don de l’Eglise et que cela nous aide à nous préparer, non seulement à ce que l’on a appelé le départ du Christ –  « Je m’en vais mais je reviendrai vers vous » –, mais c’est surtout dans le creux même de cette faiblesse et de cette fragilité que petit à petit nous découvrirons que nous sommes dans le Christ comme le Christ est dans le Père et ça, c’est le cœur même de notre foi chrétienne. Amen.

 
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