AU FIL DES HOMELIES

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LE COMMANDEMENT DE L'AMOUR

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (17 mai 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 


"Et mon commandement, le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés".

Frères et sœurs, quelle façon peu moderne qu'a Jésus ici de s'exprimer ! S'il y a bien un domaine dans l'expérience contemporaine qui est réservé à la créativité, à l'imagination, à la spontanéité, à la liberté, c'est bien celui de l'amour. S'il y a bien une réalité qui doit normalement échapper au service commandé, aux ukases et aux orientations pédagogiques, techniques et sociales, c'est bien l'amour. Par conséquent, même si nous avons l'habitude de répéter cette phrase de Jésus : "Voici mon commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres", en réalité il faut bien reconnaître que par rapport à la manière dont nous vivons et dont nous sommes bâtis aujourd'hui, les deux termes dans notre esprit, dans notre cœur sont quasiment antinomiques. 

       Je sais bien qu'il y a ces vieux couples qui ne cessent pas de se disputer et qui restent ensemble simplement parce que cela a été décidé comme cela et que c'est le commandement de Dieu, mais il faut quand même bien avouer que ce n'est pas la référence absolue. D'ailleurs cela devient si peu la référence que maintenant, cela a très vite fait de craquer. L'amour comme devoir conjugal, devoir parental, est en train d'en prendre un sérieux coup de plomb dans l'aile, et ce n'est pas sûr qu'aujourd'hui, nous ne soyons pas de ceux, parce que nous sommes des enfants de notre siècle, qui à certains moments trouvent que si aimer devient un devoir, une obligation, devient une charge ou un fardeau, ce n'est plus la peine de continuer. Je laisse cette opinion à ceux qui y adhèrent mais je voudrais quand même avec vous essayer de comprendre ce qu'on veut dire lorsque le Christ dit : "Je vous donne un commandement", et il dit même que c'est un commandement nouveau : "aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés".

       Nous sommes aujourd'hui le dernier dimanche de la catéchèse de l'année, par conséquent, il y a parmi vous beaucoup de jeunes couples qui ont encore des enfants et vous savez très bien que aimer n'est pas tout à fait spontané dans le cœur des enfants. Il suffit d'avoir vécu quelques heures dans un foyer pour s'apercevoir qu'entre les frères et sœurs, de temps en temps, il y a des crêpages de chignons monumentaux, et vous-mêmes vous savez que lorsqu'on est avec des enfants, à certains moments, il est nécessaire de faire un rappel à l'ordre, généralement, je crois que les parents n'ont pas immédiatement à l'esprit de citer l'évangile, ils ont d'autres références, "fichez-nous la paix, soyez tranquilles, on ne s'entend plus ici, etc …" mais c'est quand même bien le même problème qui est de se dire qu'au fond, cet amour fraternel, symbole de la famille unie où tout le monde s'aime où tout le monde s'embrasse, c'est conquis de haute lutte ! 

       Déjà au niveau de la famille, on pourrait faire l'expérience du péché originel, c'est-à-dire que la réalité de l'amour n'est pas spontanée. Aimer ne vient pas spontanément à l'esprit d'un enfant. C'est sûr que quand il s'agit d'aimer les choses comme le chocolat ou les bons repas que prépare maman, là, cela va tout seul, mais il faut quand même reconnaître que c'est la forme la moins évoluée de cette réalité de l'amour et en général, les enfants n'ont pas cette oblativité, ce sens du don de soi, de l'écoute des autres. Il suffit de les voir ensemble autour d'une table au moment du partage d'un gâteau d'anniversaire, cela peut devenir très vite un pugilat : oui, sa part est plus grande que la mienne. 

       Nous sommes déjà là dans le problème le plus courant, affrontés à la réalité que même si pour nous, l'amour devrait être spontané, en fait, cela ne l'est pas autant qu'on voudrait le laisser croire. Si la réalité de la vie sociale, si les décrets d'application de toutes les lois de notre parlement étaient purement inspirés de l'amour des autres, il n'y aurait jamais de grèves de la SNCF, tout irait bien, la société serait parfaitement huilée dans une générosité, dans un bonheur de vivre ensemble, les contrôleurs vous feraient des sourires, les postiers seraient aimables, etc … Je n'en rajoute pas. 

       C'est vrai à tous les niveaux, la réalité même de l'amour avec nos capacités humaines n'est pas une référence spontanée. Même si l'on avance un peu plus dans une autre réalité plus évoluée que la réalité sociale, la réalité du couple par exemple, si on est assez lucide (encore faut-il l'être), on s'aperçoit très vite qu'il y a des recoins de notre cœur qui sont d'un égoïsme invétéré, presque incorrigible : "Chérie, tu n'as pas encore ce soir pensé à descendre la poubelle ce soir !" Ce n'est pas guérissable même si l'on prend son mal en patience. Il y a même au cœur de ce qui peut être la plus grande et la plus belle manifestation de la tendresse, de l'amour et de l'échange entre les époux, c'est le fait que l'amour humain dans sa délicatesse extrême au plan de notre vie normale, psychologique personnelle, n'est pas absolument spontané. Il y a heureusement des moments de grâce, sinon, il y aurait de quoi désespérer de l'humanité, mais fondamentalement, il faut bien reconnaître qu'il y a sans arrêt une sorte de frein, de difficulté, de tension. 

       C'est peut-être cela qui nous aide à comprendre la raison pour laquelle Jésus nous dit : "Je vous donne un commandement". Il a voulu dire une chose finalement assez simple. Israël déjà, quand il voulait se comprendre comme peuple, quand les juifs, les pharisiens, voulaient comprendre leur existence, ils s'apercevaient que leur relation avec Dieu ne venait pas d'eux-mêmes. Pour les juifs, le sens de "loi" est si fort, ce n'est pas parce qu'ils auraient une sorte d'intelligence obtuse des relations avec Dieu, mais s'ils pensent la Loi, ils pensent qu'il faut qu'il y ait quelque chose avant leur spontanéité, avant leur liberté qui les oriente et qui leur donne d'agir de façon bonne et juste. Quand Jésus parle à son auditoire, il a le sens du commandement, peut-être pas au sens moderne du terme, une volonté qui s'impose à l'autre, mais au contraire d'un Dieu qui propose quelque chose du cœur même de son infini et de sa transcendance et qui dit : tu aimeras, tu honoreras tes parents, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas. C'est sûr que ce sont des préceptes élémentaires, mais s'ils étaient inscrits dans la Loi, et c'est pour cela qu'on a dit qu'ils étaient inscrits dans la pierre, c'est parce qu'ils étaient plus solides que la consistance fragile de nos pensées et de nos paroles, c'est parce que c'était véritablement de la solidité éternelle de la Parole de Dieu, du commandement de Dieu. Non pas un Dieu qui est un tyran domestique, mais un Dieu qui propose un guide, un chemin pour entrer dans la relation avec lui. 

       Cela veut dire que du côté de la spontanéité, du côté de l'origine, notre amour est bien notre amour. Il s'enracine bien dans notre liberté, c'est vrai. Mais pour qu'un amour trouve sa véritable forme, sa véritable configuration, sa véritable plénitude, il a besoin d'être guidé, aidé, et comme lancé et dynamisé par quelque chose de plus grand que nous. Le commandement "aimez-vous les uns les autres", veut dire que tous les actes par lesquels sont scellés entre nous, au niveau familial, au niveau des communautés sociales, au niveau de la communauté d'Église que nous formons, pour qu'ils deviennent véritablement amour de l'autre, ils ont besoin  d'être dynamisés de l'intérieur par la puissance même de Dieu. 

       Frères et sœurs, cette perspective-là est extrêmement importante. Si véritablement dans notre vie la plus simple, la pus personnelle, la plus quotidienne, nous sachions à tout moment repérer dans les actes même que nous posons, non seulement ah! j'ai encore fait ceci, et j'ai fait cela pour toi, et j'ai encore calculé ceci, et cela, si nous arrivions à avoir le regard assez simple et assez pur pour voir que toutes ces réalités et tous les actes que nous posons sont non seulement les actes de notre liberté, mais de notre liberté habitée de l'intérieur par une force et un amour plus grand. 

       C'est cela la foi chrétienne. Jésus au moment où il va disparaître, rappelle ce commandement essentiel de l'amour, c'est parce qu'il sait bien que sans amour dans le cœur des hommes, aucune société, aucune vie, aucune  famille ne pourra jamais se construire. Mais il sait en même temps, lui parce qu'il est le Fils de Dieu, il sait que c'est lui qui en est la source. C'est pour cela qu'il ose dire : "commandement". De sa part à lui, quand il regarde notre amour, quand il regarde nos actes, quand il regarde l'exercice de notre liberté, il sait qu'il donne son amour comme un commandement, c'est-à-dire comme un absolu, à la fois dans l'exigence qu'il veut, et à la fois dans le dynamisme qu'il nous donne. C'est cela qui fait le caractère extraordinaire de notre vie chrétienne. Ce n'est pas d'aimer plus que les autres, autrement que les autres, mieux que les autres, cela ne dépend pas tout à fait de nous. Quand un couple marié à l'église ou un couple non marié à l'église vivent une vie conjugale, parfois ce sont ceux qui ne sont pas mariés à l'église qui peuvent avoir une vie plus généreuse, et plus attentive l'un à l'autre, il n'y a pas de loi là-dessus. Mais par contre, ce que Jésus dit, c'est qu'à partir du moment où nous voulons bien reconnaître que cet amour que nous pouvons manifester et réaliser dans notre vie, en réalité vient de son amour : "comme je vous ai aimés", dans la mesure même où je vous ai aimés, cela change toute la perspective. 

       Pour terminer, je voudrais vous livrer une petite réflexion de saint Augustin qui a été reprise par saint Bernard et que je vous propose de méditer ces jours-ci en mémoire de cet évangile : "La mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure". Le "sans mesure", c'est le commandement, et la mesure de l'amour, c'est la manière dont petit à petit nous arrivons par la puissance de l'amour de Dieu à cette démesure de l'amour les uns pour les autres. 

 

         AMEN

 

 
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