AU FIL DES HOMELIES

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LA CITÉ ET L'ÉPOUSE

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (21 mai 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"L'ange s'en vient me dire : viens que je te montre l'Épouse de l'Agneau !" " Il me transporta sur une haute montagne et il me montra la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu ". Je voudrais aujourd'hui, parce que c'est l'Écriture par la liturgie qui nous y invite, méditer avec vous sur le mystère de la Cité Épouse.

En effet ici nous avons un thème littéraire assez original. Il me semble que, dans la culture gréco-latine, on n'a jamais eu tendance à assimiler les cités, je ne dis pas à des femmes parce qu'elles étaient généralement représentées par des femmes avec des couronnes de tours sur la tête, et il arrivait aussi qu'une cité soit représentée par une louve, comme c'était le cas pour Rome et c'est tout de même beaucoup moins séduisant. Dans ce texte, nous avons une association très étroite entre le mystère de la cité et le mystère de l'épouse, les deux aspects nous étant présentés comme inséparables pour parler de notre destinée. Et le thème revient à plusieurs reprises dans cette fin du Livre de l'Apocalypse où, comme par une sorte de glissement littéraire permanent, on parle aussi bien de l'épouse que de la cité, de la cité en termes d'épouse et de l'épouse que l'on décrit avec le vocabulaire de la cité.

       Ce n'est pas absolument original dans la tradition biblique car déjà dans la tradition juive, que ce soit Isaïe ou certains psaumes ce rapprochement avait déjà été fait entre la cité et l'épouse dans sa fécondité de mère. Vous vous souvenez de ce petit passage du psaume 86 où l'on chante : "A Sion, la ville de Jérusalem chacun lui dit : "mère " car en elle chacun est né." La cité est le lieu, le sein maternel dans lequel nous sommes nés.

       Ce texte m'intéresse pour une autre raison encore, c'est parce qu'il a eu une postérité politique considérable. En effet, comparer le Royaume de Dieu, comparer l'Église en tant qu'elle s'oriente vers sa perfection ou sa plénitude, la comparer à une cité, voilà qui n'était pas tout à fait neutre. Et, vous le savez, un certain nombre de grands penseurs chrétiens, à commencer par saint Augustin, se sont emparés de l'image pour dire qu'au fond le sens de l'existence humaine était partagé dans une tension où s'inscrit la liberté humaine, tension entre la cité de Dieu et la cité terrestre. Et vous connaissez peut-être cette merveilleuse formule de saint Augustin, merveilleuse et dangereuse, dans laquelle il affirme : "Deux amours ont fait deux cités, l'amour de soi jusqu'à l'oubli de Dieu a fait la cité terrestre, l'amour de Dieu jusqu'à l'oubli de soi a fait la cité céleste." C'était tracer tout un programme politique, celui de la cité médiévale dans laquelle les clercs, l'Église et le pape avaient la prétention de tout régenter du point de vue du devenir des cités et de la vie des hommes. Évidemment, puisqu'ils s'y connaissaient en matière d'amour de Dieu, peut-être pas toujours jusqu'à l'oubli de soi, ils prétendaient donc être compétents pour régenter toute la réalité et l'expérience humaines. Et comme l'Église était le lieu où resplendissait l'amour de Dieu, les autorités politiques n'avaient qu'à se plier aux desiderata du pape, et vous savez toutes les péripéties de cette longue et séculaire aventure qui nous a valu tant de malheurs. Toujours est-il que dans cette situation de tension où l'Église prétend donner presque immédiatement puisqu'elle est l'Épouse, immédiatement ordonnée à Dieu, les rois et les princes ne peuvent faire qu'une chose : essayer de suivre au mieux les orientations de l'Église et d'être, comme on les appelait parfois, des "évêques du dehors":  ils étaient donc des serviteurs du dessein de Dieu et de l'Église, utilisant les armes du pouvoir et de la contrainte.

       Toujours est-il que le problème semblait résolu de façon simple, mais en réalité il a suscité plus de difficultés qu'il n'en a résolues. Et c'est la raison pour laquelle, notre modernité politique est née d'un désir d'émancipation que l'on a appelé sécularisation, laïcisation, modernité selon les cas. Et la prétention était lucide, formulée sous forme d'une revendication : non ce n'est pas l'Église et le pape qui vont dicter la manière de construire et de bâtir la cité des hommes, car la cité des hommes peut se déterminer et doit se déterminer par elle-même.

       Vous savez d'ailleurs à quel point le fait qu'il y ait un éclatement du point de vue religieux entre les pays de la Réforme et les pays catholiques et par conséquent tous ces problèmes qui touchent aux guerres de religion, a finalement favorisé lentement mais sûrement l'éclosion du monde moderne car le propre de l'état moderne, c'est la substitution de la volonté des citoyens quelle que soit la manière dont on la conçoive, à la réalité objective d'un bien qui s'imposerait à nous par l'intermédiaire par exemple d'une institution comme l'Église.

       Et de fait, nous vivons dans ce contexte-là. Au lieu de définir la vie de la cité, la vie de la société par le fait, que nous aspirions tous ensemble au bien commun, mais quel serait ce bien commun ? nous serions bien incapables de le dire. Et nous constatons que dans la cité moderne, on ne reconnaît pas Dieu comme le bien commun, c'est peut-être Dieu pour nous les croyants, mais pour ceux qui "ne croient ni à Dieu ni à diable", il est évident que ce n'est pas le cas. Et même s'il arrive de temps en temps qu'il y ait comme des sursauts de nostalgie de Dieu comme bien commun de la cité, je crois qu'il ne faut pas se faire trop d'illusions. La cité moderne se définit maintenant par la volonté générale, c'est donc la volonté des hommes qui se fixe elle-même ses buts, cela apparaît à un double niveau : au niveau collectif de nos sociétés, nous avons des lois et nous considérons que ces lois par le biais de toute une mécanique compliquée, constituent l'expression de la volonté d'une société, d'un pays, d'une nation déterminée. Et d'autre part, même au plan individuel, nous considérons que chacun d'entre nous gouverne, régit, conduit sa vie par sa propre volonté et que ce n'est pas d'abord la question : "quel est le bien vers lequel vous tendez ?" que nous posons à un homme lorsqu'il demande de l'embauche ou un statut social, fait, on lui demande : "qu'est-ce que vous voulez ? comment votre volonté se détermine-t-elle et choisit-elle l'objet vers lequel elle se tourne". C'est ce qui fait d'ailleurs la difficulté du discours théologique aujourd'hui parce que tout le discours de la foi repose sur une autre perspective. Nous, nous ne sommes pas chrétiens parce que nous nous sommes déterminés à être chrétiens, nous croyons que nous avons été saisis par la grâce et que la grâce nous a conduits, et continue de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour rencontrer ce bien qui est Dieu.

       Et c'est la raison pour laquelle on en est arrivé dans la plupart des cités et des sociétés de notre monde contemporain, à des systèmes politiques de séparation ou de concordat de reconnaissance mutuelle, mais d'une certaine manière, il est, bien entendu, que l'Église n'a plus aucun pouvoir sur le pouvoir politique. Et ce n'est pas plus mal : il n'est donc pas opportun de cultiver des nostalgies qui n'auront sans doute pas grand avenir.

       Mais alors, se pose la question que nous portons tous au fond de notre cœur : serions-nous alors des espèces de météorites dans le monde et la société d'aujourd'hui ? Notre foi trouve-t-elle une place dans le monde d'aujourd'hui ? Nous sommes chrétiens, mais est-ce que cela a une influence quelconque sur la vie de la société ? Cette question nous invite à retrouver un certain dynamisme, une cohésion qui devraient nous amener à faire entendre notre voix dans la société contemporaine. C'est aussi la raison pour laquelle nous nous sentons parfois comme étrangers à la cité des hommes. Nous ne sommes pas tout à fait bien lorsqu'il s'agit de l'Église et de sa tension vers le bien parfait, vers le bien commun qui est Dieu. Et nous ne sommes pas tout à fait bien dans la cité des hommes parce qu'elle ne peut répondre à toutes nos aspirations. Rassurez-vous, je n'ai pas la prétention de résoudre ce problème ce matin, mais je voudrais simplement vous proposer quelques réflexions.

       La première, c'est que la situation est comme ça actuellement. C'est l'histoire et tout un processus dans lequel la foi chrétienne a eu son rôle qui nous ont amenés à cette situation. Et la première chose à faire c'est de reconnaître ce constat : l'Église vise un bien qui n'est pas celui de l'état et l'état, la société politique, vise un bien qui n'est pas nécessairement celui de l'Église. On n'y peut rien. A partir du moment où l'on a défini, c'est la base de tout, que l'état résulte de la manière dont la volonté de chacun se détermine et dont toutes les volontés se déterminent ensemble pour telle ou telle manière de vivre, traduite par telles lois ou tels mœurs, donc telles manières de gérer les affaires, la richesse, et telles décisions politiques, alors on ne peut plus revenir au rêve médiéval, on ne peut plus demander au pape de gouverner la France, les Etats-Unis et la Russie.

       Mais la deuxième réflexion, est peut-être plus positive. Et c'est là-dessus qu'il nous faut réfléchir, comme chrétiens, membres de la cité. Comme je vous le disais au début, notre référence pour penser l'Église, ce n'est pas simplement la cité, mais c'est aussi l'Épouse. Il y a donc une sorte de nuptialité entre Dieu et l'humanité. Et la nuptialité concerne la nature, ça concerne l'homme dans sa totalité, pas simplement dans sa volonté. Car nous le savons bien : l'amour humain, l'amour conjugal ne résulte pas simplement du contrat de deux volontés, il y faut aussi deux corps, c'est le moins qu'on puisse dire. Et dans ce texte la cité nous est présentée comme épouse: il s'agit de notre chair, de notre corps, de notre nature humaine tout entière.

      Et c'est peut-être là que nous, chrétiens, nous avons à retrouver quelque chose de notre place dans la cité des hommes. En effet qu'est-ce que la vie des cités aujourd'hui ? Elle n'est plus simplement le résultat de la volonté politique générale. Quand nous voyons dans nos cités modernes l'implication de plus en plus profonde et organique des problèmes sociaux avec les problèmes politiques, des problèmes économiques avec les problèmes politiques, des problèmes culturels avec les problèmes politiques, qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que nos sociétés modernes redécouvrent qu'elles ne sont pas simplement la somme des volontés des citoyens qui en sont membres, elles sont aussi un corps au sens le plus strict du terme et qu'il y a de multiples dimensions qui constituent notre " être ensemble" et notre "vivre ensemble", de multiples dimensions que nous avons peut-être négligées dans la volonté politique et qui pourtant sont les dimensions constitutives de notre "vivre en société ". Or parmi ces dimensions du "corps", il y a la religion, il y a notre manière concrète d'être baptisés et en même temps membres de la communauté humaine. Et par ce biais-là, non plus par le biais de l'influence directe sur la volonté politique générale, mais par le biais de notre insertion dans ce corps qui est la société et qui, nous ne devons pas l'oublier, fait déjà tendanciellement partie de la cité de Dieu, puisque le Christ est mort pour tous. Et cette Épouse que nous décrit l'Apocalypse, n'est donc pas simplement le strict nombre des sauvés, des élus, mais c'est toute l'humanité pour laquelle le Christ est mort. Et tous, d'une manière ou d'une autre, attendent de nous que nous soyons les témoins de cette Résurrection et de cette Vie nouvelle qui est offerte au monde. C'est donc à travers ces dimensions-là que peuvent resplendir et rayonner notre propre foi, notre propre être chrétien, et notre propre appartenance au mystère et à la plénitude du Royaume de Dieu.

       Cela demande un peu plus d'imagination que le fait de vouloir faire passer la volonté politique d'un État sous les exigences de notre foi chrétienne. Cela demande d'abord de notre part que nous essayions de comprendre aujourd'hui comment nous sommes une société, qui fait corps, pas uniquement par le mécanisme politique de la volonté générale mais par de multiples dimensions qui nous constituent tous, chrétiens ou non, comme cité. Et cette chair de la société dans laquelle nous vivons peut devenir le lieu de resplendissement de la beauté de l'Épouse, ce lieu dans lequel apparaît sacramentellement comme un signe de vocation au Salut, la force de Vie et de Résurrection qui est offerte non seulement aux chrétiens mais à tous les hommes.

       Ce petit texte de l'Apocalypse mérite d'être relu et médité et je vous le propose comme méditation ces jours-ci. Ne vous limitez pas au texte que nous avons lu aujourd'hui pendant l'Eucharistie, mais prenez les chapitres dix-neuf à vingt, qui forment les trois dernières pages de la Bible, la clôture de la Révélation. Et en le relisant à la lumière de ce que chacun d'entre nous est dans la cité, dans la vie de la société, en tenant compte de toutes ces richesses que chacun d'entre nous a reçues et qui pourraient passer dans tous ces registres de la vie de la cité retrouvons ce sens vrai et de notre appartenance à la cité de Dieu, le fait de rechercher le bien véritable qui est Dieu, et de notre appartenance à la cité des hommes, le fait que nous puissions faire rayonner notre foi dans la chair de cette humanité que le Christ a épousée et dont nous sommes les prémices.

       AMEN

 

 
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