AU FIL DES HOMELIES

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LA COUPE DU SALUT DÉBORDE

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (28 mai 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

J'ai lu dans mon missel de première communion, et il n'y a aucune raison de ne pas croire ce qui est écrit dans ce missel, que c'était le dimanche de l'expansion missionnaire. C'est à cause du premier texte que nous venons d'entendre, celui qui relate la visite de Pierre chez Corneille, et donc le baptême des premiers goïms, des premiers non juifs. Ne rêvons pas, quand on parle "d'expansion missionnaire", à une soutane toute blanche, à une barbe également blanche, tout cela sous les tropiques, mais essayons de réfléchir sur notre façon d'être missionnaires ici, maintenant, là où nous sommes plantés. Au départ, nous ne sommes guère aidés par ce texte, parce que la rapidité des évènements rapportés est surprenante. Je vous rappelle la suite des faits : Pierre entre chez Corneille, Corneille se prosterne, Pierre parle, l'Esprit Saint tout d'un coup s'empare de Corneille et de toute sa famille et de ceux qui sont là, et Pierre baptise tout le monde. Peut-on faire plus rapide ? Nous on sait bien que dans notre effort missionnaire cela demande beaucoup plus de temps. Mais il y a eu une préparation préalable, ce n'est pas arrivé comme cela. Cette préparation, nous l'avons entendue aux Laudes cette semaine, c'est vrai que l'office des Laudes est un peu ingrat à cause de l'heure à laquelle il se célèbre ! Corneille, qui est un homme juste, a été favorisé d'une vision et le texte dit : "Il voyait un ange clairement". Cet ange lui demande d'aller chercher Pierre qui est chez Simon. Pierre aussi pendant ce temps a été favorisé d'une vision alors qu'il était sur la terrasse de la maison de Simon, il voit une nappe blanche, nouée aux quatre coins, et dans cette nappe une multitude d'animaux répugnants, des reptiles, des oiseaux, des animaux impurs. Et Dieu lui dit : "mange".

        Nous, nous ne sommes pas souvent favorisés de visions, mais si on ne comprend pas cette vision, on ne peut saisir comment ce texte a pu arriver avec cette fulgurance. Dans la vision de Corneille, l'ange dit d'appeler un homme, et dans la vision de Pierre, c'est l'annonce du salut offert à tous les païens. On comprend mieux que tous nos efforts missionnaires ont nécessité une préparation, tant du côté de l'émetteur que du côté du récepteur, ces éclairages-là au départ nous aident à mieux saisir la portée du texte. Ensuite, voyons comment ce texte se déroule. Pierre rentre et aussitôt Corneille se prosterne. Alors, Pierre comme dans un éclair, de "flash-back", de retour rapide en arrière, se revoit dans la cour du Grand-Prêtre, avec le gravier par terre et les étoiles qui sont tristes à en pleurer, avec le regard de la servante, le chant du coq et le regard du Christ. Pierre qui se souvient de tout cela en un instant dit : "Relève-toi, je ne suis qu'un homme". Oui, relève-toi, car j'ai été capable de le trahir, relève-toi Corneille, je t'en supplie, parce que moi aussi j'ai été incrédule, et même quand j'ai couru au tombeau avec Jean, lui a vu le tombeau vide et il a cru, et moi il m'a fallu encore du temps pour croire. Mais aujourd'hui, je devance l'appel, je veux saisir le plan de Dieu dans toute sa radicalité, aujourd'hui, je veux comprendre que Dieu ne fait pas acception des personnes. Si Dieu a été capable de vider un tombeau, Il est aussi capable de remplir des cœurs, car c'est le même mouvement qui vide un tombeau et répand l'Esprit Saint dans les cœurs. 

        Voilà ce que je comprends dans cette immédiateté et que j'ai envie de te partager. Pour que tu sois pleinement conscient de ce que tu vas faire, moi, Pierre, je vais te dire ce que je sais de Lui. Je vais te dire ce que sais de ce mystère pascal. Je ne vais pas te parler de choses merveilleuses ou extraordinaires, mais je vais te dire, Corneille, ce qui s'est passé pendant ces trois jours. Et quand Pierre s'est mis à parler du mystère pascal, de Jésus mort et ressuscité, à ce moment-là l'Esprit Saint n'en peut plus, et il rentre dans le cœur de Corneille et de toute sa famille. Ils se mettent à parler de choses incompréhensibles, l'Esprit déborde, comme la coupe sur la table, Il renverse partout. Pierre baptise tout le monde. Voilà le récit dans sa fulgurance, voilà le récit de la seconde conversion de Pierre quand il comprend que le salut n'est pas réservé aux juifs mais qu'il s'étale partout, qu'il déborde sur la nappe du monde, cet Esprit qu'une coupe ne peut plus contenir. La conversion c'est, selon le mot de Claudel, le sentiment de l'innocence, de l'éternelle enfance de Dieu. Quand un converti entre dans l'Église, il est tout étonné de se retrouver en plein milieu. C'est ce sentiment qui étreint tous les convertis, qui a étreint le bon larron quand il n'a pas trop su où mettre ses pieds parce qu'en un instant il est passé de la croix au ciel, en plein milieu de l'Église du ciel ! La conversion dans sa radicalité, dans son aspect complètement nouveau, voilà ce qui est signifié par ce texte, tout d'un coup les païens rentrent en foule dans l'Église.

       Et moi, je cherchais quelque chose qui puisse me parler aujourd'hui de ce texte de la visite de Pierre chez Corneille, et j'ai pensé aux Journées Mondiales de la Jeunesse. C'est un peu normal, j'en parle beaucoup aux jeunes en ce moment, et je voudrais vous en parler un petit peu à vous aussi, ce texte suit la démarche que nous venons de détailler. Pierre, l'actuel, a inventé d'aller voir les jeunes un peu partout dans le monde, il dit lui aussi : "Relève-toi, je ne suis qu'un homme". Je crois d'ailleurs que les jeunes idolâtrent moins Pierre, l'actuel, que leur chanteur préféré. On a dit qu'ils préféraient le chanteur à la chanson, peut-être, moi je crois cependant que c'est plutôt la chanson. Le chanteur sait s'y prendre. Je me souviens d'un trait qui m'avait marqué lorsque nous étions au Champ de Mars à Paris, sous la Tour Eiffel, Jean-Paul II a dit dans une sorte d'humour un peu décalé. Mot qui n'a certainement pas été écrit à l'avance : "Maintenant, je comprends pourquoi l'ingénieur Eiffel a fait une tour ... c'était pour mettre les JMJ dessous !"

       Et Pierre aussi, l'actuel, a vécu une sorte de conversion, de retournement. Vous savez par exemple tout l'effort qu'il déploie pour accueillir tous les croyants d'autres religions, toutes ces avancées qu'il a pratiqué dans le domaine du dialogue inter-religieux : Dieu ne fait pas acception des personnes. Quel effort aussi pour accueillir tous ces jeunes qui viennent aux JMJ. Ces jeunes ne font pas partie d'une espèce d'élite, des jeunes qui auraient déjà des horaires de carmélites ! Non, ce sont des jeunes qui ont pris leur voiture, au moment des JMJ à Paris parce qu'il se passait quelque chose, parce qu'ils étaient en recherche, ils sont partis de partout. Tout à coup, il y avait du nouveau, et la maison de Corneille était trop petite, parce que c'était Longchamp, et qu'on était un million sur l'hippodrome. Qu'y a-t-il d'unique dans ces JMJ ? Je pense que c'est la découverte que les jeunes font de l'Église. Contrairement par exemple aux rassemblements de Taizé, les rencontres des JMJ sont toujours précédés par une rencontre dans un diocèse particulier. Nous, à Aix, nous irons à Spolète, nous y serons accueillis par ce diocèse, les 16-18 ans logeront au presbytère, les aînés seront accueillis dans les familles, on partagera la vie d'un diocèse avant de rejoindre les jeunes de tous les diocèses du monde à Rome. On fait à la fois l'expérience d'une Église particulière, et celle de l'Église universelle, tout cela dans le même mouvement. Et les jeunes découvrent le visage de l'Église à travers les signes qui sont posés. Le souvenir qui m'a le plus bouleversé aux JMJ de Paris, ce sont les baptêmes. Ce rituel que je connais par cœur m'a atteint en plein cœur. Tout d'un coup, alors que nous étions tous là avec notre petite lumière, on suivait le rituel, on a vu Arnaud, le marin, rentrer dans l'Église, on a vu ce jeune réfugié des Boat People rentrer dans la même Église, on a vu des jeunes de toutes les races car Dieu ne fait pas acception des personnes, qui rentraient dans l'Église. A chaque fois, malgré le nombre, c'était un nouveau frère, une nouvelle sœur, à chaque fois ce rituel nous transperçait le cœur parce que c'était un proche qui était accueilli.

        Qu'allons-nous faire, maintenant ? J'ai envie de vous proposer en ce jour de l'expansion missionnaire, de la déflagration missionnaire, de l'explosion missionnaire, d'inviter un jeune. Les JMJ sont destinées aux jeunes entre seize et trente-cinq ans, la palette est large. Vous pouvez dire que vous n'en êtes pas capable ? vous n'avez peut-être jamais essayé ? Mais dites-vous que vous n'avez qu'à le dire : "On ne m'a pas chargé de vous le faire croire", disait Bernadette, mais : "On m'a chargé de vous le dire". C'est vrai qu'on ne peut pas forcer un homme, une femme qui n'a pas soif, à boire, mais essayez ! Et si vous me dites par exemple : "Moi je suis trop vieux pour inviter un jeune"... Regardez Pierre, l'actuel, à plus de quatre-vingts ans, il invite encore. Et si vous me dites : "Moi je suis trop petit, je ne vais pas inviter mon grand frère ou ma grande sœur, ils vont se moquer de moi", regardez David et Goliath, dites-vous que David n'a pas eu peur de Goliath. Surtout, il ne faut pas se tracasser, nous serons très nombreux. L'organisation romaine sera sans doute un peu perturbée, mais je voudrais que nous entrions dans cet effort missionnaire en nous coulant dans une triple attente : l'attente de l'Église qui a envie de réjouir ses enfants, parce que si on va aux JMJ c'est pour se réjouir L'attente du jeune qui n'attend quelquefois qu'un petit coup de pouce pour se décider, et l'attente de Dieu qui n'attend qu'un mouvement de notre part pour décider un jeune. C'est ce qui est bouleversant, Dieu est trop pauvre pour inviter lui-même, il a besoin de nous.

       A l'occasion de ce dimanche de l'expansion missionnaire, dites-vous que, comme pour l'affaire de Pierre et de Corneille, le terrain a été préparé d'avance, et que le principal dans cet effort missionnaire c'est d'annoncer le mystère pascal, Jésus mort et ressuscité, que ce mystère pascal comme pour Adrien, qui va recevoir le Corps et le Sang du Christ pour la première fois, se vit au cœur de l'Église, et dites-vous aussi que le but de cette évangélisation est de répandre la joie comme elle s'est répandue dans la maison de Corneille.

 

       AMEN


 

 
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