AU FIL DES HOMELIES

Photos

COMME CES PORTEURS DE LUMIERE DEVANT LES ICONES 

Actes 10, 25-26+34-35+44-48 ; I Jean 4, 7-10 ; Jean, 15,9-17

(12 mai 1985???)

Homélie du Frère Michel MORIN

Reflet d'un amour divin

J

e suppose, frères et sœurs chrétiens, que cet évangile ne vous a pas beaucoup étonnés : parler de l'amour de Dieu, c'est d'une banalité que nous connaissons tous et en définitive même si cela nous concerne, on ne se sent plus tellement touché, car nous sommes installés dans notre habitude. Nous sommes habitués à entendre parler d'un Dieu qui est amour. Probablement que les grecs étaient beaucoup plus étonnés que nous lorsqu'ils entendaient dire que Dieu était amour. D'abord parce que, pour eux, l'amour n'était pas une valeur universelle entre les hommes, il y avait des classes sociales très rigoureuses et strictes qu'il fallait protéger, il y avait des maîtres et des esclaves, des étrangers et des citoyens, et la guerre, il fallait la faire, les divisions, il ne fallait pas les faire disparaître la vengeance, la haine, tout cela était normal et parfois même honorable. Quant aux dieux, il n'était pas question de les aimer, d'abord parce qu'ils n'aimaient pas ce n'était pas leur propos, il fallait simplement faire tout ce qu'on pouvait pour essayer de les mettre de son coté, pour que le destin dans ce qu'il pouvait avoir de tragique nous épargne quelque peu. Ces dieux et divinités étaient capricieux et il s'agissait de se les concilier pour ne pas avoir à craindre trop leurs augures.

On peut comprendre que dans une telle civilisation, la parole de saint Jean ait choqué. Dire "Dieu est amour", c'était un scandale, ce que saint Paul dira à sa façon : "un scandale et une folie". Or pour nous, aujourd'hui, il faut bien l'avouer, ce n'est ni un scandale et encore moins une folie, nous sommes des gens qui n'aimons pas le scandale ni la folie. C'est évident. Alors cette parole tombe sur nous et elle fait beaucoup moins d'effet que sur ces païens de grecs. Dieu est amour. C'est peut-être en pensant à ce que je viens d'évoquer que Paul Valéry disait : "En définitive, personne avant le christianisme n'avait dit: Dieu est amour". C'est vrai, et ce n'est pas le christianisme lui-même qui l'a dit, mais le Christ.

Saint Jean, dans sa première épître, témoigne de façon indissoluble de deux réalités : "l'amour vient de Dieu" - "Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu." Dans la liturgie orthodoxe, il y a un service qui est très beau, même s'il paraît très simple. Alors que l'assemblée avec les prêtres et les diacres, chante la louange de Dieu et l'entrée dans la célébration, quelques jeunes clercs, allument devant les icônes les veilleuses, ils portent dans leurs mains une lumière, ils vont la déposer devant le visage des icônes. Et tout d'un coup dans l'ombre de l'église, ces images s'embrasent, les visages prennent vie en s'illuminant, leurs couleurs leurs traits, leurs regards, tout cela se manifeste comme une sorte de présence vivante. L'assemblée pourra tourner son regard vers ces visages et en recevoir pour elle-même la lumière qui en jaillira, qui en resplendira. Et lorsque ces clercs illuminent le visage de ces icônes, ce n'est pas simplement pour en révéler l'esthétique des couleurs, si belles soient-elles, mais pour signifier qu'à travers ces détails visibles, il y a une présence invisible, celle de Dieu du visage de Dieu. Les chrétiens en contemplant ces icônes, ne regardent pas d'abord leur représentation graphique, mais y discernent la présence de Dieu, et laissent cette présence de Dieu s'imprimer sur leur propre visage pour atteindre leur cœur.

Si je vous raconte cela, c'est parce que je pense que ce, rite peut nous faire comprendre ce que saint Jean proclame en disant : "l'amour vient de Dieu. Celui qui aime connaît Dieu". Pourquoi ? Cette lumière que l'on porte dans sa main vient de Dieu, elle est celle du Christ : "Je suis la lumière du monde". Cette lumière, nous le savons, ne naît pas de nous-mêmes, elle ne vient pas des artifices de notre intelligence, de notre cœur ou de notre science, nous l'avons reçue de Dieu comme un trésor fragile et nous la portons dans nos mains comme ces clercs dans l'assemblée chrétienne encore obscurcie. Cette lumière vient de Dieu, nous la partageons en La déposant devant les visages de nos frères, comme devant des icônes, alors ils s'illuminent, s'éclairent, prennent leur véritable beauté, et confient leur message intérieur. Au-delà de l'image, on contemple, on cherche et l'on admire la beauté de Dieu.

Frères et sœurs, l'amour vient de Dieu comme cette lumière. Nous l'avons reçue au jour de notre baptême. Elle est réellement présente dans notre cœur, sous la peau de nos jours, dans nos mains. Ce n'est pas une lumière lointaine, ni une lumière clignotante, mais une lumière permanente qui brûle, brille et vit au cœur même de notre cœur. L'amour vient de Dieu, mais cet amour venant de Dieu, nous avons à en vivre et à en faire vivre le visage de nos frères. Cet amour que nous avons reçu de Dieu, nous avons, dans le cœur de l'Église et pour le monde, à en faire ce que les clercs que j'évoquais tout à l'heure en faisaient : le porter, le présenter devant le visage de nos frères, et alors ceux-ci prendront pour nous leur véritable beauté, non pas celle de leur morphologie, de leur esthétique, mais celle de leur visage intérieur. Cet amour qui vient de Dieu, nous avons à le déposer délicatement, dans une sorte de geste liturgique aux pieds de nos frères comme devant une icône pour que nous puissions reconnaître en nos frères la présence de notre Père commun et aimer dans ces frères la pré­sence même de Dieu.

Voilà pourquoi Saint Jean dit : "l'amour vient de Dieu", et voilà pourquoi Il dit : "Celui qui aime connaît Dieu". Il est authentiquement vrai que toute expérience d'amour, d'affection, tout lien de sympathie, constitue un lieu où nous pouvons découvrir et pressentir de façon privilégiée, ce qu'est l'amour de Dieu, tant est si bien qu'un homme qui jamais n'aurait aimé, si c'est possible, ne pourrait jamais connaître Dieu, ni dans cette vie, ni dans l'autre, car il ne pourrait pas reconnaître au moment de sa mort, le visage de Dieu, s'il ne l'a pas connu, pressenti dans le visage de ceux qu'il aurait aimés pendant sa vie terrestre. Toutes nos relations d'amour ne se vivent pas uniquement sur un plan naturel ou sur un plan affectif si fort, si profond soit-il, si vrai soit-il, mais toujours à un niveau surnaturel, car la présence de Dieu a marqué cet amour naturel de son sceau, et nous devons le vivre comme nous contemplons une icône pour, y admirer, pour aimer et recevoir la beauté de la présence et de l'amour de Dieu.

"L'amour vient de Dieu", "Celui qui aime connaît Dieu." Ces deux affirmations sont indissociables. Et je sais bien que c'est là toute la difficulté de notre vie, car nous ne savons pas vivre dans l'unité même pour laquelle cet amour nous a été donné. Ce sont nos drames, là, sont nos difficultés, mais c'est là aussi que repose notre exigence de chrétiens.

Frères et sœurs, il nous est demandé d'aimer les autres dans cette force surnaturelle et fulgurante de l'amour de Dieu pour nous. Il nous est demandé d'aimer Dieu dans le réalisme naturel et exigeant de notre amour pour les autres. Nous avons besoin de Dieu pour aimer vraiment les autres, nous avons besoin des autres pour aimer vraiment Dieu. On dit que les amoureux sont seuls au monde, et c'est vrai, et tant mieux, ils sont seuls au monde parce qu'ils sont attirés l'un par l'autre à la recherche du cœur le leur amour dans la contemplation de leur beauté réciproque, dans ce désir si fort de se donner l'un à l'autre, de façon profonde et indissoluble. Ils sont seuls au monde dans cet amour intime et profond. Et pourtant ils sont seuls au monde, mais ils réjouissent le monde. Vous l'avez remarqué, ces amoureux qui ne s'occupent que d'eux-mêmes, donnent à ceux qui les entourent, qui les rencontrent un peu de beauté, un peu de joie, un peu d'amour, un peu de grandeur.

Frères et sœurs, il faudrait que nous soyons comme ces amoureux, amoureux de Dieu, à ce moment-là, si nous sommes vraiment amoureux de Dieu comme Il l'est de nous, le monde se réjouira et nous partagerons naturellement, spontanément, sans le vouloir, ce que nous vivons avec Dieu. Cette relation intime et amoureuse entre chacun et Dieu jaillira, s'exprimera, resplendira dans cet amour naturel, mêlé d'amour surnaturel qui devient don et appel pour les autres. Oui, c'est dans la mesure où profondément nous serons amoureux de Dieu que nous saurons vraiment aimer les autres et que les autres pourront peut-être pressentir qu'eux-mêmes sont aimés par Dieu et appelés à ce bonheur.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public