AU FIL DES HOMELIES

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AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (20 mai 1979)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Aimez-vous les uns les autres !" Voici bien une parole d'évangile que nous connaissons par cœur. Par cœur, c'est-à-dire que nous l'avons bien dans notre tête et dans notre mémoire. Mais par cœur ne veut peut-être pas dire que nous l'avons bien dans notre cœur, dans notre vrai cœur, ce cœur qui se traduit quotidiennement par nos gestes, nos paroles ou nos sentiments.

        "Aimez-vous les uns les autres !", au fond tout homme le sait, tout homme le cherche, tout le monde le chante ou, à sa façon, tout le monde le crie. Cela paraît évident. C'est une parole tellement connue qu'elle peut être pour nous-mêmes chrétiens, un peu banale, du déjà entendu, qui n'a plus beaucoup le goût du neuf, de la nouveauté, une parole dont on ne sait plus très bien, au fond, ce qu'elle veut dire.

      "Aimez-vous les uns les autres !" cela nous paraît aussi un programme, comme un idéal comme une utopie bien trop lointaine, bien trop grande pour notre pauvre cœur, quelque chose qui n'est pas fait pour nous et que nous n'arriverons pas, malgré tous nos efforts, malgré tous nos mérites, à vivre un tant soit peu. Alors nous nous disons : "Aimez-vous les uns les autres !" oui, mais si c'est ainsi, à quoi bon en parler ? Ne serait-ce pas une expression comme ces mots qui concernent tout le monde, mais qui, à force de les entendre, ne touchent plus personne ?

        Oui, "Aimez-vous les uns les autres" mais s'il y a un autre amour dans notre cœur. Nous en faisons chaque jour l'expérience et notre monde en fait chaque jour l'expérience, s'il n'y a que notre amour, que notre affection, que nos amitiés, nous n'irons pas bien loin. Ce n'est pas cela qui est nouveau, car depuis qu'il y a des hommes sur terre, ils désirent s'aimer les uns les autres. Le Christ a repris cette parole, mais il a ajouté, et c'est là la nouveauté, "Aimez-vous les uns les autres, comme Moi je vous ai aimés !" comme Moi, Jésus, le Seigneur, je vous ai aimés. Et c'est cela la nouveauté du christianisme.

        Personne d'autre, avant le Christ, n'avait dit cela. Personne d'autre avant le Christ n'avait osé dire cela, n'avait eu l'audace de demander aux hommes de s'aimer comme Lui les a aimés. Lui seul pouvait le faire avec vérité, avec authenticité, sans se trahir ou sans que ces mots dépassent sa propre réalité. Lui Jésus, le Fils bien-aimé du Père, Le Fils aimé du Père depuis toujours, bien avant qu'Il ne vienne sur notre terre. Lui Jésus que le Père a finalement envoyé sur notre terre, Lui qui a pris notre chemin de vie, depuis notre naissance jusqu'en notre mort et en sa résurrection, Il nous a manifesté, Il nous a montré de façon visible, de façon tangible que vraiment, si Lui pouvait nous aimer, s'Il pouvait nous demander de nous aimer comme Lui nous a aimés, c'est parce que, au fond, au plus profond de ce mystère d'amour, il y a le cœur de Dieu le Père. Et c'est dans cet amour-là, dans cet amour qu'Il connaît et qu'Il vit avec le Père et qu'Il nous a donné, qu'Il nous a montré, c'est dans cet amour-là et non un autre qu'Il nous a choisis, qu'Il nous a, à la suite des apôtres, institués, qu'Il nous a plantés pour que nous portions un fruit et un fruit qui demeure, et un fruit qui dure, et un fruit qui ne pourrit pas, et un fruit qui ne finira pas.

        A la suite des apôtres, le Christ nous a ainsi plantés dans son amour pour que nous puissions, en étant greffés sur Lui, en vivre nous-mêmes, pour notre joie, mais aussi avec les autres, pour leur joie et pour la joie du monde entier. Tout cela nous le savons bien, nous autres, chrétiens. Mais je crois qu'il faudrait que, aujourd'hui, nous entendions cette parole avec des oreilles nouvelles, avec un cœur nouveau. L'évangile c'est toujours la même chose parce que Dieu est toujours le même. C'est nous qui changeons, c'est nous qui sommes tiraillés, c'est nous qui nous divisons, c'est nous qui sommes compliqués. Je voudrais attirer votre attention sur trois points.

       Le premier, saint Jean nous le dit très simplement, très profondément, en trois mots : "Dieu est Amour !" Nous utilisons, dans notre foi, dans notre piété, dans notre imagination un certain nombre d'images, de représentations de Dieu qui ne "collent" pas avec ce que dit saint Jean. Nous croyons que Dieu est créateur et nous avons raison, mais souvent nous pensons que c'est un créateur lointain qui a lancé le monde dans l'univers et qui s'en désintéresse ou qui est dépassé par son évolution. Nous prenons Dieu créateur un peu comme un mécanicien ou un machiniste, mais pas tellement, pas souvent comme un créateur aimant, comme un créateur qui crée simplement parce qu'Il aime et non pas parce qu'Il a envie de s'amuser ou de fabriquer quelque chose. Nous croyons que Dieu est Père, et nous avons raison, mais souvent nous affublons cette paternité de tous les défauts, de toutes les étroitesses de nos paternités humaines, faites souvent de jalousie, d'autorité. Dieu est Père mais Il n'est pas père à notre façon. Il est un Père aimant et uniquement aimant, sans mélange d'autre sentiment.

       Nous croyons, et nous avons raison, que Dieu est juge, juge des vivants et des morts, mais là encore, nous croyons souvent qu'Il est juge en train de regarder, d'observer les hommes pour peser tout le bien, pour peser tout le mal, et qu'Il est attentif à punir et à juger. Non, Dieu ne ressemble pas à notre justice humaine. Il est juge, mais juge plein d'amour et uniquement de cela.

       Il est important que nous retrouvions le visage de Dieu comme Dieu uniquement et totalement d'amour, c'est-à-dire un Dieu aimant, c'est-à-dire un Dieu amour. Et pour cela, il nous faut fréquenter Jésus, car c'est Jésus-Christ qui nous l'a appris, c'est Jésus-Christ qui nous l'a dit, c'est Lui qui nous l'a révélé. C'est en Le fréquentant, Lui, Jésus, que nous pourrons connaître, découvrir, naître avec ce Dieu qui est amour pur. Pour nous c'est un peu inimaginable et pourtant c'est ainsi.

       Je vous invite à fréquenter Jésus plus régulièrement, plus profondément, à lire sa Parole, à Le chercher, à prier, à passer du temps avec Lui, à "perdre" du temps avec Lui, pour découvrir cet amour gratuit, cet amour unique qu'Il veut nous donner. Nous ne pouvons pas nous passer de cette fréquentation régulière et profonde de Jésus-Christ, sinon nous passerons simplement à côté de Lui.

        Le deuxième point c'est que Jésus nous demande d'aimer Dieu en aimant les autres en aimant nos frères. Et cela aussi c'est connu, mais il faut nous le redire, et nous le redire avec force parce que nous l'oublions souvent, oh pas toujours de notre faute mais parfois nous n'y mettons pas assez d'intention. Nous ne sommes pas assez attentifs à cet amour de Dieu le Père et pour nous et pour les autres, car comme le disait saint Augustin :"il n'y a qu'un seul amour et si nous n'aimons pas les autres de cet amour de Dieu, nous ne sommes pas en Dieu." Et nous avons beaucoup de peine à aimer les autres, ne serait-ce que nos proches et pourtant ce sont eux que nous aimons le plus, ce sont eux avec qui nous vivons, ce sont eux que nous avons choisis, c'est avec eux que nous voulons partager le meilleur de nous-mêmes et le meilleur d'eux-mêmes. Et même là, il est difficile de vivre avec joie, avec paix, avec profondeur de cet amour. Et c'est difficile parce que nous ne sommes pas assez ouverts à cet amour de Dieu, parce qu'à travers nos liens humains d'amour, d'affection, d'amitié ne coule pas assez la sève de l'amour de Dieu qui ne prend pas sa source dans notre cœur mais dans son cœur à Lui. Et c'est pour cela qu'il n'est pas limité à nos égoïsmes, à nos jalousies, à nos rancœurs, à nos rancunes, toutes choses qui nous empêchent d'aimer comme il nous l'est demandé. Il n'y a qu'un seul amour et nous pouvons un petit peu mesurer notre amour de Dieu à l'amour que nous avons pour les autres. Saint Jean le dit clairement : "Celui qui dit aimer Dieu et n'aime pas son frère, est un menteur." Cette parole ne supporte aucun commentaire ; elle n'est pas équivoque, elle est claire et précise. Que chacun l'entende pour lui, aujourd'hui. Celui qui n'aime pas son frère ne peut pas dire qu'il aime Dieu, même s'il pratique la justice, même s'il est pur, même s'il est charitable : "Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas."

       Le troisième et dernier point découle du second. Cet amour mutuel que le Christ nous demande, Il nous demande de le vivre d'abord dans la communion de l'Église. C'est à ses apôtres que le Christ a dit cela et non au monde, à ses apôtres qu'Il avait institués et choisis comme amis. Il ne les a pas enlevés de l'esclavage du péché pour les mettre sous l'esclavage de Dieu. Il les a retirés du péché pour en faire ses amis et il n'y a pas de mot plus fort pour dire ce que Jésus voulait faire d'eux. Et aujourd'hui c'est encore dans l'Église, c'est avec l'Église, c'est pour l'Église que nous devons, en premier lieu, vivre ce commandement nouveau. Nouveau, non parce qu'il s'ajouterait à d'autres, mais parce que c'est en lui seul que peut se renouveler toute chose et du ciel et de la terre, car "Dieu est charité" et c'est dans la charité de Dieu que nous pouvons atteindre la plénitude de la joie, de toute joie. Et cela c'est à l'Église que le Christ l'a d'abord confié. Et paraphrasant saint Jean, nous ne pouvons pas dire que nous aimons les autres, le monde, si nous n'aimons pas nos frères chrétiens. Nous ne pouvons pas dire en vérité que nous aimons le monde si nous n'aimons pas notre Église, cette Église qui, peut-être, ne nous plaît pas toujours, cette Église qui, peut-être, est malade et blessée. C'est vrai, mais quand une mère est malade ou blessée, c'est surtout à ce moment-là que nous devons l'aimer davantage. Voilà ce qu'on nous demande de faire pour l'Église, pour notre Église. Écoutons saint Augustin à ce sujet : "Si tu gardes la charité, tu ne trouveras sujet de scandale ni dans le Christ, ni dans son Église. Si tu gardes la charité, amour de Dieu, tu n'abandonneras ni le Christ ni son Eglise, car si quelqu'un abandonne l'Église, il n'aime pas le Christ. Comment serait-il dans l'amour du Christ, lui qui n'est plus partie des membres du Christ ? Comment pourrait-il aimer le Christ, lui qui n'est plus dans le corps du Christ ?"

       Prions pour que cet évangile vienne dilater un peu plus nos cœurs pour que notre joie et la joie du monde soit parfaite.

AMEN

 
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