AU FIL DES HOMELIES

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DIEU EST AMOUR 

Actes 10, 25-26 + 34-35 ; I Jean 4, 7-10 ; Jean 15, 9-17

(25 mai 2003???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Macaire : Saint Jean

P

 

ère de quoi allez-vous nous parler aujourd'hui? Je vais vous parler de l'amour, en bloc. Et pourquoi ? Les textes que nous venons de lire ne nous laissent pas le choix et nous imposent ce thème de l'amour. Ce sont les textes majeurs de notre foi en Dieu, en notre salut, en l'Esprit Saint. Dans le passage si bref de la première épître de saint Jean, deux versets, le mot "amour", "agape" revient six fois, ce qui est presque autant que dans les passages de l'évangile. Une anecdote qui nous est rapportée par saint Jean Chrysostome : on dit que lorsque saint Jean devint vieux, et qu'on était obligé de le porter pour qu'il puisse venir à la prière commune, les disciples lui demandaient une parole. Saint Jean disait toujours : "Aimez-vous les uns les autres comme le Christ vous a aimés". Alors, les disciples, un peu impatientés, lui disaient : "Ne pourrais-tu pas nous dire une autre parole ?" Et saint Jean répondait : "C'est là le seul commandement du Seigneur, et si vous le faites, cela suffit".

Nous sommes donc condamnés ce matin à parler de l'amour. N'ayant pas l'espoir de vous dire des choses nouvelles et originales, je voudrais essayer de vous faire une petite synthèse autour de la place de l'amour dans notre foi, dans notre vie chrétienne.

Première remarque : l'amour n'est pas quelque chose qui vient de nous, mais pour aimer, il faut d'abord être aimé. C'est déjà vrai au plan humain, c'est vrai encore au plan de notre foi. Voilà ce qu'en dit saint Jean : "En ceci consiste l'amour, ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est Lui qui nous a aimés" (I Jean 4, 10). Et un peu plus loin il répétera : "C'est Dieu qui nous as aimés le premier". C'est très important, l'amour n'est pas une initiative qui surgirait de nos propres forces, l'amour est un mystère qui vient d'ailleurs. Pour aimer, chose très sérieuse, qu'est-ce que cela veut dire ? pour aimer, il faut d'abord recevoir l'amour, expérimenter le fait d'être aimé et l'amour jaillira de note cœur, comme en une sorte de réponse, d'écho à cet amour que nous recevons d'abord. Quelquefois, nous essayons dans notre vie chrétienne de nous forcer à aimer, et certes, il n'est pas facile, l'évangile nous le dit, aimer ses ennemis, aimer ceux qui nous haïssent, qui nous font du mal, ceux qui font du mal à ceux que nous aimons, pourtant, ce n'est pas en torturant notre cœur et notre psychologie que nous ferons naître en nous l'amour. Il faut d'abord recevoir et amour qui vient d'ailleurs, qui vient de plus loin que nous. Encore une fois, cela fait partie de l'expérience humaine la plus courante, et c'est simplement en cherchant à aller à la racine de l'amour pour y trouver Dieu, que nous découvrons cette priorité du fait d'être aimé.

C'est la première certitude, c'est qu'il n'y a qu'un seul amour, et cet amour c'est d'abord le secret de Dieu. Saint Jean nous dit dans son épître : "Dieu est amour" (I Jean 4, 16 b). Dieu est amour, non pas comme un sentiment qu'Il éprouverait, non pas comme une activité à laquelle Il se livrerait.. Dieu est amour d'une manière que nous ne pouvons même pas imaginer, comme la substance même de son être, car est d'abord Père, Fils et Esprit.? Le fait que le Père engendre le Fils ne veut pas dire autre chose que ce jaillissement d'un amour infini par lequel le Père donne au Fils d'exister en Lui donnant tout ce qu'Il est. Le Fils est Dieu parce qu'Il répond au Père par l'amour identique au sien, et c'est dans cette relation infinie entre le Père et le Fils et l'Esprit, cette relation nouée dans l'amour, que gît le mystère le plus profond de Dieu : Dieu est amour.

Et parce que Dieu est amour, l'amour, c'est d'abord cette puissance infinie de don qui jaillit du Père et que le Fils reçoit et qui rejaillit du Fils vers le Père, et rejaillit vers l'Esprit pour que l'Esprit le leur rende de la même manière. C'est cela l'amour, cette sorte de circulation de don, infinie, sans limite, sans rivage. Dieu est amour. Et cet amour de Dieu, c'est le même amour par lequel Dieu nous crée, par une sorte de surabondance de son amour trinitaire, Dieu a voulu en quelque sorte que l'amour ne s'arrête jamais et qu'au-delà de son amour intérieur, il y ait encore et toujours encore d'autres êtres qui jaillissent de cet amour pour être aimés et pour entrer eux-mêmes dans le mystère de cet amour, c'est cela la création. La création, c'est cette surabondance de l'amour du Père : "Comme le Père m'a aimé, moi je vous ai aimés", dit le Christ. Je vous ai créés par amour, du même amour dont le Père m'a aimé, comme si de ce jaillissement d'amour qui nous fait exister à partir du cœur résonnait de façon infinie, cette démultiplication de l'amour créateur. "Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés", et je ne cesse de vous aimer, et même si vous vous fermez à cet amour, si vous refusez cet amour, je vous aime davantage et mon amour créateur devient un amour sauveur et c'est l'amour qui me conduira jusqu'à la croix, jusqu'à la Pâque et jusqu'au triomphe de la Résurrection. "Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés". Et comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres, var l'amour qui va jaillir de votre cœur vers l'autre qui s'approche de vous, votre frère, ce prochain, qui va vers cet aimé, cet amour, il est comme celui dont je vous ai aimés. C'est le même amour qui descend de Dieu sur nous et qui remonte de notre propre cœur en un rejaillissement démultiplié encore davantage. Nous avons été créés parce que Dieu nous aime, parce qu'Il veut que nous soyons heureux et qu'il n'y a pas d'autre bonheur qu'à aimer, pour que nous soyons dans une sorte d'infinie chaîne d'amour qui va remplir tout l'univers et c'est cela le projet créateur de Dieu.

Un seul amour. Deuxième remarque. Quelquefois, on hésite devant cette affirmation. On dira : certes, de la même manière que le Père aime le Fils, le Fils nous aime et de la même manière que le Fils nous aime, nous sommes appelés à nous aimer. Il y a une sorte d'analogie, mais elle reste incomplète, car notre cœur est bien plus petit que le cœur de Dieu et dans ce cas, notre possibilité d'aimer est très limitée. Est-ce à dire que l'amour que Dieu a pour nous et qui va rejaillir de notre cœur est autre chose que l'amour divin qui nous établit en relation les uns avec les autres, nous rend amoureux mers uns les autres ? Est-ce à dire qu'il y a plusieurs sortes d'amour ? Un amour humain, une passion qui serait quelquefois exagération dans la fixation sur tel ou tel autre, et puis, un amour divin paisible, qui serait sans vagues et sans passion ? Est-ce à dire ? Non. Saint Jean nous dit dans son épître : "Celui qui aime (il ne dit pas celui qui aime à la manière de Dieu, il ne dit pas celui qui aime Dieu, il ne dit pas celui qui aime selon les normes chrétiennes), il dit : celui qui aime. A condition qu'il aime vraiment car je ne nierai pas qu'il y ait des caricatures de l'amour et que l'amour puisse être un égoïsme déguisé ou deux égoïsmes partagés, il y a toutes sortes de caricatures de l'amour. Mais celui qui aime en vérité, qu'il sache que cet amour vient de Dieu ou qu'il ne le sache pas, "celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu"(I Jean 4, 7).

C'est donc cet amour, cet amour humain, cet amour qui le lie à un autre, cet amour qui est don et réception de l'amour de l'autre, cet amour est pour lui connaissance expérimentale de Dieu qui lui permet de deviner quelque chose ce Dieu qu'il ignore peut-être. "Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu"(I Jean 4, 7). C'est bien le même amour qui jaillit du Père vers le Fils, qui se répand du Père au Christ, en création de l'univers, c'est bien le même amour qui jaillit du côté du Christ transpercé sur la croix, c'est bien le même amour qui jaillit de notre propre cœur pour aller vers l'autre, vers notre frère, vers note ami, vers notre conjoint. C'est le même amour. Encore faut-il que nous sachions alimenter cet amour à sa source, que nous sachions le faire grandir, que nous laissions Dieu transfigurer cet amour pour que notre amour humain devienne vraiment charité théologale, participation à l'amour de Dieu.

Troisième remarque : la manière de répondre à l'amour de Dieu pour nous, c'est précisément de nous aimer les uns les autres. Ceci se trouve encore dans l'épître de saint Jean :"Biens-aimés, aimons-nous les uns les autres puisque l'amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu"(I Jean 4, 7). "Aimons-nous les uns les autres puisque l'amour vient de Dieu". Et un peu plus loin : "Si Dieu nous a tellement aimés, nous devons nous aussi nous aimer les uns les autres"(I Jean 4, 11). Si Dieu nous aime, notre réponse ce ne sera pas seulement d'aimer Dieu. Plus exactement, la meilleure manière d'aimer Dieu c'est de faire que cet amour dont Dieu nous aime soit prolongé en amour de nos frères, c'est de répandre ce que nous recevons. Dieu n'attend pas d'abord que nous l'aimions, certes c'est cela aussi, mais pour que nous l'aimions en vérité, il faut que nous devenions les messagers de cet amour, il faut que nous répandions cet amour autour de nous. C'est pourquoi, il n'y a qu'un seul commandement : "Aimez-vous les uns les autres". C'est le commandement nouveau, c'est le commandement unique qui résume toute la morale et toute la loi chrétienne. C'est pourquoi saint Augustin pouvait dire : "Aime et fais ce que tu veux". Si tu aimes vraiment, tout ce que tu feras sera selon Dieu, quoique tu fasses. Et saint Jean de la Croix disait : "Nous serons jugés sur l'amour". Nous ne serons pas jugés sur les miracles, ni sur les vertus, ni sur les actions extraordinaires que nous aurons accomplies, mais nous serons jugés sur l'amour.

Voilà donc le sens profond de la vie chrétienne : être des relais dans cet amour dont nous sommes aimés et que nous devons répandre autour de nous. C'est pourquoi aimer nos frères ce n'est pas simplement un acte de vertu, mais c'est le plan même de la création de Dieu. Dieu nous as fait pour cela, pour que nous soyons aimés et que nous nous aimions afin que cet amour se répande, qu'il envahisse toute l'humanité, tout l'univers, pour que nous puissions enfin entrer dans le Royaume, et qu'il n'y aura rien d'autre à faire dans le Royaume que d'aimer.

Dernière et quatrième remarque : cet amour implique don de soi et réception, ouverture à l'amour. Cet amour est sacrificiel. Le Christ le dit : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Aimer, c'est donner, et nous ne savons pas jusqu'où ira ce don d'autant que ce don, comme je vous l'ai dit au début, vient d'un don qui nous a été fait d'abord. Si nous nous laissons envahir par ce don, nous ne savons pas jusqu'où il nous conduira. Aimer, c'est quelque chose qui n'a pas de limites, qui n'a pas de fin, et d'une certaine manière déborde toute notre vie. Si nous aimons, nous ne pourrons qu'être offerts, et donc donnés en sacrifice, comme le Christ sur la croix. Sa croix nous invite à entrer dans le même chemin que Lui, c'est-à-dire à aller jusqu'au bout, jusqu'au dernier souffle, à tout donner. L'amour implique un sacrifice, car je vous le disais en commençant, aimer, c'est d'abord être aimé. C'est donc être dépendant de quelqu'un qui nous aime, c'est donc trouver la racine de l'acte le plus important que nous allons poser, ailleurs qu'en nous-mêmes.

C'est le mystère de la relation, la relation à l'Autre, que nous sommes dépendants de l'Autre, et que nous sommes en quelque sorte subordonnés à cette relation à l'Autre. Toute notre vie est suspendue à cet Autre, nous nous recevons de Lui pour pouvoir nous donner à Lui. L'amour ainsi, est fondamentalement dépossession. Il n'est pas un projet que nous établissions nous-mêmes, dont nous avons les tenants et les aboutissants, et maîtrisant les coordonnées et la stratégie. Non, l'amour est dépossession de soi et c'est pourquoi aimer est d'abord un acte d'humilité, parce que c'est accepter de n'être pas par soi-même sa propre fin, son propre aboutissement, sa propre plénitude. Nous ne sommes pas appelés à être pleinement nous-mêmes en nous-mêmes. Nous ne pouvons devenir nous-mêmes qu'en nous recevant des autres, et nous donnant aux autres. Nous sommes donc ainsi entièrement suspendus à un ailleurs, à cet autre qui est mon frère, qui est l'inconnu que je croise, qui est Dieu, cet Autre qui a la clé de ma vie. Il faut donc être assez humble pour se recevoir de quelqu'un d'autre plutôt que de triompher dans notre propre exaltation. Cette humilité radicale de l'amour ira jusqu'à la dépossession complète de nous-mêmes qui sera le don de nous-mêmes qui nous fera semblables au Père qui ne garde rien pour Lui, mais donne tout à son Fils, au Fils qui se reçoit tout entier d'un Autre que Lui, au Père et au Fils qui donnent tout ce qu'ils ont à l'Esprit, et à l'Esprit qui n'est rien d'autre que l'Esprit qui est l'amour du Père et du Fils qui leur répond avec cet amour.

Comme Dieu, acceptons ainsi d'être arraché à nous-mêmes pour trouver le sens de notre vie dans cet ailleurs qui est l'Autre, qui est Dieu, qui est l'infini qui nous appelle et qui nous comble.

 

AMEN

 

 

 
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