AU FIL DES HOMELIES

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QUI QUE TU SOIS, TU ES LA LUMIÈRE DE DIEU

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (11 mai 1980)
Homélie du Frère Serge JAUNET

Toute ma vie sans doute, je garderai le souvenir de cette vieille paysanne et de sa foi. La maladie l'avait conduite à l'hôpital et c'est là que je la rencontrais, dans une chambre commune aux murs pâles et anonymes, comme notre société sait si bien les faire. Je la savais grande chrétienne et femme de prière. Si souvent, je l'avais vue à l'église du village aller prier et rester là de longs moments devant le tabernacle. J'avais même contribué à lui faire connaître le monde des icônes, et chez elle, elle avait pris l'habitude de prier devant une icône, avec un petit cierge qui brûlait. La rencontrant dans cet hôpital où plus rien ne lui restait, ni de l'église de son village, ni de son chez-soi avec ses icônes et ses livres de prières, je lui disais combien je compatissais à sa peine et combien il devait être dur pour elle de prier là, dans la souffrance, la maladie et la vieillesse. Alors, mettant sa main sur sa poitrine, elle me dit avec une douceur et en même temps une force, la force de la foi, que je n'oublierai jamais : "Peu importe, Il est là".

En lisant cette Parole de Jésus que l'Église nous propose aujourd'hui : "Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui et nous ferons chez lui notre demeure", je repensais à cette vieille femme. Elle avait compris, non pas avec sa raison, mais avec son cœur et sa foi, cette Parole. Elle savait que Dieu, le Père, le Fils et l'Esprit, l'habitait et que n'importe où elle pouvait le prier et le rencontrer en elle.

Frères et sœurs, je ne sais pas si un jour, vous vous êtes arrêtés dans la réflexion, ou mieux encore dans la prière, devant ce mystère si grand et si beau de la présence de Dieu au-dedans de nous. En vous comme en moi, dans notre corps dans notre esprit, dans notre cœur, dans notre âme, dans tout ce qui fait notre personne, qui que nous soyons, habite ce Dieu que "nul œil n'a vu ni ne peut voir", le Dieu d'avant les siècles, nouveau et éternel. Celui que la Bible nous révèle, Celui devant lequel Moïse se voilait la face, Celui qu'Élie entr'aperçut dans une brise légère, ce Dieu de l'Ancien Testament, ce Dieu du Peuple juif, ce Dieu-là habite en nous. Et Jésus-Christ, son Fils, l'homme de Nazareth, le crucifié, le Ressuscité, Celui qui porte avec Lui et en Lui toute l'espérance du monde, Il est là aussi en nous. Le Père, le Fils, la Trinité aussi car Ils ne font qu'Un, fait sa demeure en l'homme. L'Esprit promis, l'Esprit porteur du don de Dieu, l'Esprit de force et de foi, l'Esprit d'Amour, "ce feu que le Christ a voulu allumer sur la terre et qu'Il désire tant voir brûler" habite en notre être. Oui, ce Dieu, "l'Au-delà de tout", ce Dieu que vous et moi, nous cherchons tous les jours de notre vie, en le sachant ou en ne le sachant pas, ce Dieu que de dimanche en dimanche, au fil de 1'année, nous célébrons dans ses mystères merveilleux de salut pour les hommes, ce Dieu si grand, si beau, si merveilleux, si chargé d'espérance pour nous tous, ce Dieu porteur de salut, non seulement Il est devant nous, mais Il est en nous, comme le disait saint Augustin "plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes". Ce même saint Augustin qui faisait cette confession bouleversante : "je t'ai aimé bien tard, mon Dieu, mais voilà, tu étais au-dedans quand j'étais au-dehors, et c'est dehors que je te cherchais et tu étais en moi, et je n'étais pas avec toi". Permettez-moi de rapprocher de cette parole merveilleuse de saint Augustin, le mot de cet enfant, un enfant de la maternelle, ce mot chargé d'humour mais aussi de sagesse et de foi. On rapportait à ce tout petit le réveillon des cosmonautes soviétiques qui avaient voyagé dans l'espace et qui étaient fiers d'annoncer que Dieu n'existait pas, puisqu'ils ne l'avaient pas rencontré dans leur périple à travers l'univers. Et ce tout-petit disait : "Ce n'est pas étonnant, Dieu n'est pas si loin, Il n'est pas si haut, Il est bien plus bas, Il est en moi".

Peut-être que nos générations ont perdu un peu le sens de cette intériorité, le sens de cette présence de Dieu qui nous habite toujours et partout, au plus profond de nous-mêmes. Je n'en donnerai comme exemple que cette réunion à laquelle je participais il y a quelques années : des jeunes religieux s'interrogeaient et partageaient entre eux sur la manière dont ils priaient, dont ils vivaient chaque jour ce temps de prière silencieuse et solitaire qu'on appelle l'oraison, si tant est d'ailleurs que l'on puisse partager une telle réalité qu'est la prière. La plupart, nous disions que lorsque nous nous trouvions dans le silence et la solitude pour la prière, nous prions, nous parlions, nous écoutions un Dieu qui était devant nous, qui était face à nous, proche ou lointain d'ailleurs. Et la plupart vivaient cette prière devant la présence eucharistique, devant la présence réelle du Seigneur dans le tabernacle. En cela, rien de mal, car Dieu, c'est bien vrai, est devant nous. Il est une personne objective que nous rencontrons, à qui nous pouvons parler et que, quelquefois nous entendons. Par contre, des frères plus anciens qui partageaient sur cette même réalité de la prière disaient que pour eux ce Dieu qui était devant eux, au-delà d'eux-mêmes, ils le rencontraient aussi et surtout au-dedans d'eux-mêmes, au-dedans de leur humanité travaillée par les âges, les ans et les longues heures de prière de leur existence. C'était dans leur cœur qu'Il leur parlait et c'est là qu'ils le rencontraient.

Oui, frères et sœurs, pour nous, qui que nous soyons, jeunes ou anciens, je crois que c'est une grâce que cette Parole de Jésus aujourd'hui : "Le Père habite en nous, le Fils habite en nous et l'Esprit habite en nous", comme le dit l'Apocalypse : "Je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu'un entend ma voix, il ouvrira ; et J'entrerai chez lui pour souper, Moi près de lui et lui près de Moi". Oui, nous avons à retrouver, si jamais nous l'avions perdu, ce chemin vers notre cœur intérieur, ce chemin qui nous fera découvrir que Dieu est en nous, plus profondément présent que nous le sommes nous-mêmes. Et vous devinez bien qu'il n'y a qu'un chemin pour cela, celui de la prière : dans nos journées, malgré le tourbillon de nos activités quelles qu'elles soient, si nous ne ménageons pas ce temps réservé au Seigneur, "le Seigneur des Seigneurs, le Seigneur du temps, le maître de l'Histoire", si nous ne lui réservons pas un temps pour Lui seul où nous partirons à sa recherche, pauvres hommes que nous sommes, oui si ce temps ne Lui est pas donné, jamais nous ne rencontrerons notre Dieu au-dedans de nous. Et peut-être bien que la période de l'histoire de l'Église que nous vivons a des grâces particulières pour retrouver cette présence de Dieu au-dedans de nous, présence que nous les jeunes plus encore nous méconnaissions quelquefois.

Je pense qu'un mouvement comme le renouveau charismatique (que vous connaissez pour la plupart) s'il est bien vécu naturellement, dans le discernement et la soumission aux pasteurs de l'Église, peut nous réapprendre le chemin de notre cœur, peut nous réapprendre qu'au-dedans de nous-mêmes l'Esprit est là, bien présent, et le Père et le Fils aussi. De même, souvent je me suis interrogé devant ces milliers de jeunes qui chaque année, depuis plus de quinze ans, courent vers un lieu de Bourgogne que vous connaissez aussi, Taizé, alors même qu'ils semblent de plus en plus absents dans nos églises. Je me suis demandé pourquoi vont-il là ? et pourquoi y retournent-il ? et pourquoi certains vivent-ils leur foi à partir de ce lieu, quoi qu'on puisse en penser, et pourquoi la plupart reviennent ayant retrouvé la voie de la prière ? A cela bien sûr, beaucoup de raisons. Mais je pense que sur la colline de Bourgogne, Dieu a placé un homme, un de ses témoins, qui redit sans cesse aux jeunes qui, souvent, ont perdu le sens de la vie, le sens de cette histoire où ils sont placés, qui ne savent plus qui ils sont, où ils vont, cet homme donc répète toujours et sans cesse ces paroles : "Comme un inconnu Il est là au-dedans de toi, ton Seigneur. Indépendamment de nos doutes ou même de notre foi, Toi, mon Dieu, Tu es là toujours, ton amour brûle au cœur de notre cœur".

Frères et sœurs, qu'en ce dimanche où nous avons écouté cette Parole du Seigneur Jésus nous disant qu'au-dedans de chacun, la Trinité Sainte habite puissions-nous prier les uns pour les autres puissions-nous prier l'Esprit Saint en ce temps qui nous achemine vers la Pentecôte pour que l'Esprit comme le dit Jésus, nous rappelle cette réalité fondamentale de la présence de Dieu au cœur de chacun. Tout à l'heure, quand je passerai dans vos rangs avec l'encens, rappelez-vous que l'encens n'est offert qu'à Dieu. Et s'il vous est offert à vous assemblée sainte du peuple de Dieu, c'est qu'en chacun Dieu habite. C'est pour cela que l'encens vous est offert, comme il est aussi offert lors des obsèques chrétiennes au corps qui est déposé là, ce corps qui a été l'habitation du Dieu très saint et très grand. Rappelons-nous ce mot de saint Léon : "Reconnais ô chrétien, ta dignité".

En terminant, je voudrais vous laisser méditer sur ces paroles d'un moine russe du quatorzième siècle, Saint Serge de Radonetz qui disait, ou plutôt il devait crier, je crois, une telle parole et la forêt russe qui entourait son monastère devait en répercuter l'écho, voilà ce que ce saint moine disait à l'assemblée qui se réunissait dans son église avec ses frères pour célébrer la divine liturgie : "Illuminé de l'Esprit, baptisé dans le feu, qui que tu sois, vierge, moine, prêtre, fidèle, tu es la demeure de Dieu. Tu es Dieu, Dieu, Dieu !"

 

AMEN

 
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