AU FIL DES HOMELIES

Photos

COMME JE VOUS AI AIMÉS

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (16 mai 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Dieu est amour". "Aimez-vous les uns les autres". "Il n'y a pas de plus grand signe d'amour que de donner sa vie". Nous connaissons très bien ces textes de la Parole de Dieu, et peut-être peuvent-ils nous apparaître comme un refrain trop connu. Comme nous avons banalisés ces mots qui viennent du cœur même de Dieu ! Comme nous sommes habitués à cet évangile de l'amour pur de Dieu pour nous ! Et pourtant, il faudrait ne pas prêcher, ne faire aucun commentaire après ces paroles, car elles parlent d'elles-mêmes bien mieux que tout commentaire. Mais, comme le Seigneur a ordonné à ses ministres d'aller prêcher l'évangile, il faut se soumettre à ce commandement de Dieu, en sachant bien que toute parole humaine sera moins grande, moins profonde que la Parole même de Dieu. Je voudrais simplement, avec vous, essayer de méditer et d'approfondir un peu plus ces quelques mots de l'évangile : "Dieu vous aime. Aimez-vous les uns les autres comme Dieu vous aime".

Avez-vous remarqué que s'il y a une chose que le monde ne pardonne pas aux chrétiens et qu'il ne leur pardonnera jamais et qu'il aura raison de ne pas leur pardonner c'est cela : qu'ils ne s'aiment pas et qu'ils n'aiment pas ? Le monde le sait bien, les païens et les incroyants le savent aussi, quand on parle d'aimer, on parle de quelque chose d'extrêmement difficile à quoi on croit peu, ou si différemment. Mais quand le monde s'adresse aux chrétiens, il exige d'eux qu'ils aiment, car ils se réclament d'un Dieu dont le monde sait qu'Il a dit de Lui-même qu'Il était un Dieu d'amour pour tous les hommes. Alors, il faut qu'aujourd'hui, ensemble, nous prenions un peu plus conscience de ce commandement du Seigneur : "Aimez-vous les uns les autres, comme je vous aime" et de cette exigence que le monde attend de nous, chrétiens : que nous nous aimions comme Dieu nous aime, et que nous en portions explicitement et visiblement, le témoignage, car ce monde en a terriblement besoin, quoi qu'il en dise. Mais qu'est-ce que cela veut dire : "aimer Dieu comme il nous aime ?" J'allais répondre : il n'y a pas trente-six façons d'aimer comme Dieu nous aime, car Lui-même nous a aimés d'une seule façon.

Nous n'avons pas le choix, c'est pour cela que c'est un commandement. Nous n'avons pas à nous dire : "moi, j'aime de telle façon et donc, puisque c'est de l'amour, cela vient de Dieu et cela est chrétien". Non, ce n'est pas du tout chrétien, car il n'y a qu'une seule façon d'aimer : celle qui nous a été manifestée de la part de Dieu dans l'Incarnation de son Fils Jésus, dans sa Parole, dans ses souffrances, dans sa mort, c'est-à-dire dans le don de sa vie pour ses amis, ou plutôt pour ceux qui étaient encore ses ennemis à cause de leurs péchés. La langue grecque est plus riche parfois que notre langue française, et les grecs ont mis trois mots pour désigner trois niveaux, trois ordres de ce que nous ne retrouvons nous-mêmes en français, que sous un seul mot qui est celui "d'amour". Le premier mot grec, c'est celui "d'éros", cet amour qui est convoitise, accaparement de l'autre, qui est la manifestation de nos besoins les plus humains, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne soient pas bons. Cet amour "eros" qui cherche à accaparer l'autre, à le posséder, cet amour "eros" là, ce n'est pas l'autre qui compte, mais soi-même, sa propre satisfaction, son propre désir de l'autre, non pour ce qu'il est en lui-même, mais pour ce qu'il doit devenir pour nous, cet amour-là est humain, nous avons à le vivre, et nous savons bien que souvent nous sommes pris inextricablement par cet instinct, ce besoin et cette convoitise qui peuvent prendre de multiples formes. Mais cet amour-là n'est pas celui dont parle Jésus dans l'évangile.

Il y a un autre ordre de l'amour que les grecs appellent "philia", c'est-à-dire l'affection spontanée, la sympathie immédiate que nous éprouvons les uns pour les autres, ou plutôt l'un pour l'autre, dans ces relations d'affection ou d'amitié qui sont spontanées, naturelles, où nous n'avons pas besoin de mériter l'amour de l'autre, où nous n'avons pas besoin de gagner la sympathie ou l'affection de l'autre. Cet amour-là qui a sa beauté, ses richesses et ses qualités, Jésus en a dit : "si vous aimez ceux qui vous aiment, les païens n'en font-ils pas autant." Ce n'est donc pas encore cet amour-là qui est signe révélateur de l'amour de Dieu pour nous.

Et cela nous conduit au troisième degré de l'amour que saint Jean désigne dans son évangile par le mot grec "agapè", c'est-à-dire le don d'un amour miséricordieux, d'un amour gratuit à quelqu'un qui ne le mérite pas, c'est-à-dire quelqu'un avec qui spontanément, nous n'avons pas d'atomes crochus, quelqu'un qui n'est pas l'objet de notre désir, de notre besoin, qui n'est pas non plus l'objet de notre affection ou de notre sympathie immédiate et naturelle. Cet amour d'agapè c'est celui de Dieu. C'est ainsi que Dieu nous a aimés, parce que d'ennemis que nous étions, Il a fait de nous ses amis, parce que de serviteurs que nous étions, Il a fait de nous ses frères, parce que nous demeurons dans la maison de cet amour. Oui, le Christ nous a révélé que le Père nous aime justement de cet amour-là, qui est pur don, qui ne regarde pas l'autre pour ce qu'il est ou pour ce qu'il n'est pas, qui ne considère pas l'autre dans ses qualités qui plaisent ou sa beauté qui attire, mais qui considère l'autre comme quelqu'un à aimer, quel qu'il soit, et surtout qu'il est atteint par le péché, défiguré par la division, voué à la mort.

Frères et sœurs, c'est cet amour-là que Dieu est venu nous manifester en Jésus-Christ. Et tant que nous ne vivrons pas cet amour "d'agapè" dans nos relations d'amour "eros" ou d'amour "philia", nous ne vivrons pas l'amour de Dieu. Toute notre vie doit être évangélisée, nous le savons bien. C'est cet amour de miséricorde, de don gratuit qui doit, petit à petit, imprégner toutes nos relations amoureuses, nos relations d'affection, de sympathie, quelles qu'elles soient.

C'est notre amour tout entier qui naturellement n'est pas orienté vers cet amour d'agapè, qui naturellement, n'est pas orienté vers le don, vers la reconnaissance de l'autre, non en fonction de nos critères, mais simplement comme aimé de Dieu, quelles que soient sa maladie ou ses défauts. Et dans la mesure où nous nous laissons investir par cet amour de Dieu, alors notre amour humain se "naturalise" en amour de Dieu, est évangélisé par la présence de l'amour de Dieu. C'est cela, frères et sœurs, s'aimer les uns les autres comme Dieu nous aime. Saint Augustin a dit un jour cette parole, que nous employons parfois à tort et à travers : "Aime et fais ce que tu veux". Mais il ne s'agit pas d'aimer n'importe comment, il ne s'agit pas d'aimer simplement avec la force d'amour "eros" que nous portons en nous, il n'agit pas d'aimer simplement avec la force d'amour "philia" que nous portons en nous. Il s'agit d'aimer avec la force d'amour "agapè" que nous ne portons pas naturellement en nous et qui est un don de Dieu qui nous a été manifesté par le baptême, lorsque nous avons été remplis de l'Esprit Saint, l'Esprit d'amour qui est venu faire de nous des amis, d'ennemis que nous étions, qui est venu faire de nous des familiers de Dieu, des fils de Dieu. Ce n'est que lorsque nous vivons de cet amour-là que nous devenons vraiment fils de Dieu, autrement nous restons fils de la terre, fils de l'humanité, fils de la chair et du sang. Mais, de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, cet amour qui vient de Dieu, nous ne pouvons pas le vivre seuls. Et lorsque Jésus dit à ses disciples : "demeurez dans cet amour", le verbe "demeurer" ne signifie pas un lieu géographique ou sociologique, il signifie cette relation privilégiée, intime, permanente, constante et intense d'amour que nous avons pour Dieu, mais que nous devons vivre, manifester et partager d'abord avec nos frères chrétiens qui eux aussi en vivent. Demeurer dans l'amour de Dieu, c'est demeurer dans l'Église de Dieu qui est la raison construite par son amour pour y accueillir tous les hommes qui ne savent pas aimer ou qui sont dégoûtés par la manière dont ils aiment.

Et au milieu de ce monde qui ne parle que d'amour parce qu'il ne sait pas le vivre, nous avons à dire cette demeure de l'amour de Dieu, ouverte, accueillante et intense, entre nous d'abord, pour que cette lumière soit manifestée au monde. Et le monde, ce ne sont pas les gens qui sont loin, ce sont nos voisins de quartier, de travail ou d'université. Nous avons, frères et sœurs, à vivre cela en Église, nous avons à demeurer dans cet amour de Dieu, mais comme nous ne pouvons pas, tout seuls, le faire, le Christ Seigneur vient faire demeurer cet amour en nous par le don de sa Vie, ce don permanent, jamais repris, qui va nous être fait aujourd'hui dans son eucharistie.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public