AU FIL DES HOMELIES

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INCOMPATIBILITÉ ENTRE LE CHRÉTIEN ET LE MONDE 

Ac 8, 5-8+14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (27 mai 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Il fut beaucoup et il est encore un peu de mode dans certains milieux chrétiens de s'interroger avec gravité et sérieux sur l'identité chrétienne. Nous avons dit, lu et proclamé que les chrétiens, les prêtres, l'Église étaient en crise d'identité. Dans le domaine médical le doute et la perte de son identité conduisent à des maladies graves dont nous connaissons bien les noms.

Je me demande si cette façon d'aborder les choses n'est pas tout simplement de la part des chrétiens un manque de foi. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas aux chrétiens, quels qu'ils soient, quoi qu'ils vivent de bien ou de moins bien, de se demander qui ils sont, et c'est encore moins au monde de le leur dire! Cela revient à Jésus Lui-même et cela suffit bien, de révéler à notre propre cœur et à notre propre conscience qui nous sommes, car sans Lui nous ne serions rien. Dans l'évangile de ce jour, le Christ dessine le portrait intérieur du chrétien par distinction de celui du monde. Vous avez entendu ces paroles très nettes, et je crois qu'il n'est pas besoin d'être un grand exégète pour les comprendre immédiatement et sans commentaire : "Le monde est incapable de concevoir l'Esprit. Vous, vous le connaissez. Sous peu, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez". Le chrétien voit le Christ parce qu'il connaît l'Esprit, alors que le monde ne voit ni le Christ ni ne connaît l'Esprit. Voilà quelle est l'identité profonde, définitive et suffisante de notre être chrétien vis-à-vis de nous-mêmes et au milieu de ce monde. Le monde, Jésus le dit Lui-même, est marqué d'une impossibilité, d'une incapacité radicale à recevoir l'Esprit. Le monde, et Jésus le dit Lui-même, est frappé d'une cécité qui l'empêche de reconnaître le visage de Jésus. Nous le savons très bien pour beaucoup de nos contemporains, Jésus n'est qu'un être de chair, un homme parmi les hommes, un peu plus connu parce que ses paroles ont fait mouche. Les chrétiens, c'est-à-dire nous-mêmes, nous avons reçu l'Esprit Saint et nous le connaissons, car Il est en nous ce principe de naissance dans le vie spirituelle, de connaissance avec la présence de Dieu. Cette connaissance, cette oeuvre de l'Esprit en nous, nous permet de voir le Christ, non pas de notre propre initiative, ou de notre propre intelligence si brillante et lumineuse soit-elle, mais simplement parce que nous avons reçu par grâce au jour de notre baptême, la force, la lumière, et l'Esprit de vérité. Seul cet Esprit de vérité peut nous faire contempler le visage de la vérité : "Je suis la Vérité" dit Jésus. Connaissance de l'Esprit Saint : "Vous me verrez et vous vivrez". Voilà ce que les chrétiens ont à vivre : la connaissance de l'Esprit et la contemplation de la face de Jésus. Cela profondément, radicalement, les distingue du reste du monde. Ce n'est pas forcément cela que nous pensons, ce n'est pas forcément ce que nous faisons, mais nous sommes habités par la grâce de Dieu, par la fécondité de l'Esprit Saint qui nous fait reconnaître en Jésus le Fils éternel du Père qui est venu dans le monde pour le sauver.

"Le monde, nous dit Jésus, est incapable de recevoir l'Esprit Saint et il est incapable de voir le Christ". Pourquoi ? Lorsque Jésus parle ainsi du monde Il ne traite pas l'ensemble de la création, des choses qui existent et qui sont fondamentalement bonnes, puisqu'elles sont sorties du dessein de Dieu et qu'elles font toujours partie de l'excellent désir que Dieu a sur le monde et sur sa création, d'en faire le royaume pour que l'homme dans ce monde puisse chercher Dieu et le trouver.

Lorsque Jésus parle du monde, et spécialement dans l'évangile de saint Jean, il désigne ce que Lui-même appelle "ce monde qui est au pouvoir du mauvais". Le règne du mal qui s'infiltre, brise et tue le cœur même de la création. Lorsque Jésus parle du monde, il s'agit du Mal, du Mauvais, du diable, de cet esprit pernicieux et fallacieux qui entre dans la création et dans le cœur de l'homme pour le détourner de la vie de l'Esprit et pour l'empêcher, en obscurcissant son regard, de contempler la face de Dieu qui resplendit sur le visage du Christ. Le monde, c'est le refus du Royaume de Dieu le monde, c'est ce qui n'accepte pas de reconnaître en Jésus le don gratuit que Dieu lui fait pour le sauver. Le monde, c'est ce qui veut se sauver sans Dieu, lui-même, tout seul, dans la force de l'Esprit Saint, sans le face à face avec son Dieu. Et nous savons que lorsque nous ne regardons pas le visage du Seigneur, nous sommes automatiquement portés non pas à regarder le visage de l'autre, mais le nôtre. Et à ce moment-là, en fermant les yeux sur nous-mêmes, nous sommes réduits aux ténèbres. Ce monde est incapable de recevoir l'Esprit Saint parce qu'il ne peut pas pressentir à cause de son refus de Dieu, l'œuvre de l'Esprit à travers le cœur des croyants, et aussi dans le cœur de tous les hommes.

Saint Basile de Césarée, à la manière si imagée des Pères de l'Église écrivait : "Chez l'homme du monde, la partie haut de l'âme, celle qui correspond, celle qui peut connaître Dieu, la partie haute de l'âme n'est pas exercée à la contemplation, mais se trouve tout entière enfoncée dans le bourbier des pensées et des habitudes du monde. Il est donc incapable d'élever le regard vers la lumière spirituelle de la vérité. C'est pourquoi le monde, c'est-à-dire cette vie asservie aux passions est comme un oeil malade qui ne supporte pas la lumière d'un rayon de soleil. Il ne reçoit pas la grâce de l'Esprit Saint". Or, justement nous le savons bien un seul rayon de soleil, éclat de la vérité, pourrait justement purifier ce regard et l'ouvrir à la présence salvatrice de Dieu.

Frères et sœurs, il n'y a pas simplement une distinction entre le chrétien et le monde, mais il y a une séparation : "Vous n'êtes pas du monde", disait Jésus, même si vous êtes encore dans le monde, et il n'y a pas seulement une séparation, il y a une opposition : "Le monde m'a haï, il vous haïra aussi. Le monde m'a persécuté, il vous persécutera aussi, il n'a pas écouté ma Parole, il n'écoutera pas votre parole, il m'a conduit à la mort, il vous fera mourir à cause de mon nom". Voilà une opposition qui est profondément inscrite dans la vie de l'Église du Christ. Jacques Maritain, le philosophe, écrivait dans sa correspondance avec Julien Green, le 22 mai 1955 : "Ce que le monde ne peut pas tolérer dans le chrétien, ce qui nous sépare du monde, c'est la foi. Avec l'espérance et la charité, c'est une autre affaire, le monde les haïrait aussi s'il les connaissait vraiment. Mais l'espérance échappe à son regard, il se méprend sur la charité, il l'admire parce qu'il la prend pour de la générosité naturelle". Cette phrase est forte de vérité et lourde de gravité. Elle résume l'histoire des martyrs de tous les temps, elle signifie la permanence du drame évangélique à toute heure et en tout lieu de l'histoire, elle authentifie l'incompréhension que rencontrent les chrétiens d'aujourd'hui, adultes, écoliers, ou lycéens quand ils confessent leur foi.

Voilà frères et sœurs, ce que le Christ nous enseigne dans cette distinction entre le chrétien et le monde. Voilà ce qu'Il nous définit comme notre identité chrétienne propre et spécifique. Nous sommes habités par l'Esprit Saint, Il demeure avec nous, Il demeure en nous. Il demeure en nous comme une présence réelle, intime et féconde de Dieu et de son oeuvre de salut, à commencer par note propre cœur et par note propre chair. Il demeure avec nous comme compagnon nécessaire et essentiel dans notre nuit, dans notre solitude et nos difficultés, dans nos doutes personnels et dans le combat avec le mal, celui que Jésus nommait Lui-même "le Prince de ce monde". L'Esprit Saint vit en nous, nous ne sommes pas du monde. Voilà ce qui règle de façon profonde et seulement vraie l'identité du chrétien devant le monde. Tout le reste, voyez-vous, ce sont des discours, des analyses socio-religieuses qui ne servent à rien qui ne redonnent pas à l'homme chrétien cette conscience profonde qu'il vit dans la communion de l'Esprit Saint.

Cela a plusieurs conséquences graves pour notre vie de chrétien dans le monde aujourd'hui. La première, c'est que nous ne pouvons pas douter de ce que nous sommes. Lorsque nous sommes baptisés et croyants nous ne pouvons pas douter, si nous vivons un tant soit peu de cette vie de l'Esprit, que Dieu est avec nous, que Jésus est le Fils de Dieu, que nous avons quotidiennement, même si c'est difficile, et c'est souvent difficile, que nous avons à nous enraciner profondément dans cette vie de l'Esprit, à être greffés à chaque instant de notre vie, dans chaque situation, dans chacun de nos sentiments et de nos désirs, chacune de nos pensées, nous avons à être greffés sur cette vie de l'Esprit, source vive qui seule contient la fécondité. C'est la première conséquence : l'affirmation à nous-mêmes de ce que nous sommes, et nous avons à le faire sans crainte et sans orgueil, parce que cela ne dépend pas de nous, mais de la présence de l'Esprit Saint. Et quand je dis cela, je ne fais pas le panégyrique de notre sainteté car, comme le disait l'apôtre saint Pierre : "Dieu seul est saint". Mais je rappelle à tous, ce à quoi nous sommes appelés : vivre profondément cette communion avec l'Esprit qui nous a été donné et qui vit en nous, si nous voulons bien le laisser vivre.

La deuxième conséquence c'est que nous ne pouvons pas en aucune manière, accepter une confusion avec le monde, quelque chose qui ne nous distinguerait pas du monde. L'identité chrétienne ne peut pas être cachée et refoulée. La lumière n'est pas faite pour être mise sous le lit, mais sur le lampadaire afin qu'elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Nous ne pouvons pas à cause de la fidélité à l'Esprit de Dieu présent en nous, être complices personnellement de quelque mal que ce soit. Nous ne pouvons pas, en tant que communauté chrétienne, nous abaisser honteusement à quelque compromis avec le monde, fut-il abusivement appelé compromis historique, car le compromis avec le monde c'est toujours la victoire du monde sur l'Église. Lorsque l'Église se compromet avec le monde, c'est toujours sur la pression du monde, et la pression du monde engendre toujours l'oppression sur l'Église. Et l'on sait bien où ça mène.

Voilà une chose extrêmement importante non seulement à dire dans la prédication, mais à vivre dans les options personnelles, qu'elles soient familiales, sociales ou politiques.

La troisième conséquence, c'est que nous sommes la lumière du monde, et ce n'est pas du triomphalisme, puisque nous avons à porter bien haut la lumière du Christ Jésus et la lumière de l'Esprit Saint. Et nous savons très bien que le monde ne peut pas se sauver lui-même. Nous savons très bien aussi que ce n'est pas nous qui sauverons le monde, mais si nous sommes aujourd'hui l'Église du Christ vivant dans l'Esprit Saint, c'est à travers cette Église que le monde peut être sauvé. L'Église est le corps du Christ, or il n'y a qu'un seul corps qui peut sauver, le corps du Christ qui est l'Église. Et donc, le salut du monde aujourd'hui passe par l'Église. Le Christ a établi avec le monde d'aujourd'hui, sa relation rédemptrice par les chrétiens, qui sont son corps, et qui vivent de l'Esprit.

Frères et sœurs, que cette eucharistie renouvelle en nous cette conviction profonde de notre identité chrétienne qui n'est rien d'autre que l'accomplissement, petit à petit, lentement et difficilement, du visage du Christ dans notre propre chair. Que cette eucharistie renouvelle en nous la force de ne pas nous compromettre avec le monde. Comme le dirait l'apôtre saint Jacques : "Toute amitié avec le monde est inimitié avec Dieu". Et saint Paul rappelle sans cesse : "Ne vous conformez pas au siècle présent". Que cette eucharistie renouvelle en nous une conscience plus vive que l'Église de Jésus-Christ est dans le monde pour en être la lumière, pour être porteuse de la vérité, non pas de la sienne, mais celle de Jésus-Christ. Et si c'est vraiment cela que nous vivrons, alors nous serons non seulement fils de Dieu, frères dans l'Esprit Saint, mais témoins de la Résurrection du Christ, et donc un jour, témoins de la Résurrection de ce monde qui attend avec tant de souffrance, l'enfantement du Royaume nouveau.

 

AMEN

 

 
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