AU FIL DES HOMELIES

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EN NOUS HABITENT LE PÈRE, LE FILS ET L’ESPRIT

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (4 mai 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Si quelqu’un m'aime, il gardera ma Parole, mon Père l’aimera et nous viendrons chez lui et nous ferons en lui notre demeure" (Jean 14,23).

Le Christ nous promet de venir Lui-même en personne, de venir avec le Père pour demeurer en nous, pour habiter notre cœur, pour faire de nous sa maison. En même temps, toute la tradition et la litur­gie de l'Église nous disent sans cesse que l’Esprit Saint vient demeurer en nous : au moment de notre baptême, nous recevons l'Esprit Saint pour qu’Il rem­plisse notre cœur et tout notre être, pour qu’Il mêle en quelque sorte sa vie divine à notre vie. Et ce n'est pas seulement chacun d’entre nous qui reçoit individuel­lement l'Esprit Saint au moment de son baptême, mais c’est l'Église tout entière qui, depuis la Pentecôte, en la personne des apôtres et des disciples, a reçu l'Esprit Saint et ne cesse de le recevoir pour que l'Esprit Saint se répande sur la communauté chrétienne tout entière en l’inondant de son amour.

Ainsi le même effet est attribué tantôt à l'Es­prit Saint, tantôt dans le passage que nous venons de lire au Père et au Fils. Ceci ne peut pas être contra­dictoire, bien entendu : et d'ailleurs le Père, le Fils et l'Esprit, les trois personnes de la Trinité, sont unies par un amour si fort, si puissant, si radical, si fonda­mental que le Père, le Fils et l'Esprit sont insépara­bles. L'Esprit ne peut pas être quelque part sans que le Père et le Fils y soient avec Lui, et de la même ma­nière partout où se trouve le Fils sont aussi le Père et l'Esprit, et partout où et le Père, Il est accompagné du Fils et de l'Esprit. Car l’amour qui les unit les rend indissociables. Et si j'ose dire, l'Esprit Saint qui, au­tant que nous puissions balbutier quelque chose du mystère intérieur de la Trinité, l'Esprit Saint qui est personnellement Lui-même, l'amour qui unit, le Père et le Fils, s'Il vient en nous ne peut qu'entraîner avec Lui ce Père et ce Fils dont Il est l’amour personnifié, l'amour commun devenu une personne, d’une façon qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer. Car en nous, être humain, l'amour, si fondamental que soit son rôle dans notre vie, n'est qu’un sentiment qui sur­git de nous et ajoute en quelque sorte à notre être. Mais en Dieu, l'amour est si puissant qu’il n’est pas seulement un sentiment, mais qu'il est, mystérieuse­ment, une personne, la troisième personne de la Tri­nité divine, la personne du Saint Esprit. C'est pour­quoi la présence en nous de l'Esprit qui vient faire sa demeure n'est pas séparable de la présence en nous du Christ et du Père. Et nous pouvons dire déjà en quel­que sorte que la venue de l'Esprit implique, entraîne la venue du Fils et du Père.

Mais peut-être ce texte est-il pour nous l'occa­sion d'essayer de réfléchir quelques instants sur les relations particulières, personnelles, différentielles que nous pouvons et devons avoir avec chacune des personnes de la Trinité. En effet, ce mystère de la Trinité, de Dieu Père, Fils et Esprit Saint, nous sem­ble quelquefois un mystère bien lointain, obscur, un peu abstrait. Nous savons bien que c’est le secret in­time de la vie de Dieu, mais nous sommes tentés quelquefois de penser que cela ne nous touche pas directement et que cela n'a pas grand-chose à voir avec notre vie dans son humble quotidienneté et dans ses petits soucis qui, jour après jour font l'essentiel de nos préoccupation. Je voudrais que nous nous rendions compte qu'en réalité, c'est le cœur de notre vie chrétienne, et de notre vie chrétienne dans ce qu'elle a de plus réel, de plus quotidien, de plus vrai, qui est concerné, atteint de plein fouet par ce mystère de la Trinité et par nos relations personnelles avec le Père, avec le Fils, avec l’Esprit. Et la manière dont l'Esprit fait sa demeure en nous, dont le Père et le Fils font leur demeure en nous, va peut-être nous permet­tre de comprendre comment nous pouvons vivre en relation, et en relation différenciée, personnalisée avec chacune des personnes de la Trinité.

L'Esprit Saint qui nous est communiqué au baptême, l'Esprit qui planait sur les eaux dès la Créa­tion du monde, l'Esprit qui fondait sur les prophètes, l'Esprit qui a rempli l'Église du feu de la Pentecôte, du grand vent qui a envahi le cœur des apôtres, l'Esprit c'est la souffle vital de Dieu, le dynamisme même de sa vie, l'élan intérieur de l’amour divin qui nous est communiqué. Dire que l'Esprit Saint vient faire sa demeure en nous, cela veut dire qu'Il fait irruption en nous avec la violence de ce vent de la Pentecôte, qu'Il vient en notre cœur et illumine tout notre être, qu'Il vient nous entraîner à sa suite, nous mettre en mou­vement, nous mettre en marche, que l'Esprit vient nous communiquer la vie de Dieu dans ce qu'elle a de plus fort, de plus agissant. L'Esprit, c'est véritable­ment une plénitude qui nous remplit et qui nous met debout et nous fait vivre, nous transforme et qui ne nous laisse pas un moment de répit. Dire que l'Esprit Saint habite en nous, c'est dire que Dieu vient nous transformer de fond en comble, que Dieu se met à l'œuvre. L'Esprit Saint, c'est Lui qui a façonné la chair du Christ dans le sein de la vierge Marie, Lui qui a façonné l'Église dans le cœur des apôtres, Lui qui façonne chacun de nos cœurs à la ressemblance de Dieu. C'est Lui qui nous communique la vie même de Dieu pour que nous soyons transformés à l'image et à la ressemblance de Dieu. Tel est le sens de l'habita­tion de l'Esprit en nous : c’est une habitation vivante, vivifiante, divinisante, une force constructive.

Mais en même temps, saint Paul nous le dit à plusieurs reprises, l'Esprit Saint, c’est l'Esprit même de Jésus. Non seulement Il est inséparable de Jésus comme deux personnes de la Trinité dont l'amour est si fort qu'elles vivent dans une communion parfaite, mais encore quand Jésus s'est incarné, quand Jésus s'est fait homme, c'est l'Esprit qui l'a rempli de sa plénitude et qui sans cesse nous dit l'évangile, l'a guidé. C’est l'Esprit qui conduit Jésus au désert, c'est l'Esprit qui le ramène à Nazareth, c'est l'Esprit qui fait exulter Jésus d'allégresse, c'est l’Esprit qui Lui est donné sans mesure. Sans cesse l'évangile nous parle de la présence de l'Esprit en Jésus. Et c'est pourquoi Saint Paul peut nous dire que l’Esprit, parce qu'Il est l'Esprit de Jésus, en venant en nous, va façonner en nous la ressemblance du Christ. La manière dont Jé­sus est présent en nous, c'est que nous Lui devenons semblable. Par la force dynamique de l'Esprit, voilà que notre manière de vivre, notre manière d’être, no­tre manière de penser vont petit à petit ressembler de plus en plus à la manière de penser, de vivre et d'ai­mer du Christ. D’ailleurs c'est bien le but que le Christ nous a donné, Jésus nous dit : "Je vous donne un seul commandement qui résume tous les autres : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai ai­més". Autrement dit : "que l'amour soit en vous une participation, non seulement une image mais vérita­blement une participation de l'amour même que j'ai pour vous". Et ce qui est vrai de notre façon d'aimer doit être vrai de notre connaissance et de toute notre vie. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous som­mes doit petit à petit prendre la forme, l'image, la ressemblance du Christ. L'Esprit Saint fait de nous d’autres christs. Nous devenons en réalité tellement semblables au Christ que nous sommes les membres de son corps, qu'Il est présent en nous et que nous devons dire avec saint Paul : "ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi". Telle est la pré­sence du Christ en nous. Vous le voyez, l'Esprit, Lui est présent en nous comme une force à l’ouvrage qui, d’une manière dynamique, nous transforme : mais cette transformation, consiste à nous faire ressembler à Jésus. Et c'est ainsi que Jésus va devenir présent en nous, parce que nous serons d’autres Lui-mêmes, membres du corps dont Il est la tête. Et c’est tout le but de la vie chrétienne : être tellement semblable au Christ que les autres, en nous voyant, puissent recon­naître le Christ. Vous voyez, c’est quelque chose de très concret, de très quotidien. C'est dans les toutes petites choses de notre vie, dans les moindres actions de notre journée que l'on doit pouvoir reconnaître, en nous voyant, l'image du Christ. Évidemment c’est un programme qui demande toute la vie pour se réaliser. Ni vous, ni moi, nous n'en sommes encore là. Hélas ! quand on nous rencontre, on n’a pas l'impression de rencontrer le Christ, ou bien cela est trop rare, ou se produit de manière trop fugitive. C'est que cette res­semblance du Christ n’est encore qu’en ébauche. Nous n'avons pas laissé l'Esprit agir suffisamment en nous. Et le Christ n'est pas encore assez transparent en nous, ou plus exactement, nous ne sommes pas encore assez transparents à la présence du Christ. C'est dire que cette ressemblance avec le Christ, cette présence du Christ en nous, transformante, c'est un chemin sur lequel nous marchons, mais où nous n'avons en quel­que sorte, que commencé à marcher. Il faut que nous continuions, jour après jour, tout au long de notre vie à nous avancer sur ce chemin de notre ressemblance avec le Christ, de notre configuration au Christ, de la transformation de notre être en l'être du Christ.

Mais le mystère de nos relations avec les per­sonnes divines n’est pas encore achevé. Car le Christ nous dit : "qui Me voit, voit le Père" ; "ma Parole est la Parole du Père qui M’a envoyé". Et plus précisé­ment encore Jésus nous dit qu'Il est venu pour nous révéler le Père. L'évangéliste saint Jean écrit : "Le Père personne ne le voit, personne ne l'a jamais vu, mais le Fils Lui, nous l'a fait connaître". Alors à me­sure que nous devenons semblable au Christ, le Christ nous révèle le Père, nous conduit vers le Père. Et si l'Esprit est la force qui agit en nous, si le Christ est ce chemin sur lequel nous marchons pour nous configu­rer à Lui, le Père est tout à la fois la source d’où nous venons et le but vers lequel nous marchons. Au terme de ce chemin qui est le Christ auquel nous devenons de plus en plus semblables, il y a le Père. Car Jésus est le Fils Unique du Père, et tout l'élan de son être le porte vers le Père, et Il nous entraîne avec Lui et en Lui nous devenons, nous aussi, fils du Père. Et le Père est présent en nous comme cet aimant qui nous attire, comme cette aspiration qui nous entraîne vers Lui, comme ce but tellement aimé et désiré vers lequel nous nous avançons sans le connaître encore, sans le deviner, mais toutes les forces de notre être tendues vers Lui, si du moins nous aimons Dieu et nous nous laissons aimer par Lui, si nous nous laissons appeler par Lui et attirer par Lui. Oui, le Père, nous ne Lui ressemblons pas encore. Et pourtant déjà dans la me­sure où nous sommes devenus semblables au Christ, nous sommes les fils du Père, c'est-à-dire, nous fai­sons partie de la famille de Dieu, nous sommes les enfants de Dieu, nous sommes de sa race, comme disait Saint Paul aux Athéniens. Nous sommes de la race de Dieu, nous portons en nous son empreinte et il faut que cette empreinte petit à petit, se réalise et qu'un jour nous puissions au terme de ce chemin, voir face à face le Père, nous retrouver en Lui, nous jeter comme des enfants dans les bras de notre Père. Mais dès maintenant, Saint Jean nous le dit, nous sommes enfants de Dieu. Et même si ce que nous serons n'est pas encore pleinement révélé, il est déjà vrai que nous sommes ses enfants. Non pas des enfants dans un sens général et banal où l'on pourrait dire que Dieu a un sentiment paternel de bienveillance pour nous proté­ger, mais enfants au sens fort où Jésus est le Fils Uni­que du Père et où Il nous rend semblable à Lui dans cette intimité du Père. Dès maintenant, Jésus nous prend avec Lui pour nous faire entrer dans le cœur du Père. Et l'amour que le Père a pour nous est déjà si fort qu’en quelque sorte nous sommes déjà présents en Lui, et Lui présent en nous, même si tout cela n’est pas encore pleinement révélé.

Ainsi, frères et sœurs, vous le voyez, c'est tout le programme de notre vie qui nous est tracé. Il faut, si nous voulons être chrétiens, que nous laissons l'Es­prit agir en nous, que nous laissons l'Esprit nous transformer, nous prendre en main, nous faire vivre. Il faut que nous laissions l'image du Christ, petit à petit, se dessiner en nous. Il faut que peu à peu notre conversion soit une transformation, une transfigura­tion qui nous fasse ressembler au Christ, qui fasse que le Christ vive en nous et qu'on puisse reconnaître les traits du Christ sur les traits de notre visage, et l'action du Christ dans notre action à nous. Et puis il faut que le désir du Père remplisse de plus en plus notre cœur, que l'élan de tout notre être vers le Père soit la polari­sation de toute notre vie, de tout notre être, ce qui donne signification à toutes la succession des événe­ments de notre vie, car elle est tout entière tendue vers ce but, vers cette fin.

Que cet évangile du temps pascal nous fasse pénétrer dans ce mystère de l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit dans lequel nous sommes admis, invités, cet amour du Père pour le Fils et pour l'Esprit qui devient amour du Père pour nous puisque nous som­mes les frères de Jésus, puisque nous sommes les fils du Père comme Jésus est le Fils unique du Père, cet amour du Père pour nous que le Fils met dans notre cœur et que l'Esprit embrase, enflamme en nous pour que nous en vivions pour l’éternité.

 

AMEN

 

 

 
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