AU FIL DES HOMELIES

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ET SI LE RACISME C'ÉTAIT LE CONTRAIRE DE L'AMOUR ...

Ac 8, 5-8+14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (20 mai 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, pendant tout ce temps de Pâ­ques, l'Église nous propose la lecture, de di­manche en dimanche et également en semaine, de ce discours après la Cène qui est le dernier entre­tien de Jésus avec ses disciples et dont le thème ma­jeur est celui de l'amour. Nous venons de l'entendre encore : "Si vous M'aimez, vous garderez mes com­mandements". Or, Jésus dit quelques lignes plus loin "mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres". Aimer, c'est garder les commande­ments, et le commandement qu'il faut garder, c'est le commandement de l'amour. Nous pourrions être ten­tés de nous dire que ce thème de l'amour finit par être un peu ressassé et que, à force d'en parler, cela de­vient un peu banal et peut-être même insignifiant en raison de l'habitude.

Pourtant je crois qu'au risque de se répéter, il faut parler encore de l'amour. Mais il ne s'agit plus d'en parler d'une manière théorique en ronronnant des mots que nous savons déjà, il faut que nous sachions confronter cette loi de l'amour avec notre vie concrète, personnelle et aussi collective.

Frères et sœurs, les événements récents qui se sont passés à Carpentras, à Clichy ou à Quimper ou ailleurs encore, en France ou dans le monde, ne peu­vent pas ne pas poser un problème à notre conscience chrétienne : comment peut-il se faire qu'après vingt siècles de prédication de l'amour, des hommes soient encore capables de faire cela ? Je sais bien ce ne sont peut-être pas des chrétiens qui l'ont fait. Je ne sais pas qui l'a fait et je ne me permettrai pas d'avoir une opi­nion sur ce sujet, mais enfin c'est dans une civilisation chrétienne que cela se passe et il y a nécessairement, à nos yeux, une confrontation entre ce qui se passe et ce que le Christ nous a dit et que nous sommes censés vivre. D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de ceux qui ont accompli ces actes, il s'agit aussi de la façon dont nous réagissons. Combien de fois ces derniers jours ai-je entendu dire : "s'il ne s'agissait pas de tombes de juifs, on ne ferait pas tant d'histoires". "Si la presse n'était pas aux mains des juifs, on n'en dirait pas tant". Et tant et tant de réflexions qui, pour n'être pas sanglantes ni mortelles, n'en sont pas moins des réflexions pleines de mépris, voire d'un mépris secrètement coloré de haine.

Frères et sœurs, je pense qu'il faut que nous nous interrogions sur la capacité que nous avons, nous qui sommes les disciples du Christ qui nous a donné une Loi d'amour, à haïr, mépriser, en tout cas rejeter celui qui est différent de nous. Aimer, c'est fonda­mentalement s'intéresser, s'ouvrir, se donner à l'autre en tant même qu'il est autre. On ne s'aime pas soi-même, on aime l'autre, on aime donc celui qui est par définition différent de nous. Et aimer, c'est savoir, à travers la différence, atteindre le secret, le mystère de l'autre, nous efforcer de le comprendre, nous en émerveiller, le faire nôtre, l'assumer en nous. Si nous ne sommes pas capables d'aimer l'autre sous prétexte qu'il est différent, où est la Loi d'amour du Christ ?

Je sais bien, il y a certaines différences qui peuvent nous sembler dangereuses. Et déjà là nous touchons un des secrets, peut-être, de cette attitude de mépris, voire de haine, cette attitude s'enracine dans la peur. S'il y a cette sorte de délire, parce qu'il s'agit d'une sorte de délire, dans le rejet de l'autre parce qu'il est différent, c'est parce qu'il y a en nous une peur. Cette peur peut quelquefois être justifiée : il est possi­ble que certains autres aient une attitude elle-même agressive et qui puisse mettre en danger notre sécu­rité, notre identité. Tout cela, je ne le nie pas. Dans certains cas, cela est vrai, mais cela n'explique pas d'une façon globale ce phénomène du rejet de l'autre, de ce qu'on appelle couramment le racisme et qui prend toutes sortes de formes. Car il y a le racisme à l'égard des juifs, il y a le racisme à l'égard des arabes, il y a le racisme à l'égard de tous ceux qui sont diffé­rents. Or ce racisme ne s'exerce pas toujours quand on est en danger réel. Et je voudrais que nous essayions calmement, paisiblement d'aller un peu plus loin dans l'analyse de ce que sont nos sentiments.

Je prendrai un exemple. Vous allez dire que je vous cite toujours des films et que j'ai la manie de me référer au cinéma. Eh bien je crois que c'est une ma­nière de ne pas s'en tenir à notre petite expérience personnelle où l'on pourra toujours dire : "mais moi je ne suis pas comme ci, moi je ne suis pas comme ça" , et en même temps cela fait partie de notre culture actuelle. Il y a un assez beau film, un très beau film même de Milos Forman qui s'appelle "Ragtime". Il date déjà d'un certain nombre d'années. Je ne sais pas si vous l'avez vu, mais enfin je vous dis en deux mots de quoi il s'agit : cela se passe aux Etats-Unis, il y a bien longtemps, en Louisiane. Et il s'agit d'un noir dans ce milieu blanc. Et il se trouve que ce noir est beau, qu'il a de l'argent, de la culture et il a une très belle voiture. Et il passe avec cette très belle voiture dans un quartier où habitent des blancs qui sont beau­coup plus pauvres que lui et qui de ce fait, sont jaloux et agressifs. Et voici qu'un groupe de pompiers blancs va se débrouiller pour lui barrer la route, et l'empê­cher de continuer son chemin avec sa belle voiture. Puis, l'ayant obligé à abandonner celle-ci, ils vont la souiller et la détruire gratuitement. Et puis petit à petit, on lui arrachera les phares, les portières, les sièges, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une ruine. Tout cela par une haine gratuite. Car cet homme ne leur avait rien fait, il existait seulement, il existait diffé­rent. Et cette haine s'est déversée sur lui sans autre raison que le refus de sa différence.

C'est pour cela que je vous ai cité ce film, parce qu'il nous montre que la haine ne s'explique pas toujours par une peur justifiée, par un danger réel. Il faut donc que nous allions plus loin dans la recherche des causes de cette peur.

Je prendrai encore un autre exemple, un autre film qui ne parle pas de racisme racial, mais de ra­cisme sociologique et sexuel, et qui passe actuelle­ment sur nos écrans et qui s'appelle "Torch Song Tri­logy". Il y est question, parmi beaucoup d'autres cho­ses, d'un jeune homosexuel qui est tabassé à mort par d'autres jeunes qui n'acceptaient pas sa différence alors qu'il ne leur avait rien fait. Il s'agit d'un fait réel, qui s'est réellement passé. Bien entendu, nous ne sommes pas, ni vous ni moi, capables de tabasser à mort qui que ce soit, ni capables non plus de casser la voiture de quelqu'un parce qu'il est différent. Pourtant, je peux vous dire qu'il y a des faits que je ne citerai pas, mais qui existent ici-même dans la ville d'Aix et qui, pour n'être pas sanglants, n'en sont pas moins capables de tuer et ne sont pas fondamentalement différents de ceux que je viens de rapporter.

Mais, pourquoi en vouloir à quelqu'un sim­plement parce qu'il est différent ? Quelle est la raison de cette peur qu'il y a en nous ? Ne serait-ce pas la peur de nous trouver en face de nous-mêmes, la peur d'être obligés de nous remettre en question ? parce que la différence de l'autre, que cette différence soit sociologique, raciale ou sexuelle, qu'elle soit ce que vous voudrez, cette différence nous renvoie à nous-mêmes, à cette partie obscure de nous-mêmes, elle nous interroge sur notre identité. Et nous ne sommes pas toujours très sûrs de notre véritable identité. Très souvent nous sommes en mauvais rapport avec nous-mêmes. Combien de fois dit-on : "il est mal dans sa peau" ? Et combien d'entre nous ne sont pas tout à fait sûrs d'être très bien dans leur peau? Et il est vrai que c'est une chose difficile de ne pas être bien dans sa peau. Mais il est infiniment plus grave, parce qu'on n'est pas très sûr d'être bien dans sa peau, parce qu'on n'est pas très sûr de ses convictions, parce qu'on n'est pas très sûr de son équilibre et de son identité, d'aller retourner ce malaise intérieur en agression à l'égard de celui qui, étant différent, nous pose la question de notre identité.

Je ne suis pas sûr que mon analyse soit com­plète, je suis même sûr qu'elle ne l'est pas, je ne suis pas sûr d'aller au fond du problème, mais je vous livre là une piste qui me semble importante car, dans un grand nombre de cas, je suis certain qu'elle joue un rôle dans des réactions d'agressivité de type raciste, en tout cas de type d'exclusion de l'autre à cause de n différence.

Frères et sœurs, si nous étions profondément équilibrés dans notre foi, dans notre adhésion au Christ ressuscité, dans notre certitude que, malgré notre péché et malgré nos faiblesses et malgré nos pauvretés et malgré nos limites et malgré peut-être nos vices ou nos défauts, nous sommes aimés de Dieu, nous sommes sauvés, si nous étions sûrs de cela, si nous n'étions pas toujours en train de nous demander si, oui ou non, nous sommes des gens "bien", si nous étions davantage enracinés non pas dans une force à nous, mais dans la force du Christ, peut-être qu'à ce moment-là nous serions capables de regarder avec un cœur ouvert, avec des yeux libres, avec un regard neuf, l'autre, l'autre même s'il est diffé­rent, l'autre surtout s'il est différent. Et peut-être que cette différence, au lieu d'être pour nous ressentie comme une agression, deviendrait l'invitation à aller plus loin, à marcher au-delà des limites de ce que nous sommes, à découvrir, à comprendre, à connaître, à aimer.

Frères et sœurs, parler d'amour ça ne sert à rien si ce n'est pas pour le mettre dans notre vie. Je crois que pour nous, chrétiens, aujourd'hui parler d'amour, c'est nous interroger sur notre capacité d'ai­mer c'est-à-dire sur cette capacité d'ouvrir notre cœur à celui qui n'est pas nous, à celui qui est autre que nous, à celui qui est différent de nous, quelle que soit n différence, pour le comprendre, pour habiter en lui, pour savoir l'aimer. Et pour un chrétien, il n'y a pas d'autre solution au danger quel qu'il soit réel ou ima­ginaire, qu'un amour plus grand qui seul pourra tou­cher le cœur de l'autre après avoir touché notre propre cœur.

 

AMEN

 

 

 
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