AU FIL DES HOMELIES

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L'AMOUR EN FAILLITE

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (5 mai 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés".

Frères et sœurs, devant tous les textes que vous avez entendus aujourd'hui, devant ce déluge de recommandations sur l'amour mutuel et fraternel, peut-être avez-vous pensé comme moi à ce cartoon du dessinateur américain qui a comme héros (Charly Brown). On voit sur l'une des images le chien (Snoopy) qui est couché sur la niche, les oreilles pen­dantes, la truffe un peu ramollie et les pattes écartées et qui dit simplement, dans la bulle : "l'amour, tou­jours l'amour..." En réalité, ce cartoon est tout à fait révélateur de la mentalité moderne. Et je voudrais précisément, ce matin vous inviter à réfléchir sur ce que j'appellerais : la faillite de l'amour dans notre société contemporaine. En effet ce n'est pas d'aujour­d'hui. Le mot "amour" en effet recouvre de plus en plus n'importe quoi. Car le registre de l'amour, dans nos sociétés modernes, repose précisément sur deux registres, comme si une réalité unique avait éclaté sur deux niveaux différents et qui ont tendance à s'éloi­gner l'une de l'autre comme les fragments déchiquetés par la déflagration d'une réalité en explosion sont propulsés, projetés l'un loin de l'autre.

Le premier registre, le plus évident, c'est le registre de l'affectivité. L'amour est devenu l'affecti­vité. Il est devenu cette espèce d'aspiration de chacun à avoir son compte d'affection, d'un certain bonheur, d'une certaine aisance, son compte de tendresse et de câlins, d'avoir son compte d'une sorte de confort ou de bien-être qui ne peut passer que par l'autre. Et l'on essaye de s'arranger, de toutes les façons, pour se le procurer. C'est de là que provient cette valorisation du domaine de l'affectif, c'est ce qui a fait éclater tout ce qui relève de la morale conjugale ou sexuelle de l'Église, car à partir de ce moment-là, l'affectif deve­nant un besoin de nécessité impérieuse, tout ce qui d'une manière ou d'une autre pourrait structurer ce besoin d'affectivité pour empêcher qu'il ne soit satis­fait immédiatement, passe pour être un interdit intolé­rable un poids moral, une contrainte dont il faut, d'une manière ou d'une autre, se débarrasser pour satisfaire ses "manques". Il y a donc l'amour qui vole en éclats du côté de l'affectif, du côté du besoin individuel d'af­fection.

De l'autre côté, il y a l'amour qui vole en éclats du côté du social et du philanthropique. Ici, on a bien meilleure conscience parce que le philanthro­pique, ça fait du bien à tout le monde, on donne quel­que chose pour le Secours Catholique, puis une autre chose pour la Pologne et pour Madagascar, etc... Et donc, le philanthropique devient le registre d'épa­nouissement de la possibilité de "faire du bien aux autres". Et d'ailleurs, cela pose un certain nombre de problèmes parce qu'on se dit : "Dans le registre du philanthropique, est-ce bien l'Église qui a toujours la palme de la générosité ? Est-ce qu'aujourd'hui, "Mé­decins sans frontières" n'est pas un peu plus compé­tent que tel organisme style CCFD pour aller soigner les Kurdes ou d'autres peuplades en difficulté? Au fond, les mouvements d'état, la sécurité sociale ne sont-ils pas le relais de saint Vincent de Paul ? N'avons-nous pas à faire à une immense restructura­tion caritativo-philanthropique de l'état moderne, comme si désormais nos sociétés actuelles avaient la capacité de prendre en charge, par elles-mêmes, tous les besoins philanthropiques des dites sociétés ?

Effectivement, toutes ces réflexions peuvent nous laisser un peu perplexes, on a envie de se dire en généralisant : "Mais la charité chrétienne est comme la peau de chagrin qui recule de jour en jour devant ce grignotage de l'affectivité d'un côté et ce grigno­tage du philanthropique de l'autre". Et d'une certaine manière, nous-mêmes, nous sommes pris dans cette transformation de nos sociétés modernes. Alors où est le visage particularisé de la charité chrétienne ? Où trouver la forme spécifique du fait que, nous chré­tiens, nous obéissons à la parole du Maître : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés" ? Evidemment, on pourrait essayer de faire de la suren­chère et de transformer l'Église une sorte d'énorme SAMU de l'affectivité ou en SAMU de la philanthro­pie, mais on sent bien que, de toute façon, face au monde moderne qui a les mêmes prétentions et infi­niment plus de moyens techniques, cette prétention est vaine. Alors, tout cela nous pose un certain nom­bre de problèmes. On ne peut pas tous les résoudre aujourd'hui. Mais je voudrais au moins attirer votre attention sur un aspect.

La philanthropie, c'est très bien. L'affectivité, c'est très bien. Ce sont des réalités qui, comme nous le disons habituellement, dans le jargon théologique, font partie de la nature humaine et sont bonnes dans la mesure où celle-ci n'est pas trop contaminée par le péché. Il nous en reste même quelques "beaux res­tes" : de temps en temps, nous avons bon cœur et nous avons le cœur à la bonne place. Et c'est tant mieux. Et donc, loin de moi l'idée de dire qu'à partir du moment où la charité est organisée au niveau poli­tique, national ou international, elle perdrait toute valeur. Ce serait un peu facile de dire que, quand un militant du parti communiste donne un franc à un clochard, son geste ne vaut rien, tandis que, quand c'est un catholique, il acquiert une valeur différente. Il y a des chrétiens qui ont essayé de soutenir de telles affirmations, il y a même des théologiens, j'en ai lus encore récemment, qui pensent de cette façon. Mais je crois qu'il ne faut pas exagérer ! Donc il n'est pas question de dévaloriser le "philanthropique" ou "l'af­fectif". Ce serait tout à fait faux et ce serait profon­dément méprisant pour nos frères qui ne croient pas, comme si nous avions seuls le privilège absolu dit philanthropique et de l'affectif.

Et pourtant, c'est vrai que nos sociétés mo­dernes, à mesure qu'elles ont déployé les moyens techniques de production et de travail, ont assumé un certain nombre de responsabilité que l'Église prenait en charge explicitement au nom de la charité chré­tienne. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle généra­lement, la sécurité sociale nous coûte beaucoup plus cher que les hôpitaux gérés par des religieuses. Tout le monde se plaint de ce que la sécurité sociale coûte très cher, mais c'est parce qu'elle a remplacé par des services rémunérés des activités qui se faisaient gra­tuitement auparavant. Et cela coûtera de plus en plus cher, il ne faut pas se faire d'illusions, dans la mesure où nous avons beaucoup envie qu'on s'occupe de no­tre "pauvre corps", n'est-ce pas. Ce n'est donc pas le moment de dénigrer ni le philanthropique ni l'affectif. Mais alors en quoi consiste formellement la charité dans l'existence chrétienne ?

Il me semble que, lorsque le Christ dit : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés", le mot le plus intéressant et le plus important, c'est précisément le "JE", le "JE" divin de Jésus. Ce n'est pas simplement, comprenez-moi bien, le fait que Jésus a manifesté une générosité extraordinaire sur la croix et qu'Il a été une sorte de précurseur de Che Guevara ou de je ne sais quel autre prophète politique qui a donné sa vie pour une nation. Son "JE", c'est le "JE" de Dieu. Quand Il dit : "comme Je vous ai ai­més", c'est Dieu Lui-même qui, à ce moment-là, nous a aimés. En disant cela, Il ne nous a révélé que la ra­cine ultime de l'amour, c'était la personne de Dieu. Voilà en quoi consiste la révélation chrétienne de l'amour. L'amour ne consiste pas simplement à faire du bien, ce qui est tout à fait honorable et important, mais Il consiste à révéler la racine du mystère de Dieu qui est sa personne.

Quand Il dit : "Je vous ai aimés", il est im­portant de bien comprendre la portée de cette phrase car, la plupart du temps, quand on demande aux en­fants du catéchisme : "Qu'est-ce que Jésus nous a dit de plus important ?", ils répondent : "Aimez-vous les uns les autres", mais "c'est tout faux", comme on dit. Précisément on ne peut pas couper la parole en deux. Il est inexact de citer cette parole en la tronquant. C'est déjà perdre la racine première de ce qui consti­tue le commandement de la charité et qui est la per­sonne même du Fils de Dieu, Lui qui est la norme et la mesure de tout acte d'amour, à. commencer pour les actes d'amour de Dieu. Et c'est pour cela que Dieu ne s'est pas révélé simplement, comme un philanthrope ou un bienfaiteur, Dieu s'est révélé comme Celui qui a voulu se donner en personne, en "JE" à l'humanité tout entière, à chaque membre de l'humanité tout en­tière, chacun étant précisément considéré comme un "JE". Et c'est la raison pour laquelle l'amour de Dieu fonctionne de personne à personne. On ne remplacera jamais l'amour de Dieu par les mass media. Car les mass media pratiquent, et c'est normal, la méthode de l'arrosage, tout le monde en reçoit quelques gouttes. Et, dans le domaine de la charité, il y a aussi une ma­nière de pratiquer la philanthropie comme un arrosage universel, lorsqu'on se dit : "Peu importe sur qui ça retombe, je fais le bien !". Or, le véritable problème, c'est que la charité comme telle ne peut se révéler que dans la relation de personne à personne, à partir de la personne du Fils de Dieu, le "JE" divin de Dieu qui nous aime jusqu'à chacun de nous personnellement. Et donc la forme propre de la charité telle qu'elle nous a été révélée par le Christ, c'est son visage interper­sonnel.

Saint Augustin a traduit cela à sa manière, et je crois que c'est très intéressant, il a beaucoup médité sur l'évangile de Jean, et l'a commenté en entier, écri­vait ceci : "Qu'est-ce que l'amour ? C'est habiter par le cœur le cœur de quelqu'un". Voilà exactement le fond du problème, voilà ce que le Christ est venu nous révéler de l'amour, ce n'est pas d'abord le fait que "ça fait du bien", mais le mystère par lequel la personne même de celui ou de celle qui aime reçoit la grâce d'habiter le cœur de l'autre.

Alors, vous comprenez mieux pourquoi l'amour humain, parce que déjà humainement cela peut exister, pourquoi cette réalité de l'amour humain a éclaté en philanthropie d'un côté, en affectivité de l'autre. C'est à cause de la perte progressive de la di­mension personnelle de l'amour. C'est vrai que nous vivons dans une société terriblement technicisée et qui, par conséquent, croit qu'on fait du bien par la technique en démultipliant à la chaîne les actes de bienfaisance. Mais ce n'est pas tout à fait vrai. On n'a pas le droit de se laisser "embarquer" uniquement par un problème de démultiplication technique des moyens de faire le bien. La charité, pour qu'elle soit charité, doit être personnelle : nous n'y pouvons rien, et c'est la raison pour laquelle nous avons une si grande responsabilité, la charité ne peut passer que de personne à personne. Ca ne veut pas dire que faire un chèque n'a pas de valeur. Mais pour que ce soit un véritable acte de charité, il faut que cela soit vérita­blement donné à partir du mystère personnel de ce que nous sommes et pour rencontrer quelqu'un dans le mystère même de sa personne, et la qualité même de notre amour est quelque chose d'absolument décisif dans notre vie. Or nous sommes complices de ce grand mouvement d'anonymat et de banalisation de l'amour aujourd'hui. Et vous mesurez par là l'immense responsabilité que nous avons.

Pourquoi les sacrements ne se donnent-ils pas à la chaîne ? Parce que Dieu veut rencontrer chacun d'entre nous. Pourquoi la Communion ne se fait-elle pas par distributeur automatique ? Parce qu'il faut que chacun d'entre nous reçoive le corps du Christ de ce­lui qui agit en sa personne au nom du Christ-Tête au milieu de l'Assemblée. Pourquoi la charité aujourd'hui ne peut-elle trouver son véritable visage qu'à travers bien des difficultés ? C'est parce que, chaque fois, elle doit passer par la dimension de la relation interper­sonnelle. Pourquoi la prière a-t-elle du poids ? C'est parce qu'on prie pour quelqu'un.

Vous voyez à quel point, aujourd'hui, nous nous trouvons pour ainsi dire à la croisée des che­mins. Nos sociétés ont hérité d'une certaine tradition chrétienne et de certaines préoccupations chrétiennes. Tout cela les honore. La philanthropie ou le souci qu'ont les sociétés contemporaines de l'amélioration du budget des plus pauvres, etc ... est une chose tout à fait honorable et fondamentale. Il faut et il est bon que ça existe. Mais nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous contenter de cela comme si c'était le vrai visage de la charité. Car le véritable visage de la charité, c'est l'amour du prochain. C'est d'ailleurs généralement pour cela que nous sommes toujours pris au piège dans ce secteur-là, en effet, il est plus difficile d'aimer son voisin immédiat que d'aimer les chinois qui sont à dix mille kilomètres. C'est là le problème de la charité : c'est la question du "comme JE vous ai aimés". Si un acte de charité n'est pas le dévoilement du mystère personnel de Dieu et aussi du mystère personnel de chacun de nous, animés par cette charité de Dieu, cet acte risque d'une manière ou d'une autre de perdre profondément sa visée et son but. Et c'est ainsi que, petit à petit, la charité se dénature.

C'est une chose extrêmement grave, et fort difficile à gérer. En aucun cas, on ne peut résoudre cela par des recettes ou des comportements tout prêts, par des articles ou par des livres, ni enfin par de gran­des organisations internationales. Cela ne peut se gé­rer que par le mystère de la communion de l'Église qui a sa source dans l'eucharistie. Quand je pense qu'il y a un certain nombre de gens qui disent parfois: "Moi, je n'ai pas envie de donner le baiser de paix à mon voisin, parce que je ne le connais pas", je trouve ça d'une idiotie désolante, parce que, précisément, la communauté eucharistique est le seul lieu où l'on peut donner la main à son voisin sans le connaître. C'est le seul lieu où, quand on tend la main à son voisin, on est sûr, en vertu de la puissance de la parole : "comme JE vous ai aimés", que mon JE rencontre celui de mon voisin, que nous nous rencontrons à travers le JE de la personne de Dieu. Et donc si on ne comprend plus cela, on perd tout raison d'être ici.

Alors, frères et sœurs, demandons au Sei­gneur qu'Il ranime en nous ce sens de la Charité, comme dévoilement du mystère de la personne, pas simplement dans son utilité ou en fonction d'un utili­tarisme philanthropique à faire du bien ou à recevoir du bien, mais véritablement pour ce que chacun d'en­tre nous est. Aimons-nous les uns les autres comme Lui, le Verbe de Dieu, nous a aimés.

 

 

AMEN

 

 
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