AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST, TRANSFIGURATION DE LA SOUFFRANCE

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (24 mai 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"C'est la paix que Je vous donne, c'est ma paix que Je vous donne. Ne soyez donc pas boule­versés ni effrayés". Frères et sœurs, je voudrais m'adresser plus spécialement à ceux et celles d'entre vous qui aujourd'hui participent à notre eucharistie dominicale et qui d'une manière ou d'une autre, dans leur corps ou dans leur cœur, sont marqués par l'épreuve de la souffrance.

Qu'est-ce que la souffrance ? C'est difficile à dire, presque aussi difficile à dire que ce n'est redoutable à vivre et à éprouver dans son cœur et dans sa chair. Car la souffrance, c'est d'abord le fait que tout à coup, alors que nous sommes faits pour vivre, pour communiquer avec les autres, pour partager, pour échanger, pour être libres de nos mouvements, aller là où bon nous semble, tout à coup notre corps surtout, mais parfois aussi notre cœur nous apparaissent comme une limite, comme un handicap pour vivre, comme une sorte de barrière qui petit à petit se marqueraient autour de nous et qui empêcheraient à ce moment-là de sortir de nous-mê­mes pour aller à la rencontre des autres pour les ac­cueillir. Ce qui est terrible dans la souffrance, c'est le fait qu'à tout moment, je suis renvoyé à moi-même, à mon corps, à cette partie de moi-même, de mon corps qui souffre et dont je ne peux plus me défaire et qui me pèse et qui est lourde à porter et qui envahit tout le champ de ma conscience et qui fait que je suis comme muré, comme enfermé par cette présence de moi-même à moi-même. Je suis là, je souffre, je ne pense plus qu'à cette souffrance. La souffrance est comme cette espèce d'enfermement terrible et qui ne devrait pas avoir lieu, notre corps n'est pas fait pour souffrir, notre corps est fait pour communiquer avec les autres, pour marcher. Et tout d'un coup nous éprouvons en nous-mêmes cette limite, ce poids, cet empêchement. Et notre cœur est fait aussi pour communiquer avec les autres, pour nous émerveiller, pour regarder autour de nous, pour accueillir la joie, le bonheur de vivre, et voilà que tout à coup notre cœur est comme muré, bloqué, paralysé par cette souffrance. Et alors à ce moment-là, la vie nous apparaît comme terrible à porter, car tout ce qui, dans un premier mouvement, devrait nous mettre en contact avec l'extérieur, en réalité nous apparaît comme un enfermement, comme un poids à porter, comme quelque chose qui nous accable.

Frères et sœurs, à vues humaines il n'y a pas d'explication de la souffrance ou de justification de la souffrance. A vues humaines, la souffrance est le contraire même de ce à quoi, profondément, nous aspirons. Elle est le contraire même de ce dynamisme profond de notre vie. Et pourtant, nous-mêmes comme croyants, nous-mêmes comme disciples de Jésus-Christ, nous croyons que, si terrible que soit à porter notre souffrance, en réalité depuis que Jésus est mort et ressuscité pour nous, ce n'est plus exactement la même chose. Et précisément le texte de l'évangile que nous venons d'entendre peut nous aider à mieux comprendre.

Jésus Lui-même, au moment où Il prononce ces paroles, sait qu'Il va affronter cette souffrance terrible des hommes que nous appelons l'agonie et qu'Il va l'affronter dans un contexte particulièrement terrible puisqu'Il va être condamné publiquement à une mort atroce, une mort de dérision et une mort infiniment terrible à porter et à vivre, la mort sur la croix, cette longue épreuve à la fois d'étouffement, de tétanie de tout le corps crucifié, de douleur dans tous les membres. Et cependant le testament qu'Il fait au moment où Il passe la dernière soirée avec ses disci­ples est extraordinairement paisible et comme confi­dentiel : "Je vous donne ma paix, Je vous laisse ma paix".

Un homme qui va mourir crucifié et qui dit simplement à ses disciples : "La seule chose que J'ai à vous donner maintenant, c'est la paix". Et Il insiste : "Je vous ai dit tout cela parce qu'avant que cela n'ar­rive, parce que lorsqu'elles arriveront, ces réalités, vous croirez", comme si Jésus savait à quel point sa souffrance, son supplice allaient être une sorte de déroute profonde dans le cœur des disciples et avec cette très grande paix, Il leur dit : "Je vous annonce tout cela, mais pour que vous gardiez la paix". Et puis encore il dit : "Je M'en vais vers le Père, et apparem­ment vous êtes tristes parce que Je vous dis cela, parce que vous soupçonnez qu'il y a quelque chose qui est lié à la mort et à la souffrance dans mon dé­part. Et pourtant vous devriez vous réjouir de ce que Je vais vers le Père".

Autrement dit, frères et sœurs, ce sont des pa­roles étranges pour quelqu'un qui est sur le point d'entrer dans la souffrance et qui dit simplement : "Je M'en vais, mais Je vous abandonne ma paix". Mais quelle paix peut apporter un homme qui va être tor­turé et livré à la souffrance ? C'est précisément que, si Jésus entre dans la souffrance des hommes, c'est pour que la souffrance qui apparemment est cet enfermement sur soi, qui apparemment est cet accablement qui nous écrase, en réalité que cette souf­france puisse devenir, uniquement par sa grâce, uni­quement par sa présence, uniquement parce qu'Il est là et qu'Il a promis, dans le cœur de ceux qui souf­frent, que cette souffrance envers et contre tout ce qui, humainement, est lourd à porter puisse, étant porté par Jésus Lui-même, devenir un chemin de Pâques, un chemin de sortie vers Dieu, un chemin de sortie hors de nous-mêmes en présence même de l'amour de Dieu. Ceci dépasse tout ce que nous pouvons com­prendre, ceci est au-delà de notre propre manière hu­maine de voir. Il n'y a que Jésus qui pouvait nous dire une chose pareille. Il n'y a que le Dieu qui a souffert pour nous qui pouvait nous dire que la souffrance n'est pas cette espèce d'impasse dans laquelle appa­remment nous sommes jetés sans horizon, en n'y voyant plus rien, en étant comme aveuglés par la souffrance, mais que tout en restant souffrance, elle peut devenir véritablement une ouverture au mystère de notre entrée dans la gloire.

Frères et sœurs, cela ne retire rien ni à la souf­france physique ni à la souffrance morale dont chacun d'entre nous peut, à un moment ou l'autre de sa vie, avoir à porter le poids. Ceci n'est pas une sorte d'opé­ration pour nous faciliter les choses, ce n'est même pas une sorte de parole consolante qui servirait comme d'un opium pour nous dire : après ça ira mieux, mais c'est vraiment rassurant que si Dieu est venu apporter et partager notre condition humaine totale, alors Dieu est venu aussi partager et vient aussi encore aujourd'hui partager notre souffrance. Et de même qu'Il a voulu que désormais tout ce que nous vivons soit un chemin vers le Père, de même Il veut que notre souffrance puisse être, elle aussi, avec Lui et par Lui, un chemin vers l'amour de Dieu.

Pour terminer, je voudrais simplement faire une allusion au texte de l'Apocalypse que nous avons entendu tout à l'heure. Vous avez remarqué que Jean nous décrit la Jérusalem céleste, il nous la décrit comme une ville avec des murailles. C'est vrai qu'ha­bituellement les murailles, c'est de la pierre, c'est quelque chose qui nous enferme, c'est quelque chose qui mure littéralement notre cœur. Mais dans la Jéru­salem céleste, les murailles sont de pierres précieuses, c'est-à-dire que, normalement, les murs ne laissent pas passer la lumière, mais dans la Jérusalem céleste, les murailles, ce sont des pierres précieuses, il y a même douze sortes de pierres précieuses, comme s'il y avait douze couleurs qui allaient composer désormais la lumière à l'intérieur duquel tous les élus se sont ras­semblés. Je dirais que cette Jérusalem céleste avec des murailles de pierres précieuses, c'est la parabole de la souffrance. Habituellement les murailles sont un enfermement et une souffrance, et là, lorsque c'est Dieu qui façonne sa Jérusalem céleste, lorsque c'est Dieu qui donne la paix à l'homme, alors Il fait que ces murailles qui gardent leur consistance de pierre, leur dureté, leur côté impénétrable, cependant mystérieusement deviennent ces pierres précieuses, choisies aux yeux de Dieu, dans lesquelles peut chanter la lumière du salut et de l'éternité.

 

 

AMEN

 

 
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