AU FIL DES HOMELIES

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JE VOUS ENVERRAI L'ESPRIT SAINT

Ac 8, 5-8+14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (16 mai 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Si vous le voulez bien, réfléchissons quelques instants sur la manière dont nous avons réagi durant l'événement qui a marqué l'actualité de ces deux derniers jours. Un événement inqualifiable ignoble, et ce que nous éprouvions, c'était d'abord une sorte de pitié et de profonde compassion pour des enfants innocents qui étaient livrés à une abominable cruauté. Nous éprouvions cette pitié pour eux cette compassion pour eux, pour l'institutrice qui s'occupait d'eux et qui essayait de leur apporter un peu de paix dans cette angoisse, pour les parents aussi qui étaient tout proches et qui vivaient d'heure en heure ce drame. Mais il y avait aussi autre chose qui, je crois, était plus profond encore que la pitié, c'était de la honte : honte de voir que l'homme était capable d'ac­complir des choses aussi terrifiantes. C'est là où nous voyons la naïveté d'un certain rousseauisme qui vou­drait croire à la bonté naturelle de l'homme. En fait nous éprouvions de la honte parce que nous voyions à ce moment-là à quels abîmes d'horreur, de violence et de méchanceté absolument gratuites l'homme est ca­pable d'atteindre, en visant des victimes totalement innocentes. Voilà, brièvement esquissé, ce que nous éprouvions et c'est pourquoi samedi matin, nous avons ressenti comme un immense soulagement parce qu'en fait ces desseins de violence et cette menace de mort n'avaient pas pu s'accomplir. Je ne pense pas que c'étaient d'abord des sentiments de vengeance qui nous animaient, mais c'était plutôt le soulagement profond qu'il y a à constater que cet homme n'avait pas pu réaliser son dessein.

Pitié, honte. Nous aurions tort, et ce serait une seconde naïveté, de croire que ce sont la simplement des sentiments touchant ce registre facile qu'une cer­taine presse dite précisément "sentimentale" exploite pour émouvoir et faire sentir des "émotions". Pitié et honte, dans le cas dont je parle, ne sont pas de cet ordre : ce ne sont pas simplement des états d'âme.

Il ne s'agit pas simplement d'éprouver je ne sais quelle consonance psychologique avec des en­fants malheureux ou de la répulsion psychologique pour un meurtrier aveuglé par son goût gratuit de la violence. Il s'agit de honte et de pitié, non pas au sens psychologique, mais au sens réel, à ce moment-là nous sommes atteints dans la réalité même de notre être d'hommes et, que nous le voulions ou non, et je crois que ce genre d'événement est peut-être révéla­teur de la profondeur à laquelle nous sommes atteints nous sommes alors dans une communion humaine réelle avec ces enfants menacés et leur institutrice. Et vis-à-vis de l'homme qui a entrepris une pareille chose, nous étions tout d'un coup mis devant le fait brutal qu'un homme est capable d'agir ainsi, et donc que cela concernait l'humanité tout entière : il y a une espèce de communion invisible, de lien secret par lequel nous découvrons tout à coup que cela nous concerne nous aussi. C'est pourquoi nous ne pouvons pas traiter l'affaire simplement comme s'il s'agissait d'un sentiment.

Si cet homme était parvenu à ses desseins, nous aurions été atteints au plus intime de notre être de ce qu'en cet homme, l'humanité porte une respon­sabilité pareille, car l'humanité c'est nous. Nous ne sommes donc pas au niveau psychologique des senti­ments, nous sommes au niveau réel de ce qu'est la nature humaine. Dans ce sens-là, c'est vrai, rien de ce que fait un homme ne nous est indifférent ou étranger, et surtout dans un cas comme ça. Que nous le vou­lions ou non, par le seul fait que l'individu qui a posé cet acte fait partie de la nature humaine, nous y som­mes liés. Et du plus secret de nous-mêmes nous dési­rions absolument que cela n'arrive pas. Et nous avions raison de le désirer.

Ainsi donc, déjà au plan de la vie humaine tout ce que nous appelons habituellement le registre des sentiments, des états d'âme ne peut pas être réduit à une simple représentation ou des états de cons­cience : il y va de ce que nous sommes liés, co-natu­ralisés les uns aux autres, parce que nous avons la même nature. Et donc les sentiments que nous éprou­vons ne sont que la manifestation de cette communion profonde du fait que nous partageons tous la même nature humaine, la même réalité, la même existence d'homme. C'est pour cela que des actes particulière­ment graves nous touchent de plein fouet. Nous som­mes visés, nous sommes tenus par cet acte, non pas que nous en portions la responsabilité personnelle, là n'est pas la question, mais parce que le lien de nature entre les hommes est suffisamment fort, même lors­qu'il n'est pas explicitement reconnu, pour qu'il ait des conséquences dans la manière d'être et de réagir de tous au comportement d'un seul.

Voilà qui pourra nous aider à comprendre la page d'évangile que nous venons d'entendre. En effet de quoi est-il question ? Jésus s'en va, il nous quitte, mais il nous dit : "Je ne vous laisserai pas orphelins, je vous enverrai mon Esprit". Qu'est-ce que cela veut dire ? De telles affirmations déterminent précisément notre être chrétien.

Quand Jésus, le Fils de Dieu s'est incarné, quand il est devenu homme, il est devenu réellement homme comme nous, il s'est solidarisé par la nature humaine, par la réalité de l'existence humaine concrète qu'Il a prise, il s'est solidarisé en tout avec toute l'humanité : de telle sorte que rien de ce qui est arrivé à Jésus dans sa nature humaine ne nous est étranger. C'est pour cela que tout ce que Jésus a fait, du premier au dernier de ses gestes accomplis dans notre nature humaine, tous ces gestes humains dont nous entendons proclamer le récit chaque dimanche au cœur de nos assemblées, nous touchent et établis­sent ou réveillent ce lien profond de nature entre Jésus et nous. Je dirais la même chose pour ceux qui ne font pas partie de nos assemblées, car il y a des hommes dans le monde qui, lorsqu'ils découvrent le person­nage de Jésus évoqué à travers les évangiles, sont eux aussi profondément touchés, pas simplement dans l'ordre des sentiments, mais ils reconnaissent la com­munion profonde et réelle qui existe entre ce person­nage historique de Jésus et eux. Il y a donc un lien de nature entre lui et nous, et ce lien de nature s'est ré­alisé précisément dans le fait qu'il était au milieu de nous, qu'il vivait, qu'il mangeait, qu'il vivait dans une culture et une société, qu'il dormait et posait tous les actes que pose un homme : il rencontrait des gens, il leur parlait, il les enseignait, il vivait dans la familia­rité et l'amitié avec ses disciples. Tous ces actes, pourquoi pouvait-Il les poser ? C'est parce qu'Il était homme comme nous, en toute chose semblable à nous, à l'exception du péché ; mais le péché c'est ce qui fait que l'homme n'est pas homme, donc le fait de n'être pas pécheur augmentait encore la plénitude de communion entre Jésus et les autres membres de l'humanité.

Quand Jésus va quitter ses disciples, quand il s'en va comme il le dit, auprès du Père, il se passe alors deux choses : la première, c'est qu'Il reste homme, mais homme "autrement". C'est ce que nous voulons dire lorsque nous disons que Jésus est ressus­cité, il reste toujours homme, il a un cœur d'homme et, je dirais aussi, un corps d'homme, mais un corps ressuscité c'est-à-dire qui n'a pas exactement le même statut que le nôtre lié à cet état présent du monde. On ne peut pas trop spéculer sur la manière dont le corps ressuscité du Christ est bâti, c'est inutile. Nous le sau­rons plus tard. Et donc il reste homme bien sûr, mais autrement : homme dans le cœur de Dieu, dans le Royaume. Ce n'est donc pas exactement la même chose. Et deuxièmement, il n'est plus homme parmi nous au sens où, comme le dit saint Jean dans un au­tre passage : "Ce que nous avons touché de nos mains, vu de nos yeux, entendu de nos oreilles du Verbe de vie". Le Christ n'a plus, pour la raison qu'Il est auprès de Dieu, ce mode de présence, il est ail­leurs. Il est autre, par un autre statut corporel de res­suscité, il est ailleurs parce qu'il est dans le Royaume.

Nous voici maintenant au cœur de la ques­tion : est-ce que cette double transformation, celle de devenir autre en son corps ressuscité et celle d'aller, vous comprenez le sens du mot, il s'agit d'une image, vers un ailleurs, dans le Royaume et donc de n'être plus présent sur la terre, est-ce que cette double "transformation" ne va pas le couper de nous ? Est-ce que ces liens qu'Il avait tissés entre nous tout au long de sa vie humaine, vont maintenant se défaire et dis­paraître ? Autrement dit, est-ce que Jésus sera réduit à l'état de souvenir, de pensée ou encore de représenta­tion dans notre conscience et de sentiments que nous pourrions éprouver à son sujet ? Est-ce que le Christ va pour ainsi dire devenir un fantôme ou un idéal moral à proposer au genre humain ? Voilà le pro­blème. Et c'est pour cela que Jésus s'entretient de ces réalités avec ses disciples au moment même de partir. Il leur dit : "Je m'en vais" ... "J'ai vaincu le monde" ... "Là où je vais, vous ne pouvez venir". Les disciples sont littéralement décontenancés. C'est pourquoi il leur dit en même temps : "Mais je ne vous laisserai pas orphelins, je reviendrai vers vous, je vous enver­rai l'Esprit de vérité, l'Esprit qui procède du Père".

Qui est l'Esprit Saint ? Celui qui réalise notre connaturalité avec Jésus ressuscité. Bien que Jésus soit devenu autre, qu'Il soit ailleurs, nous restons ce­pendant unis à lui non pas simplement par des senti­ments, des idées ou des souvenirs, mais nous sommes réellement unis à Lui, et non seulement réellement unis à lui, mais nous commençons à lui être confi­guré. Autrement dit, durant ces derniers jours, nous étions dans la pitié, totalement unis à ces enfants qui étaient pris en otage dans leur école et par la honte, unis d'une certaine manière à cause du péché de l'homme à ce meurtrier qui voulait tuer.

Or, dans la situation que nous vivons comme membres du Royaume et de façon infiniment plus grave et plus profonde, nous sommes encore aujour­d'hui liés par tout notre être à tout l'être de Jésus. Nous sommes liés par tout ce que nous sommes à tout ce qui constitue l'être de Jésus. Autrement dit, notre culte, notre assemblée, notre prière, notre vie de chré­tiens, notre manière d'être au milieu de ce monde, tout cela ne nous donne pas de constituer une "association des amis du souvenir de Jésus Christ". Mais c'est une communion réelle, un lien réel qui nous unit au Christ mort et ressuscité pour nous En conséquence, par tous les sacrements de l'Église, par toute la vie de l'Église et par tout ce que nous vivons chacun individuelle­ment sous la mouvance de la grâce, nous sommes par tout cela liés au Christ. Mais qui fait le lien ? Qui réalise cette co-naturalisation de nous-mêmes au Christ ressuscité ? C'est précisément l'Esprit.

L'Esprit Saint, on se demande toujours qui il est, comment on peut en parler. Mais d'une certaine manière, on ne peut pas en parler ou, plus exactement, on en parle tout le temps, car parler du Christ suppose que l'Esprit Saint, d'une manière ou d'une autre, nous a déjà configurés au Christ. Comme le dit l'apôtre Paul : "Puisque l'Esprit saint qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, c'est ce même Esprit qui rendra la vie à vos corps mortels". L'Esprit ne peut pas faire plus pour nous que de nous configurer au Christ et nous rendre déjà dès maintenant sembla­bles à Lui. Voilà ce qu'est le mystère de l'Esprit Saint : non pas une sorte d'énergie de conscience ou je ne sais quelle hypostase inventée par une secte gnostique moderne, mais véritablement Dieu qui nous configure au Christ, Dieu, non pas qui nous fait "penser" ou qui nous "conscientise", mais Dieu qui nous rend semblables, qui transfigure et configure nos corps de mort au corps de gloire de Jésus-Christ, Esprit de Dieu qui nous lie désormais indissolublement à tout ce que le Christ a vécu et réalisé dans sa nature humaine et cela, dans le plus profond de notre être, c'est-à-dire de notre nature humaine.

Voilà, frères et sœurs, qui est l'Esprit Saint. Il est le configurateur, il est "l'opérateur" de résurrec­tion, il est le réalisateur d'un peuple qui s'appelle l'Église, qui, par cette action de l'Esprit devient peuple de Dieu, il nous connaturalise avec Dieu et fait que désormais tout geste d'une existence humaine peut devenir littéralement un geste divin. Voilà ce que la tradition théologique de l'Orient a toujours dit de l'Es­prit : il est celui qui nous divinise. Car au milieu des horreurs que nous voyons aujourd'hui en ce monde, la foi des chrétiens c'est de croire que, malgré tout, Dieu divinise l'humanité. Et si nous manquons à cet article central de notre foi, si nous oublions cette affirmation de la foi qu'envers et contre toutes les horreurs que nous voyons, Dieu par son Esprit Saint ne nous a pas laissés orphelins, mais qu'aujourd'hui encore, il nous construit, il nous bâtit dans le corps de son Fils, si nous oublions de croire que Dieu nous divinise, si nous oublions cela, nous commettons une grave faute, celle de méconnaître la grandeur du plan de l'amour de Dieu sur sa création. Cela ne veut pas dire néces­sairement qu'on doit être fier de tout ce que l'homme fait, mais au moins il y a une chose dont on peut être fier, c'est de ce que Dieu fait et veut faire de l'homme, quand l'homme accepte de coopérer à ce projet de Dieu sur lui.

Nous allons tout à l'heure partager le pain de l'eucharistie. Ce repas n'est pas le banquet du souve­nir, c'est la réalité même de notre divinisation aujour­d'hui, c'est la réalité même de notre construction dans l'unique corps du Christ, c'est la réalité même de ce qu'aujourd'hui encore, le Christ ne nous laisse pas orphelins. Par la puissance de l'Esprit saint que nous invoquerons tout à l'heure sur le pain et le vin, nous devenons le corps du Christ, nous devenons d'autres christs.

 

 

AMEN

 

 
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