AU FIL DES HOMELIES

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AU MILIEU DE LA VIOLENCE, LE TÉMOIGNAGE DE L'AMOUR

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (8 mai 1988)
Homélie du Joseph MOUANES

 

"Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés". L'évangile de ce dimanche nous appelle à vivre l'amour dans ce monde envahi de violence, de haine, d'hostilité et de guerre. N'est-ce pas absurde de la part du Seigneur d'aller toujours contre le sens des choses, d'imposer une autre logique à notre discours que le monde ne veut pas comprendre ? Il exige de nous d'être les témoins d'un nouveau monde d'amour, de pardon, de partage, de réconciliation, de communion des saints, d'être les témoins de l'impossible. C'est cela qu'Il a demandé à ses apôtres : être les témoins de l'impossible.

       Et cet enseignement est nouveau. Pourquoi est-il nouveau ? Chers frères et sœurs, la nouveauté de cet enseignement vient de quatre ruptures que le Seigneur a accomplies. Il a rompu tout d'abord avec la vision théologique, philosophique de Dieu, de l'homme, de la société et de l'univers. L'homme, livré jusque-là à toutes ses craintes devant les forces invisibles et mystérieuses, se voit maintenant directement en face à face avec Dieu. Et Dieu déjà rentre dans l'histoire des hommes. Cette rupture théologique va changer l'histoire des hommes.

       Deuxième rupture : une rupture des mailles du tissu social, il n'y a plus de distinction entre les hommes: les lépreux, les maudits, les pharisiens, tous, noirs, romains, grecs, gentils, tous sont des frères. La troisième rupture est la plus belle : Il a rompu le pain, Il a laissé rompre son propre corps. Et depuis cette rupture, l'eucharistie a fait de nous une communion des saints. C'est le signe de notre amour et de notre lien. Et la quatrième rupture qui ne cesse de nous étonner, c'est cette rupture du tombeau la Résurrection. L'ordre des choses a été complètement modifié. Ces quatre ruptures sont, je pense, dans l'évangile d'aujourd'hui un objet de réflexion.

       Je m'arrêterai seulement à la rupture théologique : "Dieu a tellement aimé le monde qu'Il a envoyé son Fils unique pour le sauver". L'irruption de l'amour ici est l'irruption de Dieu même dans l'histoire des hommes et la vie des hommes. Ainsi comme le dit Jean, avec une générosité et une gratuité sans limite, Dieu est venu parmi nous. En devenant fils d'homme, le Fils unique du Père a, par son amour, fait de nous ses frères. Il nous a fait fils de Dieu et par contrepartie, dans sa kénose, Lui, Fils du Père, va se vider de sa divinité pour pouvoir prendre notre humanité et changer notre histoire. Lui, l'égal du Père, Il nous a rachetés parce qu'Il nous a aimés, pour faire de nous des fils de Dieu. Et encore même ici le discours devient illogique : comment est-il possible à la nature humaine d'être divinisée ? Comme nous dit Jean Chrysostome : "Seigneur, par ton Incarnation, tu as divinisé l'homme", et la liturgie maronite dit : "Seigneur, tu as été crucifié, tu as unifié ta divinité et notre humanité, notre humanité et ta divinité, ta vie et notre mort, notre mort et ta vie. Tu as pris notre mort, tu nous as donné ta vie. Seigneur, tu nous as donné ta force et tu as pris notre faiblesse. Gloire à toi, Seigneur". Et depuis il y a un nouvel Adam qui est apparu dans le monde.

       Donc si nous nous aimons les uns les autres, nous témoignons que Dieu existe, nous témoignons qu'Il nous a aimés le premier, nous sommes fidèles aux promesses de notre baptême. Car "Tu aimeras ton Seigneur, ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces, de toute ton âme. Et tu aimeras ton prochain comme toi-même". Le témoignage que nous aimons Dieu, c'est d'aimer le prochain. Et c'est là où Jean dit : "Il est menteur celui qui dit qu'il aime le Seigneur et qui n'aime pas son prochain, car comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas s'il n'aime pas son prochain qu'il voit". Et cette parole du Christ : "Seigneur on ne t'a pas vu, on ne t'a pas connu, il fallait que tu nous dises que tu es aux portes des églises, dans les rues, à travers les bistrots, les magasins, les universités, les hôpitaux, il fallait que tu nous dises que tu es là à l'Incarnation. Et nous, on ne t'a pas connu, Seigneur". "Ce que vous avez fait à chacun de ces pauvres, vous l'avez fait à moi-même".

       Dans cet esprit-là, je dirai  Dieu, on le trouve dans la souffrance des malades, la tristesse de ceux qui n'ont plus rien à faire pour leurs enfants quand l'avenir est bloqué, dans les larmes des déplacés, dans ceux qui ont été chassés de leur maison, de leur famille, de leurs biens, errants, hagards, sur toutes les routes de l'existence, délaissés, méprisés, la mort en face et la torture dans le dos, dans le deuil des familles qui ont tout perdu sauf la foi, dans tous ces deuils des accidents de la route, les victimes des francs-tireurs, des voitures piégées, les otages, dans toutes les larmes des innocents, dans tous ces êtres que la haine, la violence, l'intolérance crucifient chaque jour.

       Ce Dieu-là, frères et sœurs, permettez-moi de vous le dire tout simplement, devant cette eucharistie, chers frères d'Aix, vous L'avez manifesté pour nous, au Liban. Soyez-en remerciés du fond du cœur. Vous avez témoigné de l'amour, vous avez fait sentir à une communauté déplacée, délaissée, qu'elle n'est pas méprisée. Son combat a un sens, elle était épuisée, désespérée. On se demandait parfois : pourquoi tout ceci? quatorze ans de guerre ? Et à un moment donné, je suis passé par ici et j'ai lancé un appel. Et j'avais dit  "vous baptisez  votre Eglise avec de l'eau" , car il y avait un baptême  ce jour-là dans cette église, "et l'Église d'Antioche, la mienne, est baptisée avec le sang". Et aujourd'hui nous avons encore la même joie de célébrer un baptême. Hier, j'ai participé à la prière, et j'ai vu sur cet autel une bougie allumée, une bougie qui vient du Liban, symbole de la foi des Libanais et symbole de votre foi et de votre soutien. Ce qui est important en tout ceci, ce n'est pas le besoin matériel, mais de faire sentir à ces chrétiens d'orient, à cette Église d'Antioche que son combat a un sens, qu'il est intolérable de mourir dans la solitude et dans le silence. Et, au-delà du geste matériel, il y a cet apport du cœur, cette solidarité, cette main tendue pour dire : "Oui, frères, nous sommes là, nous vous aimons, nous témoignons avec vous". Et cette Église vous dit merci et elle voudrait bien vous dire par ma propre voix : "la blessure est immense", mais au milieu de la nuit nous disons : "corps crucifié du Christ, soyez béni puisque vous nous avez donné la grâce de souffrir avec vous. Image, icône torturée du visage du Christ, soyez bénie puisque vous nous avez donné la grâce d'être cette image du Christ ressuscité". L'espérance habite notre cœur, nous sommes prêts à mourir, à être les témoins de l'Amour. Nous sommes prêts à nous battre pour rendre au visage du Christ un témoignage d'amour dans un monde d'intolérance et de violence. Nous ne voulons qu'une seule chose : que cette croix de charité, de témoignage, reste dans cet orient envahi par toutes les violences, une croix d'amour et de partage.

       Prions ensemble pour que tous les déplacés reviennent, pour que tous les marginaux retrouvent un sens, tous ceux qui subissent une violence trouvent justice devant le Seigneur. Je sais que la paroisse avec laquelle vous êtes jumelés n'a pas même une église pour prier. Tout le village n'a pas d'église. L'église est fermée, et les villageois ont quitté leurs maisons. Ils prient maintenant, à cette heure-ci, à Beyrouth, dans une église d'occasion, pour participer avec vous à cette eucharistie. Merci du fond du cœur. Nous avons besoin d'une seule chose : savoir que vous priez pour nous. Vous nous soutenez par vos prières par la communion des saints et par beaucoup d'amour. Et si nous avons maintenant à mourir, nous pourrons dire : "Seigneur, d'autres frères prient pour nous". Et il est bon aussi de mourir entre les bras de ceux qu'on aime.

       AMEN


 
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