AU FIL DES HOMELIES

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IL Y A TRÈS PEU D'AMOUR DANS LE MONDE ...

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (8 mai 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Puis-je me faire pardonner à l'avance de tomber ce matin dans la banalité: "Dieu est amour" "Aimez-vous les uns les autres"... "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie".. Quelle banalité, que de répétition ! Ca fait quarante-cinq ans que j'entends ça et probablement pour un certain nombre d'entre vous beaucoup plus longtemps. La banalité, avec l'habitude comme compagne devien­nent ensemble maîtresses de médiocrité et sécurisa­tion, la vie tranquille ! En plus je vais doubler cela en vous lisant une lettre d'un fiancé à sa "petite" comme il écrit. La aussi quoi de plus banal qu'une lettre d'amoureux, si vous en avez écrit, si vous en avez lu, c'est exactement toujours la même chose. Les fiancés, en littérature, n'ont pas inventé grand-chose.

Cependant pour introduire mon propos de fa­çon un petit peu moins banale, je voudrais vous de­mander si vous êtes d'accord profondément avec cette conviction de Jean Anouilh, votre culture vous rap­pelle qu'il n'était pas croyant, confiée à un personnage de sa pièce "Adèle ou la Marguerite", il affirme : "Il y a très peu d'amour dans le monde, c'est pour cela qu'il roule encore à peu près". Au fond Jean Anouilh dit : "Dieu merci, on ne s'aime pas trop. C'est ce qui fait que ça marche encore à peu près bien". Il n'a pas tout à fait tort. Et je dirais même, quitte à vous cho­quer, il a totalement raison. Nous avons donc entendu cet évangile bien connu, archi-connu, répété, cet évangile qui retient les convictions fondamentales non seulement de notre foi mais de tant et tant d'autres institutions, mouvements, ONG, secours Catholique, CCFD, et tout le reste, "aimez-vous les uns les au­tres". On a l'impression que plus on le dit, moins ça se passe. A regarder non seulement le monde extérieur, mais aussi notre monde intérieur, les deux étant à peu près identiques, Je ne vois pas pourquoi il y aurait tant de séparation entre le visible et le caché, c'est la même réalité, les mêmes hommes, les mêmes fem­mes, les mêmes responsables. "Il y a très peu d'amour dans ce monde."

Je m'attarde simplement sur cette phrase de l'évangile : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis".

- "Votre vie, qu'est-ce que c'est ? "

-"Ma vie, moi, c'est ma femme".

Je ne peux vous recommander de la donner à vos amis, j'aurai alors des problèmes avec mon auto­rité ecclésiastique.

-"Ma vie, oh ce sont mes enfants, j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux". Vous avez des amis généreux, mais je suppose qu'ils ne les prendront pas jour et nuit pour les garder pendant que vous fai­tes autre chose de fort intéressant, ou sûrement vous donnez votre vie pour d'autres : les réunions, les commissions.

- "Ma vie, c'est mon travail". Très bien, mais le fait de le donner à un chômeur n'en fera pas un de moins puisque vous-mêmes vous le deviendriez.

- "Ma vie, c'est mon engagement politique, social" Ce n'est pas forcément un bon cadeau à faire à nos amis.

Moi-même, si je vous dis : "Je vous donne ma vie de prêtre", vous auriez peut-être des remords, vous regretteriez assez tôt de l'avoir accepté. Mais alors que reste-t-il ? Donnez notre vie ? Les autres auraient-ils vraiment quelque chose à retenir. Il faut aller plus profond, creuser ce don de la vie ou plus exactement cette vie. Car en vérité le critère du don de sa vie est le suivant: la vie de l'autre, y a-t-il plus de vie pour l'autre ?

"Comment vas-tu, ma petite ? (j'en suis à la lettre de ce fiancé, 24 avril 1994). Notre dernière rencontre était formidable et surtout toi tu étais extraordinaire. Dans ton visage, il y avait plein de soleil, le soleil de Marseille. Tes paroles étaient plei­nes d'amour et de liberté, et tes projets pour l'avenir sont si beaux que les moments, rien qu'en y pensant on en vivait déjà la réalité. Je suis heureux surtout d'avoir le temps d'être tout seul ici, là où il n'y a per­sonne que toi et moi, je peux penser à toi et imaginer ce qu'on pourrait faire en ce moment. Je suis libre et c'est un des plus beaux sentiments qu'on ait. Cette semaine était très fatigante, j'ai fait beaucoup de sport et puis mon travail n'est pas toujours très facile. Mais chaque nouveau jour se lève, il lève dans mon esprit ce sentiment de liberté, survivre cette journée dans l'amour de mes parents, de toi et de mes amis, de partager cette journée avec vous dans notre épo­que. Je suis content de connaître que des gens splen­dides. Et c'est toi surtout cet être extraordinaire. Tu me manques beaucoup en ce moment, mais en même temps je sens ta présence tout près de moi. J'éclate de bonheur en ce printemps magnifique. Je suis en forme physique et surtout morale. Je te veux pareille, mets-toi en forme pour notre prochaine rencontre ".

D'où ce garçon écrit-il, à votre avis ? d'un pe­tit voyage avec ses amis aux Antilles ? d'un séjour professionnel en Indonésie, et il en profite pour un peu de tourisme. Ce garçon a vingt ans, il est en prison depuis trois ans pour homicide, a quelques centaines de kilomètres de son amie. Alors, je répète : "Je suis libre et c'est un des plus beaux sentiments qu'on ait", cela vous est-il arrivé, vous qui avez toujours été en liberté ? "J'éclate de bonheur en ce printemps magnifique", avez-vous pu exprimer ce bonheur ces semaines de printemps ? Qu'est-ce que c'est : donner sa vie pour ses amis ? Je résume sans commenter, d'autant plus que la citation une fois encore n'est pas de moi, mais d'un auteur contemporain : "être vivant, c'est être vu par un regard aimant". Voilà la vie de ce garçon dans l'ombre de sa prison, du fond de son drame. Il est vu par un regard aimant, à distance, au-delà des murs, dans sa propre nuit. Quelqu'un est-il vu par mon regard aimant ? ce regard aimant est-il pour lui source de vie, de bonheur, de liberté, des projets, de présence, de chemin vers Dieu, de splendeur prin­tanière ? Vous avez compris, je pense.

Mais vous allez me dire : "les païens en font autant". Vous avez raison. Je vous rappelle trois phra­ses de l'Écriture de saint Paul : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ". saint Paul encore : "Nul d'entre nous ne vit pour soi-même ni ne meurt pour soi-même. Dans notre vie, dans notre mort, nous appartenons au Christ". saint Pierre au boiteux, au handicapé, prisonnier, malheureux, au pauvre de la Belle Porte de Jérusalem : "Je n'ai ni or ni argent, je n'ai pas de chèque bancaire, ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus, marche". Il se lève, en gambadant, entre dans le Temple pour louer Dieu. Il est devenu un vivant.

Pour donner sa vie pour ses amis, il faut croire en Dieu, c'est une évidence, il faut croire en l'homme, en chaque homme, quelle que soit sa situa­tion et son histoire. Frères et sœurs, c'est beaucoup plus difficile que de croire en Dieu. Oui, c'est beau­coup plus difficile. Pourquoi ? parce que Dieu est invisible et l'on s'arrangera toujours avec Lui. Mais l'homme, il est visible et parce qu'il est visible, c'est beaucoup plus dur de lui donner notre vie, c'est-à-dire de faire qu'il vive mieux, qu'il vive plus, dans la li­berté, dans le bonheur, dans l'amour, dans l'avenir et dans le printemps. A chacun d'entre nous qui sommes vus par le regard d'un Dieu qui nous aime, de faire en sorte que quelqu'un autour de nous, proche ou loin­tain, sache qu'il est vu par notre regard aimant, quelle que soit la forme que prendra ce regard dans la rela­tion proche ou lointaine, et il le saura s'il sent et pres­sent un jaillissement nouveau de vie dans tout son être. L'homme transmet la vie humaine au plan géné­tique, c'est relativement simple. Il est appelé à engen­drer chez l'homme, pour l'autre, une vie plus humaine, là aussi il devient co-créateur d'un plus d'humanité. Nous naissons homme les uns par les autres, nous ne devenons homme que les uns par les autres, à condi­tion que nous soyons amis, comme le dit Jésus, c'est-à-dire que nous posions sur l'autre un regard aimant qui, comme tout amour, engendrera chez lui une vie de plus en plus humaine.

"Il y a très peu d'amour dans le monde, c'est pour cela qu'il roule encore à peu près". (Jean Anouilh). Si nous étions tous rassasiés d'amour, sur cette terre, nous n'aurions plus rien à nous donner, à recevoir, à créer et donner sa vie n'aurait plus de sens. Et comme nous le savons, selon que nous sommes pauvres en amour, nous en avons soif pour nous-mê­mes, et les lois de l'évangile veulent que seuls ceux qui ont soif peuvent et savent donner à boire à leurs frères, puisqu'ils connaissent la même soif. Alors oui, malgré tout et avec tout, le monde, notre monde "roule encore à peu près bien ".

 

 

AMEN

 

 
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