AU FIL DES HOMELIES

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LA CONJUGAISON DU MOT « AMOUR »

Ac 8, 5-8+14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (12 mai 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Permettez-moi de commencer par un regret personnel : comme j'aurais aimé être près de Jésus en ces jours-là pour goûter avec eux quelque chose qui m'échappe maintenant, une sorte de première clarté, de première douceur, d'évidente vé­rité que ces paroles devaient faire résonner dans leur cœur et qui, pour nous maintenant, en tout cas pour moi, me paraissent à la fois lointains et proches.

Comme nous sommes, comme je suis, embar­rassés de nous-mêmes pour avoir les oreilles et les yeux, le cœur libres pour entendre quelque chose d'inattendu, quelque chose que je n'attends pas. Comme je suis, comme nous sommes préoccupés par nos propres vies. Je dis ça avec respect et douceur, comme le dit la première lecture, comme nous som­mes donc préoccupés par nos propres vies à travers lesquelles nous voyons les autres vies. Il est très diffi­cile de regarder de façon pure, de façon totalement libre, sans intérêt, sans point de départ.

L'autre jour, je croisais dans la rue un jeune papa, qui venait donc d'être papa et qui regardait le monde comme s'il n'avait jamais vu ce monde. Tout lui semblait beau alors que le ciel était plutôt gris, un jour de pluie, et tout semblait réjouir son cœur de père parce que quelque chose était venu dans sa vie le transformer et qu'à travers cet événement nouveau tout était renouvelé, même les choses les plus ancien­nes. Et puis quelques minutes après, comme ça arrive à tous les prêtres et à chacun de nous, je croisais quel­qu'un qui avait un malheur dans sa vie et qui décrivait le même ciel et les mêmes pierres et la même ville d'Aix-en-Provence avec un autre regard, tout à fait vrai aussi, partant de ce qu'il avait vécu, de ce qui l'avait blessé, de ce qui le préoccupait. Et nous som­mes toujours, nous regardons toujours, nous pensons toujours, nous essayons de nous aimer toujours à par­tir de ce qui vient de nous arriver comme des myopes, presque immédiatement.

Je ne dis pas ça pour nous critiquer, il suffit d'être un peu malade pour savoir que le mal qu'il y a en nous, la souffrance physique, même morale occupe tout l'écran de notre pensée, de notre regard, de notre attention aux autres. Et même parfois la souffrance est telle, et c'est ça qui rend la souffrance si terrible, c'est qu'elle nous coupe des autres, elle nous coupe même de Dieu. Combien de gens, parmi nous, qui sont pas­sés par des épreuves de maladie ou de souffrance, m'ont dit ou nous ont dit à nous, les prêtres, combien à ce moment-là il était difficile de prier, combien ils n'avaient pas trouvé en eux l'élan qu'ils pensaient pouvoir trouver et qu'ils étaient désarmés, si encom­brés d'eux-mêmes et de leur corps. Et nous sommes lourds sur le chemin d'une lumière, sur le chemin d'une pureté. Et j'ai bien envie de profiter de l'église telle qu'elle se donne à nous puisqu'elle s'était cachée pendant quelques années derrière un peu de gris, der­rière quelque poussière et qu'aujourd'hui par 1'action de vos bras, de vos mains, de nos persévérances et de nos nuits, elle s'est dévoilée.

Si nous venons chaque dimanche dans une église pour recevoir le sacrement, c'est pour rafraîchir notre mémoire. Comme je viens de le dire, étant en­combrés de nous-mêmes en chaque instant, de nos propres soucis, de nos médiocrités, de nos souffran­ces, il nous faut un endroit pour nous élever, pour nous dégager, pour tenter de prendre cet élan, de re­garder les choses sans rien en attendre, un endroit où je n'attends pas quelque chose ou du moins pas comme je l'attendrais dans le monde, en quelque sorte vous avez droit pendant cette eucharistie à un mor­ceau de pain et un peu de vin et c'est tout en échange de quelque obole pendant la quête. Vous savez à l'avance ce que vous êtes venus recevoir, il n'y a pas de cadeau supplémentaire bonux donné à l'issue de cette église. Et vous ressortez avec les mêmes cannes, avec vos mêmes souffrances, avec le même corps. Quelque part nous sommes venus là gratuitement, tendant les mains vers quelque chose qui est plus petit que la démarche que nous avons faite. Il y a l'appren­tissage d'une gratuité. C'est le seul lieu où nous ap­prenons à venir sans finalement ne rien attendre. Au début on a bien attendu quelque chose, mais on s'est aperçu que Dieu était un peu lent à comprendre, un peu sourd parfois et que nous avons essayé d'entendre ce que dit l'Église sur l'espérance eschatologique. Ça viendra après, pour le dire rapidement. Rafraîchir la mémoire, ça veut dire que j'ai été précédé, et j'avoue en éprouver quelque émotion personnelle, par des hommes, par des femmes qui au treizième, au quator­zième, au dix-septième, etc..., ont bâti cette église dans laquelle nous sommes devenus, nous, les nou­velles pierres d'aujourd'hui. J'allais dire, de prendre acte de ceux qui nous ont précédés et qui sont pré­sents dans cette église. Nous n'entendons rien, mais ils sont là, mystérieusement présents à travers les mains, à travers tous ceux qui ont donné du temps pour cette église. Et en quelque sorte ils le faisaient pour nous sans le savoir, de même que nous sommes là pour ceux qui, au vingt-troisième siècle ou au trente-troisième siècle, continueront, j'espère à chan­ter sans nous, peut-être mieux, peut-être moins bien, cette liturgie que nous célébrons aujourd'hui. Il y a une sorte de continuité, de longue mémoire que nous sommes venus recevoir ici, nous ne sommes pas que nous, que moi, que ma souffrance, que mon corps, que ma forteresse. Il y a quelque chose qui m'a pré­cédé qui est d'une intensité, d'une profondeur, c'est comme un bain, j'ai envie à travers ces pierres de les laisser chanter pour qu'elles nous transmettent fidèle­ment la foi, l'intensité de la demande de ceux qui nous ont précédés sur ces chaises ou d'autres chaises évi­demment.

Mais si ces pierres sont là et qu'ils ne sont plus là, c'est que ces pierres veulent dire quelque chose aujourd'hui à nous qui sommes venus les en­tendre, à ces pierres qui dans ce chœur ont contemplé depuis tant de siècles le corps du Christ. Quelque chose s'est passé, il n'est pas possible que rien de ce mystère, sans arrêt répété, n'ait pas été entendu de ces pierres-là. Et ces pierres sont comme les témoins fi­dèles, têtus, honnêtes, j'allais dire lumineux, pour nous dire encore : oui, tu penses trop souvent à partir de toi-même, mais essaie un moment pendant l'heure qui t'est donnée d'élargir ton âme aux dimensions mêmes de Dieu, de quelque chose de plus grand, de quelque chose de plus large, de plus profond auquel j'aspire, mais vis-à-vis duquel j'ai tellement peur de m'abandonner.

Dans l'eucharistie, nous devons nous laisser aller, nous devons lâcher prise un moment sur nos vies, sur la vie du monde, sur ce que nous construi­sons, sur ce que nous voulons, sur ce que nous dési­rons fondamentalement, sur nos peurs, nous devons un moment nous laisser faire par le chant, par l'en­cens, par le jaune de la lumière, par notre rassemble­ment, par quelque chose qui est avant moi et qui sera après moi, par quelqu'un.

Vous comprenez, frères et sœurs, actuelle­ment, j'entendais encore les jeunes de l'aumônerie en parler l'autre soir, il est de bon ton quand on parle d'amour, mot si difficile, qu'on devrait mettre dans une petite boîte et ne sortir que dans vingt siècles quand on aura fini de l'user, il est de bon ton de conjuguer l'amour avec la tolérance. Ce mot tolérance est au hit parade des mots qui sont proférés par la jeune génération. Et le mot tolérance est un mot très dangereux, me semble-t-il, peut-être que je vais rece­voir quelques tomates, parce qu'il est subjectif, il est de l'ordre du sentiment. "On doit être tolérant", en fait ça veut dire : "ne touche pas à moi, comme je ne toucherai pas à toi". Cela veut dire qu'il n'y a pas de vérité possible pour tous les hommes, mais que chacun dans son domaine, on tentera combien même de vivre ensemble.

J'ai envie de dire : "non, non et non". L'amour se conjugue avec un autre mot bien plus fort et bien moins subjectif et qui est le mot vérité, non pas que nous ayons, nous, la vérité contre les juifs, les mu­sulmans, les bouddhistes et les autres. Mais non, et c'est ça l'important, mais nous savons que la vérité c'est Quelqu'un. Vous comprenez, ce n'est pas une vérité comme un programme, au terme duquel nous pourrons signer en disant : "Je crois, Je signe et Je paye de ma personne ". Cela s'appelle l'idéologie.

La vérité, c'est quelqu'un. Cela veut dire que, lorsque les apôtres rencontraient le Christ, ils ne pou­vaient pas Le saisir, mais en entendant ce qu'Il disait, ils disaient : "ça c'est vrai, ça c'est vrai". Et compre­nez bien que nous avons soif non pas d'une idée qui serait vraie, mais de Quelqu'un qui dit de Lui-même la vérité et qui nous ouvre à nous-mêmes la vérité qu'Il nous donne.

La grande différence entre la vérité dogmati­que, subjective, qui serait les idées que nous vou­drions faire passer dans le monde et la vérité qui est Quelqu'un, c'est que cette vérité sera toujours un peu plus inaccessible et qu'elle sera justement à découvrir, à rencontrer, à aimer comme quelqu'un qu'on aime et dont on aimerait avoir quelques paroles supplémentai­res, qu'on aime bien voir sourire et qu'on aime bien voir marcher parce que c'est cela aimer.

Et aimer Dieu parce qu'Il est la vérité, c'est l'aimer parce qu'Il ne dit pas tout d'un coup de Lui-même et qu'on sent bien qu'à son contact nous nous rafraîchissons, nous renaissons. Et toute vie sacra­mentelle, comme aujourd'hui, c'est ça nous rafraîchir la mémoire, c'est par exemple en un instant reprendre en mon cœur les merveilles de Dieu qu'Il a fait pour moi, les merveilles que j'ai oubliées, les merveilles que je me suis appropriées, les merveilles que j'ai cru acquises, mais Dieu n'a jamais cessé d'écrire ma vie, comme Il ne cesse pas aujourd'hui de l'écrire, comme Il ne cessera pas après de l'écrire.

Si nous pouvions un court instant élargir les bornes de notre conscience religieuse, dépasser ces deux bornes première et dernière que sont la nais­sance et la mort pour, comme un voyage spirituel, contempler avec Lui ce que Dieu m'offre, ce que Dieu me donne, avant même ma naissance, après même ma mort. Vous comprenez, j'espère, lorsque nous serons au paradis tous ensemble, (personne ne rit), tous en­semble et que nous contemplerons du côté de Dieu la vie, l'amour parce que pour le coup ils sont confon­dus, qui nous sont promis, nous constaterons que nous avons été bien étroits à la maintenir uniquement entre la naissance et la mort et que le projet de Dieu brise, dépasse, renverse ces deux bornes qui nous parais­sent, et nous le comprenons bien, qui nous paraissent non dépassables et que le projet de Dieu d'emblée nous situait dans un projet bien plus large, dans une vie bien plus profonde et que ce court moment qui est celui de notre vie et dans lequel nous sommes, c'est évident, paraîtra si minime, si petit par rapport à ce que Dieu nous propose et nous repropose incessam­ment.

Alors, frères et sœurs, d'être confrontés à cette parole de Dieu aujourd'hui, à de l'eau, à de la lumière, à du pain, à du vin, à de l'huile qui va couler sur le front de Guillaume, ces choses si simples, si éviden­tes, qu'elles disent plus qu'elles-mêmes, qu'elles disent autre chose, qu'elles disent à travers la simplicité, la pureté, à travers l'absolu même qu'elles peuvent transporter, ce salut de Dieu, cette présence de Dieu ineffaçable, même plus durable que les pierres de l'église, même plus intense que la lumière qui y rayonne et plus douce encore que le miel qui coulerait sur nos lèvres.

Frères et sœurs laissons-nous aller à ce que Dieu voudrait nous faire découvrir de Lui parce qu'Il nous a déjà contenus en lui et que notre vie n'est pas simplement ces successions d'instants heureux et malheureux, mais qu'elle est ce mariage, cette ren­contre inaugurée, parfois oubliée de nous, mais que Dieu vient redire à nos cœurs aujourd'hui : c'est toi que Je veux, c'est toi que j'attends depuis tous les temps jusqu'à la fin des siècles.

 

 

AMEN

 

 
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