AU FIL DES HOMELIES

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DEMEUREZ DANS MON AMOUR

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (4 mai 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Demeurez dans mon Amour ! Si vous êtes fi­dèles à mes commandements, vous demeure­rez dans mon Amour, comme moi j'ai gardé fidèlement les commandements de mon Père, et je demeure en son Amour" .

Frères et sœurs, il nous est difficile de com­prendre ces paroles de Jésus au moment où Il va mou­rir. Il nous est difficile de comprendre ce que veut dire cette expression : "demeurer dans l'Amour de Dieu" et je voudrais vous expliquer pourquoi elle est si difficile à comprendre, probablement parce que, dans le contexte de notre vie actuelle, rien ne nous prédispose à en avoir une véritable intelligence. Au­jourd'hui c'est le "dimanche des familles", et quand on parle de famille, on sait de quoi on parle, de notre vie privée. La famille, c'est par excellence le domaine du privé.

Et depuis assez longtemps déjà, je crois que ce sont les grecs qui ont mis au point cette distinction, on arrive à vivre ensemble, précisément parce qu'on distingue soigneusement le domaine public du do­maine privé. Quand les affaires sont privées, précisé­ment elles se déroulent à l'intérieur du milieu familial, et cela ne regarde personne. Quand c'est de l'ordre du public, cela regarde potentiellement tout le monde, c'est précisément public. Et par conséquent, on ne fait pas intervenir les considérations du privé dans le pu­blic ni normalement les considérations du public dans le privé, sauf peut-être à Aix où, à certains moments, dans la vie publique, on fait intervenir d'étranges considérations privées. Mais c'est une exception. Toujours est-il que nous avons l'habitude de distin­guer soigneusement les deux domaines, et c'est juste et vrai, puisque toutes nos sociétés modernes et les individus qui y vivent, d'une manière ou d'une autre, ne peuvent vivre que par le respect rigoureux de ce système.

Mais voilà, il se trouve que, surtout peut-être en France, mais pas uniquement en France, nous avons pris l'habitude de distinguer la religion de tout le domaine public et de la traiter en fait de façon pu­rement privée. Vous savez qu'on a effectivement une situation juridico-politique qui s'appelle le régime de séparation de l'Église et de l'État. Tout compte fait, n'est pas si mal que ça, en tout cas il donne une très grande liberté à l'Église et aux croyants des diverses confessions, mais du coup, nous avons un réflexe qui consiste à considérer que tout ce qui est religieux est strictement privé. Et donc c'est la pratique religieuse "si je veux", c'est ma religion "si je veux", c'est ma manière de comprendre la religion "si je veux", de telle sorte que ce domaine du religieux devient de plus en plus exclusivement "mon affaire à moi", ma religion étant par définition un domaine absolument privé. On pourrait même dire que c'est du privé dans le privé, c'est tellement intime, tellement personnel que ça ne doit transparaître nulle part à l'extérieur ou publiquement. Par conséquent qu'on le veuille ou non, la religion est plus où moins identifiée à une sphère purement privée, dans laquelle on arrange les choses à sa manière.

Il se passe alors une chose étrange comme vous le savez, notre religion à nous, la religion chré­tienne ou encore catholique, est une religion qui parle d'amour, l'amour devient une réalité d'ordre purement privé. L'amour, c'est comme j'ai envie d'aimer, si je veux aimer, à ma manière et selon mes goûts. Et donc on en arrive à ce paradoxe, la religion, le comporte­ment religieux qui, nous dit le Christ, culmine dans l'acte d'aimer devient quelque chose d'un peu senti­mental, à la limite, de purement affectif. Aimer équi­vaut alors à vivre la religion "comme je la sens". Or, ce jugement est erroné. En tout cas, il n'est pas chré­tien du tout. Car en réalité, si l'on y regarde de près, cette manière d'approcher la question, depuis à peu près un siècle et demi, est devenue comme une mala­die à l'intérieur de la tradition chrétienne, aussi bien dans la tradition protestante que dans la tradition ca­tholique.

Dans cette optique, on en vient à considérer la réalité de l'amour uniquement sur le mode de ce que je ressens, de ce que j'admets parce que j'ai constitué pour ainsi dire cette sphère religieuse et de l'amour chrétien comme un pur domaine privé où pour défen­dre mon identité privée, je suis obligé de lui retirer toute dimension publique, toute dimension visible. En plus, on cite évidemment des versets de l'évangile qui insistent sur le fait que, par exemple, seul Dieu qui voit dans le secret peut connaître le fond de notre cœur, par conséquent "ma" religion ne relève pas de normes objectives. C'est à cause de cela que nous avons tant de mal à comprendre ce que le Christ veut nous dire dans ces paroles : "demeurez en mon Amour". "Demeurer", nous comprenons spontané­ment ce verbe en lien avec la demeure, c'est-à-dire la maison. Et donc nous voici apparemment confortés dans notre approche, on se dit : "Demeurer," c'est donc créer une sorte de cocon familial religieux, avec le Christ, "Lui en moi et moi en lui". Le thème de la "Demeure" est plus ou moins assimilé à cette vie pri­vée et familiale dans laquelle on pense et l'on fait ce qu'on veut.

Or c'est précisément l'inverse que le Christ veut dire. D'abord, Il ne dit pas : "demeurez dans vo­tre amour", il y a une nuance énorme. Il a dit : "de­meurez dans mon Amour", c'est-à-dire : "habitez dans un endroit qui, à première vue, n'est pas le vôtre". Par conséquent, Il veut dire d'emblée : "si vous voulez trouver une demeure, un lieu où vous pouvez vivre, cherchez-le en Moi, trouvez-le ailleurs qu'en vous-mêmes !" Donc la demeure n'est pas nécessairement un "chez soi". Ce qui change pas mal de choses. Car notre manière de demeurer, d'habiter, de vivre cette réalité de l'amour, c'est de la vivre selon des critères et des normes qui ne sont pas les nôtres. Cette étrangeté, nous ne la reconnaissons pas facilement et vous re­marquerez la manière dont nous citons habituellement le contenu ou le résumé de l'évangile : on dit simple­ment : "aimez-vous les uns les autres !", et l'on omet presque toujours : "comme Je vous ai aimés", qui n'est pourtant pas un élément accidentel dans le comman­dement de Jésus, mais la norme qui régit et structure, en donnant à l'amour sa mesure. Par conséquent lors­que le Christ nous enjoint : "Demeurez dans mon Amour !", il faut entendre : "Venez, habitez ailleurs, hors de vous-mêmes !" Il nous demande littéralement d'être des émigrés de l'amour de soi. C'est vivre hors de soi le mystère même de l'Amour, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle le Christ s'est incarné, parce qu'il a accepté de vivre "en dehors" de sa nature divine l'amour éternel qui le fait Fils, il a voulu le vivre dans cet ailleurs qu'est pour lui notre condition humaine. Et c'est aussi la raison pour laquelle nous ne pouvons pas nous laisser aller à ce repli sur nous-mêmes un peu frileux, cette espèce de cocooning sentimental que peut représenter une ambiance affective un peu chaude et fermée sur elle-même.

C'est donc le Christ qui nous dit : "Si vous voulez des repères, acceptez que ce soit Moi qui les donne ", car tel est la deuxième valeur de sens de la "demeure" car la demeure est avant tout un lieu iden­tifiable. On sait bien quand et où l'on se trouve chez soi, on sait aussi où est le dehors. C'est précisément d'ailleurs l'origine de la distinction entre l'espace privé et l'espace public. Si, dans le privé on est chez soi, dans le public, on est "chez tout le monde". Donc quand Jésus dit : "demeurez quelque part", ça veut dire : "sachez où vous entrez, où vous vous trouvez". Et le fait qu'Il nous appelle à demeurer quelque part c'est précisément l'invitation à ne pas nous laisser perdre dans une illusion d'amour, dans une sorte de "carte du Tendre" que nous nous fabriquerions nous-mêmes, c'est au contraire une invitation à baliser, à repérer le terrain : "Identifiez la réalité même de l'amour qui est votre vocation, sachez où vous en êtes et sachez le reconnaître".

Au fond, quand on oppose le domaine de l'amour qui serait l'affectif pur, le monde sentimental, au domaine de l'intelligence qui serait l'objectivité et la froideur impassible, l'analyse des a critères objec­tifs et lumineux, une telle opposition a est fausse et nous empêche à la fois d'y voir plus clair et de mieux aimer. Car l'Amour tel que le Christ le donne, est, selon ses propres paroles, un commandement. Or un commandement, cela s'énonce, s'analyse, se re­connaît, les commandements constituent toujours des points de repère. Et par conséquent si Jésus fait de l'Amour un commandement, ce n'est pas pour restreindre l'amour à un stade de comportement purement légaliste, mais c'est au contraire pour montrer comment la Loi de Moïse devait aboutir à ce com­mandement de l'Amour tel que Lui, le donne à ses amis. Par conséquent, quand nous disons que nous vivons l'amour du prochain et que nous devons de­meurer dans l'Amour du Christ, nous acceptons d'avoir des points de repère objectifs qui nous disent là où nous demeurons, la demeure, étant pour nous ce lieu objectif pour réaliser en nous cette vocation de l'Amour.

Mais il reste un troisième élément : " Demeu­rez dans mon Amour comme Moi Je demeure dans l'Amour du Père ". Nous avons entendu la parabole de la vigne qui nous disait : "Restez greffés sur moi, de­meurez en moi pour que vous portiez du fruit". Et il dit encore : "Demeurez en moi comme moi je demeure dans mon Père. Accomplissez mes commandements comme moi j'accomplis les commandements de mon Père". Ce troisième élément nous présente l'amour comme une valeur de circulation. Là encore, combien de fois l'amour humain, dans toutes ses formes, a été compris comme un acte de prise de possession. Or le Christ nous dit l'inverse : "Aimez-vous les uns les au­tres comme je vous ai aimés. Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés". C'est chaque fois le même motif qui revient : quand le Père aime le Fils, cet amour dans la personne du Fils se manifeste dans son amour des hommes, et quand nous sommes com­blés de l'amour du Fils, cela nous donne la possibilité de déployer cet amour à notre tour à l'égard des au­tres, dans la communion de la charité fraternelle. On n'a donc pas attendu les économistes libéraux pour savoir que la première valeur qui circule dans la so­ciété, c'est précisément l'amour. Et c'est précisément dans la mesure où l'on conçoit cette réalité de l'amour non pas comme une prise de possession ou de soi-même ou des autres. C'est précisément dans la mesure où l'on reconnaît qu'aimer, c'est le fait d'accepter d'être mis en mouvement vers quelque chose d'autre qu'alors nous découvrons l'amour en vérité. Vous le savez bien, pour en avoir la preuve presque quoti­dienne, c'est le secret même de toute vie familiale vraiment épanouie. La vie familiale c'est le fait qu'un homme et une femme, quand ils découvrent leur amour mutuel, mettent tout en œuvre pour que leur amour passe dans la vie et le cœur de leurs enfants. Il n'y a pas d'autre raison d'être de la vie familiale. Et de fait, l'amour familial, même si on le représente sou­vent comme un cocon ou de milieu feutré, ne peut pas en réalité avoir ce sens. L'amour familial, c'est préci­sément le lieu où transite l'amour, où il transite d'une génération à l'autre.

C'est vrai qu'il est difficile de comprendre ce que le Christ veut nous dire dans cette simple parole : "Demeurez dans mon Amour". Tous nos schémas, toute notre approche spontanée de la question vont dans le sens d'un fixisme, d'un immobilisme, et pour nous le verbe demeurer est tellement « fixiste » qu'il est employé pour désigner quelqu'un qui est retardé, on parle d'une personne qui est "demeurée", ce qui en dit long sur notre manière de comprendre ce terme et cette image. Or, dans l'évangile, c'est pratiquement l'inverse. Pour le Christ, "Demeurez dans mon Amour", signifie en fait : "Cherchez à identifier cet ailleurs auquel vous êtes appelés et qui vous projette hors de vous-mêmes". C'est donc la nature, fonda­mentalement dynamique de l'amour. Ce n'est pas nouveau sous le soleil des philosophes comme Platon l'avaient déjà pressenti. Ils avaient deviné que le mo­teur de toute la vie humaine, c'était ce qu'ils appe­laient 1'éros et qui n'a rien à voir avec certaines cou­vertures de magazine. C'était le dynamisme profond d'un individu vers l'autre, la reconnaissance person­nelle mutuelle des uns par les autres. C'est là où il faut que nous retrouvions, nous, chrétiens, nous en avons une sorte de responsabilité plus spéciale puisque nous avons reçu la Révélation de l'Amour, il faut que nous retrouvions véritablement cette origine et cette dynamique profonde de l'amour humain. Si nous croyons que l'amour est simplement le fait de réaliser un certain accomplissement de soi-même où l'on se complaît en soi-même, cela n'a pas grand chose à voir avec ce que le Christ a voulu nous faire connaître.

Nous allons fêter bientôt l'Ascension, c'est-à-dire ce mouvement par lequel le Christ va demeurer dans l'Amour du Père, rappelons-nous sa Parole. Pour nous le seul moyen de demeurer en Lui, c'est d'obéir à ses commandements, c'est de nous aimer en vérité les uns les autres.

 

AMEN

 

 

 
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