AU FIL DES HOMELIES

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L'ÉGLISE, UN BONHEUR ?

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (17 mai 1998)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Quel regard avez-vous sur l'Église ? Je pense que, si on avait à répondre à cette question, les réponses seraient nulles, mais souvent du même ordre. Il me semble que la liturgie d'aujourd'hui nous fait regarder l'Église, nous la fait contempler et par trois visions différentes. Il y a celle que nous ve­nons d'entendre, même si le mot "Eglise" n'est pas prononcé, c'est le Christ Lui-même qui, avant de pas­ser de ce monde à son Père, réunit ses disciples, ceux-là même qui vont être témoins de la Résurrection, pour annoncer la Bonne Nouvelle du Salut et fonder ainsi l'Église. Mais le Christ leur enseigne avant qu'ils ne sont pas seuls, ils ne sont pas seuls parce qu'Il leur enverra l'Esprit Saint, le Paraclet, le Défenseur. Et ainsi Il leur laisse la paix, Il leur laisse aussi la confiance, Il leur laisse sa Parole, Il leur laisse la foi et l'amour : "Si vous M'aimez vous garderez ma Pa­role. Ne craignez pas, Je vous laisse la Paix". C'est le visage certainement le plus originel de l'Église puis­que c'est dans le don même de la Parole de Dieu.

Quel regard portons-nous sur l'Eglise ? Eh bien souvent on entend cette remarque que, le Christ, on veut bien y croire, mais on ne veut pas de l'Eglise. Il serait d'ailleurs certainement plus facile à l'Église d'être comprise si effectivement le Christ était là, qu'on le voie, qu'on le contemple et qu'Il nous dise Lui-même, au cours d'une réunion tout aussi sympa­thique que celle de ce matin : "Je vous laisse la Paix, Je vous donne ma Parole, croyez en Moi, n'ayez pas peur". Ce serait plus simple. Cela dit, n'est-ce pas malgré tout parce que le Christ est parti, mais qu'Il nous a donné l'Esprit Saint, ce qu'en fait nous vivons. Je vous ai salués dans la paix du Christ, en son Nom nous nous donnerons la paix. Nous avons écouté sa Parole, nous faisons un acte de foi. Nous sommes ainsi en train de vivre la communion et la charité, cet Amour et la Trinité : le Père, le Fils et l'Esprit demeu­rent dans notre assemblée. C'est le propos même de l'Évangile et le destin et l'origine de l'Église.

Il y a une autre vision de l'Église, après celle originelle, il y en a une qui est, à mon avis, très sym­bolique, celle de saint Jean. Bien sûr on peut toujours dire qu'il est un doux rêveur, que c'est une vision un peu tardive de l'Église, mais il est conduit là aussi par l'Esprit saint : "un ange n'entraîne pas l'esprit sur une haute montagne". Et saint Jean décrit l'Église. Il voit la Jérusalem qui descend du ciel, elle est un don, elle vient de Dieu. C'est d'auprès de Dieu qu'elle nous est envoyée, elle resplendit de la gloire, elle est belle, elle a l'éclat de pierres précieuses, elle a une haute et grande muraille, elle a douze portes et des fondations, elle en a dans toutes les directions. Et en même temps elle semble si bien implantée même si au centre, il n'y a pas de Temple, il n'y a pas à entrer dans un sanc­tuaire plus personnel, plus divin dès lors qu'on a fran­chi la muraille de la cité sainte, dès lors qu'on a ac­cepté de passer une des portes. Et c'est ainsi que l'on découvre qu'il y a seulement le Christ, l'Agneau qui l'éclaire, qui l'illumine, que la beauté de cette Église vient de son intérieur, elle vient de cette douce pré­sence du Seigneur qui accepte d'être comme une bre­bis au milieu de ses brebis, et ainsi de les faire vivre les uns avec les autres dans la communion.

C'est une belle image de l'Église, peut-être une image par trop d'Épinal, diront certains, où tout semble trop symbolique, trop facile, trop beau pour être vrai. Oui, trop beau pour être vrai, parce que l'ex­périence que nous avons de l'Eglise n'est-elle pas plutôt la troisième vision que nous en avons qui est celle entendue dans le livre des Actes des Apôtres, c'est assez étonnant, mais en fait c'est humain. Le Christ vient de dire : "Je vous laisse la paix, vous avez ma Parole, vous avez la foi, vous avez l'amour". Saint Jean nous décrit l'Église si belle et si radieuse, si pleine de gloire, et puis quelques années, même pas, après la mort et la Résurrection du Christ, voilà que, dans une des premières Églises fondées, à Antioche, là où pour la première fois l'Église ou ceux qui la composent vont recevoir le nom de chrétiens, il y a une dispute. Et quand on vit que cela provoquait un conflit et des discussions assez graves, il faut entendre que c'était une empoignade de foire, ils étaient certai­nement prêts, sous ce climat méditerranéen, à en venir aux mains, parce que pour que le livre des Actes des Apôtres nous dise : "cela provoque un conflit et des discussions assez graves", c'est que c'était vraiment grave !

C'est peut-être une vision de l'Église où l'on se sent plus à l'aise, non ? N'est-ce pas une vision de l'Église dont nous faisons plus facilement l'expérience plutôt que celle de la douce lumière du Christ qui nous éclaire ou de la paix qui devrait nous animer. On peut avoir l'impression que, dans l'Eglise, on a plus envie souvent de taper "spirituellement" sur son voi­sin que de lui donner la paix, ça me fait penser, à pro­pos de la paix, à cette histoire où quand la paix, le signe de la paix est à nouveau introduit dans la litur­gie de l'Église, au concile Vatican II, comme un signe important, il y a un jeune homme qui disait à une dame : " a Paix du Christ", elle ne répondait jamais, (je rapporte cette histoire d'une religieuse) mais comme l'autre insistait, elle a finalement répondu : "foutez-moi la paix". Alors le jeune homme lui a dit : " Madame, je vous fous la paix du Christ ?" C'est l'expérience de l'Eglise. On aimerait que ce soit la paix, la parole, la gloire, et l'on est parfois obligé de se battre, d'aller à contre courant, de faire l'expérience de la dispute, du conflit, de la discussion. Et ça en devient grave. Oui. Et il y a les apôtres qui sont là, il y a le magistère de l'Église, il y a sa tradition déjà, et les Anciens envoyés à Jérusalem vont recevoir cette réponse des apôtres : "l'Esprit saint (revoilà encore l'Esprit Saint) et nous-mêmes, avons décidé de ne pas faire peser sur vous d'autres fardeaux".

Ah, frères et sœurs, même si c'est notre expé­rience de l'Église, si seulement au moins nous ne fai­sions pas peser d'autres fardeaux sur nos frères, far­deaux que nous sommes si souvent incapables de porter. Quel regard avons-nous de l'Église ? Eh bien oui, c'est une question, je crois, importante parce que c'est de la façon dont nous regardons l'Église, c'est de la manière dont nous la contemplons que nous nous situons, nous-mêmes, dans l'Église que la mission de l'Eglise est ou non assurée. Et cette question n'est pas annexe à notre acte de foi, à notre acte d'être chrétien, parce que être chrétien c'est être de l'Église. Être chré­tien et avoir la foi, c'est vouloir pour soi-même et pour les autres le salut de Dieu dans la charité et dans la communion, c'est avoir à cœur de porter le fardeau les uns des autres dans un monde déjà si difficile et compliqué par les règles ou l'absence de règles, que faire porter un poids sur les autres ou se cantonner simplement dans des querelles de chapelle, cela mas­que l'identité même de l'Église qui nous fait vivre.

Le concile Vatican II a aimé dire que l'Église était le sacrement du salut, c'est-à-dire : "signe et moyen de ce salut", à la fois signe parce qu'elle ren­voie à quelque chose de plus grand qui nous dépasse et moyen, et moyen unique par lequel le Christ a voulu passer par elle, autant dire par nous, pour que son Nom, pour que sa parole, pour que sa présence demeurent au cœur des hommes. Effectivement il n'a pas pris d'autre cœurs disponibles que ceux qui ont bien voulu recevoir cette parole, cette Paix et cette Charité, Il leur a fait confiance, Il s'est appuyé sur eux, Il les leur a donnés pour qu'à notre tour nous appelions à la confiance, à la paix et que nous appe­lions à l'amour, les hommes.

Quel regard avons-nous de l'Église ? Il est vrai que si nous savons répondre à cette vocation, nous saurons alors répondre à l'espérance qui gît au cœur même de ce monde, nous saurons répondre à notre vocation propre parce que l'Église, c'est un bon­heur, et ça on ne le dit jamais assez. Jamais on ne dira que l'Église c'est un bonheur parce que les médias ont trop l'habitude de nous dire effectivement que c'est une société, que c'est un rassemblement qui parfois échappe aux sondages, parce qu'elle est de l'ordre d'un phénomène religieux. Du coup on en décrit toujours les difficultés et les misères. Pourtant l'Église c'est un bonheur parce que la vraie joie qu'il peut y avoir au cœur de l'homme, c'est de trouver sa joie dans les autres, et c'est à cela que le Seigneur nous appelle. Et si nous trouvons notre joie dans la joie des autres, c'est ça le bonheur parce que c'est ça l'Église. Et notre rassemblement dominical n'a pas d'autre but que de nous faire vivre cette paix et cette joie, cette Parole et cet Amour.

Alors c'est vrai, l'Église c'est le visage de cha­cun d'entre nous, c'est le visage haï ou le visage aimé, c'est le visage indifférent ou c'est le visage qui inter­pelle. Et pourtant c'est tout ça. Et l'Église devient si­gne de communion si l'on accepte justement que ce que l'on y cherche, ce n'est pas la réalisation de nos propres fantasmes. Il faut voir le nombre de fantasmes que l'on fait porter sur l'Église, parce qu'on voudrait qu'elle soit autoritaire ou qu'elle règle les choses. Dans ces cas-là, c'est parce qu'on ne sait jamais régler nos propres affaires ou qu'on manque d'autorité, ou encore on voudrait que l'Église se noie complètement et se fonde dans le monde parce qu'on a trop peur d'affronter la différence, de l'accepter et d'entrer en communion. Ou bien encore parce que l'Église nous apparaît tellement arriérée et séculaire qu'on a l'im­pression qu'elle n'est pas de ce monde. Mais c'est tout simplement pour certains, dans ces cas-là, un refuge parce qu'ils ont peur du monde. Ou au contraire ils s'en échappent parce qu'ils n'ont pas compris que l'Eglise était donnée à ce monde et que, là aussi, c'est simplement l'inverse ou le négatif de la même peur. Et lorsque Jésus nous dit : "ne craignez pas, n'ayez pas peur" ça fait penser à cette première phrase de Jean Paul II, quand il est apparu sur le balcon de saint Pierre alors qu'il venait d'être élu : "n'ayez pas peur". Et ça devrait résonner dans nos cœurs aujourd'hui, parce que vous avez la foi, parce que vous avez la Parole, parce que vous avez la paix au cœur même de l'Église. Je crois que c'est cela qu'il faut aujourd'hui annoncer aux hommes. Ce n'est pas l'Église pour l'Église, ça n'a aucun intérêt. C'est l'Église pour le Christ donné aux hommes.

Alors, frères et sœurs, que notre Église cher­che au plus profond d'elle-même à montrer le visage du Christ, ce visage qui est fait pour les hommes. Si nous sommes corps du Christ, montrons que nous sommes corps du Christ, ne voilons plus ce corps, mais offrons-Le au monde qui attend la communion.

Je cite simplement pour terminer une phrase manuscrite de Bernanos retrouvée dans sa maison brésilienne. Il dit : "Il y a un mystère dans l'Église. Personne ne saurait se contredire ridiculement soi-même, exiger d'un individu qu'il croie au mystère de l'Église". C'est vrai que, quand on dit aux gens "mais oui il y a l'Eglise : je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique", on en devient ridicule, on fait rire le monde. "Une, sainte, catholique et aposto­lique, mais vous avez vu à quoi vous ressemblez ?" Donc on est ridicule quand on exige d'un individu qu'il croie au mystère de l'Église. "Mais si nous le voyons, ce même homme roder autour d'elle, n'avons-nous pas le droit de lui dire qu'il perd absolument son temps s'il s'arrête aux bagatelles, s'il cherche autre chose que le Christ ? Oui, qu'il y cherche le Christ ou qu'il abandonne la partie, car s'il n'y cherche pas le Christ, le Christ seul, il sera infailliblement, malgré lui, dupe et complice de la médiocrité qui l'a scanda­lisé dès les premiers pas. Il sera une part de cette médiocrité et même il devra se condamner avec elle".

Frères et sœurs, celui qui garde ma Parole, mon Père et Moi, Nous viendrons et Nous demeure­rons avec lui". Si c'est autre chose que cela notre ma­nière d'être à l'Église, eh bien nous sommes dupes et complices de la médiocrité de cette Église. Pire, c'est cette médiocrité même qui nous condamne.

 

 

AMEN

 

 
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