AU FIL DES HOMELIES

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LA JUSTE DISTANCE ... !

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (20 mai 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Dieu se plaint depuis longtemps. Il trouve qu'on l'a toujours mal écouté, mal entendu, mal lu, qu'on a méconnu sa Parole, son rythme, son enseignement, son souffle, que son évi­dence reste sans cesse déniée, caricaturée, détournée vers d'autres fins que les siennes. Dieu n'est pas le terrible ou le Bon Dieu qu'on croit. Il n'aime pas les sacrifices, Il n'aime pas les cultes, il n'aime pas les habitudes religieuses ou morales, Il déteste qu'on le prenne au premier degré, (c'est bien vrai) et qu'on emploie son nom en vain, Il s'irrite d'être compris à demi ou trop vite, et Il s'afflige surtout des traductions qui pullulent sur le marché du "biblique".

Dieu, le seul vrai Dieu a parlé, on l'a transcrit, on l'a adapté, on l'a commenté, on l'a révéré, on l'a cité, on l'a découpé, on l'a discuté, on l'a réfuté. On continue à se disputer sur son Incarnation éventuelle et sa Résurrection supposée, mais sans retrouver son corps. On lui attribue des tonnes de convulsions et de fanatismes, on l'entend encore psalmodier, hurler, proférer, diluer. Mais de quoi s'agit-il en fait ?

Je crois que si Dieu se plaint de ne pas être bien compris, Il a presque tout fait pour cela. Replon­geons-nous dans l'Antiquité. C'était plus simple d'avoir à apporter son sacrifice à un temple, un bon temple bien construit, l'édifice à la hauteur de la ma­jesté de Dieu, une belle statue, et l'on savait ce qu'on lui devait. Socrate lui-même juste avant de mourir, se rappelle qu'il doit sacrifier un coq et ne veut pas mou­rir sans sacrifier ce coq. Il est parti en paix après avoir accompli son offrande, satisfait d'avoir rempli ses devoirs à l'égard de Dieu.

Nous, nous sommes dans une position in­confortable à l'égard de Dieu. Il vient de dire à l'ins­tant : "Si quelqu'un m'aime"... On ne sera jamais à la hauteur de cet amour qu'Il nous demande, on fera des efforts, on essaiera d'avancer, mais au fond, on sera toujours en dette, d'ailleurs l'Écriture le dira plus loin, on sera toujours en dette de cet amour. On est bien loin de ce "commercium", comme on disait, qui per­mettait à chacun de savoir où l'on en était par rapport à Dieu, par rapport à ce que Dieu nous devait et que nous Lui devions. C'était une sorte d'échange dans lequel on pouvait voir clair : des taureaux, des boucs, des colombes, bref, des choses précises. Et mainte­nant, on parle de "sacrifice de louange", sacrifice de notre propre personne, mais jusqu'où faut-il aller pour être sûr qu'en échange, nous sachions qui Il est, que nous sachions être sûrs de cette éternité qu'il nous promet, ou bien est-ce que nous faisons fausse route, ou bien sommes-nous complètement à côté de la pla­que dans la relation que nous avons avec Dieu ?

C'est vrai qu'il a brouillé les cartes de cette relation. C'est très compliqué pour nous, et en carica­turant un peu l'islam, je dirais que l'islam a essayé de reprendre un peu ce que l'Antiquité tentait de dire aux hommes, des choses assez précises : "Quand tu as rempli le contrat que tu dois à l'égard de Dieu, Dieu te rendra ce qu'il te doit." Pour nous les chrétiens, la chose est plus complexe, c'est pour cela que tout au long de l'histoire de l'Église elle a dérivé et finit par atteindre ce noyau de culpabilité religieuse qui fait que cette phrase lancinante comme un refrain au fond de nous, nous dit sans cesse : "est-ce que je suis en accord, en règle ?" Le mot lui-même n'est pas juste puisqu'on vous dira que les prédicateurs ne cesseront pas de dire qu'il n'y a pas de règle, sinon celle de l'amour. On a l'impression que lorsque Dieu s'incarne et qu'Il vient dans sa chair, la chair de Jésus et qu'Il vient en proximité des hommes qu'il vient un peu résoudre cette complexité de sa personne même, et à la fois, en étant plus proche des hommes, Il va réduire la distance, on va voir plus clair, on va mieux dessiner la géographie de sa personnalité, de ce qu'Il est, de ce qu'Il veut pour nous, sans nous contraindre, et en te­nant les deux membres du paradoxe : nous aimer sans nous contraindre, sans nous écraser. Et puis voilà qu'au terme de son Incarnation Dieu se retire, c'est ce dimanche, Il fait ses adieux, non pas les adieux qu'il a fait à Jérusalem au moment du départ vers sa mort, mais les adieux vers le ciel. Et nous voilà avec l'envie de recommencer au début, de re-scruter le ciel, ce que beaucoup de nos contemporains font. Et Lui nous dit : "Non, non, ne regardez pas dans le ciel ! Attendez que je revienne".

Nous sommes là comme à la pointe d'une ré­vélation non pas intellectuellement difficile, mais à la fois pénétrante, très intelligente, dépassant notre en­tendement et c'est une invitation à l'hommage perma­nent à l'humanité en commencement qui est en nous. Au fond, dans l'attitude archaïque par laquelle Dieu avait accepté de vivre avec les hommes au début de la révélation, il y manquait une note juste : celle de l'hommage que Dieu veut rendre à l'humanité à son insu. Dieu ne pouvait pas encore dire son attachement à l'homme, Il pouvait entretenir cette relation selon des règles que les hommes plus ou moins sous l'inspi­ration avaient décidé, mais il ne pouvait pas encore nous dire cette grandeur qu'Il attend de nous et qu'il ne peut susciter que quand Il est un peu plus loin. Il fallait attendre un peu pour que l'homme s'apprivoise à ce qu'est Dieu, pour que dans une absence-présence, Il nous apprenne à la fois à grandir, à tenir, à nous relever, et à avancer.

Saint Exupéry, qui n'est pourtant pas fonda­mentalement un chrétien, écrit dans "Citadelle" cette réflexion : "Pourquoi m'obligez-vous, Seigneur, à cette traversée de désert. Je peine parmi les ronces, il suffit d'un signe de Vous pour que le désert se transfi­gure, et que le sable blond, et le grand horizon et le grand vent pacifique ne soit plus somme incohérente mais empire vaste où je m'exalte, et qu'ainsi je sache Vous lire à travers." Il m'a paru que Dieu se lit évi­demment à travers son absence. Il y a des gens avec qui l'on partage notre vie, et l'on ne découvrira seule­ment qu'à leur départ, après leur mort l'intensité de la présence qui envahit la nôtre. Ce n'est qu'après coup, comme la photographie noir et blanc, qu'on devinera, qu'on prendra conscience douloureusement de la fa­çon dont le fleuve de sa présence a pénétré et envahi notre vie, l'a habité même, au point qu'à un moment, on se demande si c'est lui ou moi, comme dans un couple après tant d'années partagées. C'est quand ce fleuve se retire, que cette personnalité nous a été en­levée qu'on découvre les dessins, les méandres, les infinis dans lesquels ce qu'il était et ce que je suis ont cheminé ensemble pour former ce que je suis devenu, et sans lui ou sans elle aujourd'hui. Avec Dieu, c'est pareil ! Si l'expérience que nous avons avec les autres, nous les humains, est cette expérience-là, c'est qu'elle est toujours une façon de nous apprendre comment Dieu est avec nous. Si nous étions brutalement privés de Dieu, alors, nous prendrions conscience de l'inten­sité de sa présence en nos vies. Mais nous avons le nez collé sur la vitre, et une certaine peut de nous en détacher. C'est Dieu qui opère ce détachement, c'est Lui qui se retire un peu, pour que par surprise, par étonnement, nous puissions prendre conscience de ce qu'Il est, non pas de ce que nous ayons besoin de Lui, parce que ce serait comme si nous étions toujours en train de le rattraper et de crisper nos mains sur sa pré­sence, par peur. Comme un enfant qui apprend à mar­cher, et qui d'un coup, lâchant les bras de sa mère, découvre que ses petites jambes peuvent le porter, notre foi peut nous porter, mais il fait en faire l'essai. Les quelques mètres, les quelques kilomètres ou l'in­fini qui nous séparent de Dieu, nous avons les moyens de les franchir, comme les petites jambes potelées du gamin qui s'élance tout seul, notre foi, avec ses petits bras musclés et potelés, cela suffit ! Nous n'osons pas trop nous en servir, il y a en nous une sorte d'erreur qui nous fait penser que cette foi dépend de "moi". Là, c'est une grossière erreur ! Si cette foi dépendait de moi, je ressemblerais à Pierre qui marchant sur les eaux avance, et puis tout à coup prenant conscience que c'est "lui" qui marche ainsi sur les eaux, alors à ce moment-là, il coule. Si à un moment donné, je crois que tout dépend de moi et de mes propres moyens, et que je m'interroge sur la somme de mes moyens, je perds ces moyens. Au fond, Dieu tout en s'absentant, nous a laissé un cadeau, Il nous a laissé de quoi le rejoindre par nous-mêmes, mais pas sans Lui. Ainsi, dans toute la révélation Dieu est à la fois comme Jé­sus le dit, un Père, avec des sentiments de mère, c'est pour cela qu'en Dieu, il y a les deux pôles : paternel et maternel. Tout au long de l'Écriture on entendra cette description des "entrailles de Dieu" qui ne peut pas abandonner celui qu'Il aime, et en même temps, il s'affirmera comme un Père, avec la rigueur, la Loi. Trop près, Il nous étouffe, trop fusionnel, que de la mère, que de la mère. On meurt, on devient fou ! Trop loin, trop rigoureux, on s'étiole, on se dessèche, on s'effrite. C'est cela la juste "distance de Dieu". Et dans ce moment liturgique que nous vivons entre Pâques, l'Ascension et la Pentecôte, là on travaille la distance. Pour ceux qui étaient aux concerts, ou qui malheureusement ont raté les concerts précédents, je suis toujours étonné de la façon dont un pianiste tra­vaille les distances, il faut une juste distance pour que ses doigts, les pieds, et les pédales, les yeux pour lire les partitions, trop près, cela ne convient pas, trop loin c'est raté, pour que Mozart sorte à travers sa personne. Dieu est avec nous comme un musicien avec son ins­trument : il faut trouver la juste mesure pour que nous donnions la meilleure tonalité, pour que nous réson­nions, et cette résonance, c'est cela la foi, c'est le "je crois,"  cette couleur de la voix que nous donnons à Dieu lorsque nous avançons vers Lui, symbolique­ment dans le Credo, dans l'Eucharistie, en faisant ré­sonner cette tonalité précise qui est "ma foi", plus exactement qui est la foi que Dieu me donne et à qui je prête ma voix, mon corps, ma vie, mon désespoir, mon ennui. Cette attitude ne s'appuie pas sur elle-même, on trouve en soi de quoi le dire, il suffit sim­plement de traverser, forcer le passage.

C'est pourquoi quand Dieu se retire, et qu'en se retirant nous dessinions mieux ce en quoi Il nous manque, c'est pour mieux nous donner quelque chose de plus subtil qui est l'Esprit Saint, et qu'Il est moins traitable que les statues de l'Antiquité, mais il est plus pénétrant, plus subtil, plus "souffle", plus intime. Il nous rend donc plus libre en même temps, c'est cela l'invention de l'Esprit saint : plus intime et plus de liberté. C'est le plus grand hommage à l'humanité qui est la nôtre, et plus grande animation intérieure que Dieu nous donne.

Frères et sœurs, nous n'épuiserons pas le mystère de Dieu. Il n'est pas résumable, on ne peut pas achever cette relation, on n'est pas sûr d'en avoir fini avec Lui. Il persistera toujours une sorte d'in­quiétude dans la relation que nous avons avec Dieu. Nous ne serons jamais vraiment repus et satisfaits de cette relation, nous pourrons toujours ressentir une sorte d'inquiétude, comme l'amour qui rend toujours un peu inquiet. C'est vrai qu'il peut y avoir du tour­ment dans la façon de suivre et d'aimer Dieu, nous pouvons même nous lasser, nous décourager, nous ennuyer, et nous pouvons le Lui dire. Nous pouvons tout dire à Dieu, même que nous doutons de Lui, et cela ne rompt pas la relation, c'est là le cœur de la révélation. Nous pouvons tout dire, même penser qu'Il nous a abandonné, la relation n'en est pas rompue pour autant.

Frères et sœurs, continuons avec persévérance vers Celui dont nous savons que nous ne savons pas tout, mais qui à mesure des années qui s'écoulent, des évènements de notre vie, se révèle de plus en plus précieux, sans que nous en ayons toujours conscience.

 

AMEN


 

 

 
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