AU FIL DES HOMELIES

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MISE EN SCÈNE D'UN TESTAMENT ORIGINAL

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (16 mai 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Puisque c'est la quinzaine du Festival de Cannes, nous allons parler "cinéma" ! Cinéma parce qu'effectivement je pense que ce qui est le plus important, c'est le metteur en scène. D'ailleurs, généralement, quand on va voir un film, c'est le "film de Monsieur Untel", parce qu'on considère que c'est un bon metteur en scène. No comment ! Le jeu des acteurs a sans doute beaucoup d'importance, mais le vrai problème, c'est la mise en scène.

Or, aujourd'hui, et depuis quelque temps, nous avons à faire à un metteur en scène de génie, je veux parle de saint Jean. Dans son évangile, ce qui est intéressant, c'est que c'est un grand metteur en scène. On peut déjà le remarquer, par comparaison aux trois synoptiques, Marc, Matthieu et Luc qui suivent un schéma un peu banalement historique, ils racontent une histoire, saint Jean, c'est vraiment de la mise en scène, ce n'est pas simplement l'histoire racontée, il essaie de faire comprendre la dynamique d'un récit, d'une narration, l'évolution de la personnalité des acteurs qui sont en jeu, etc … C'est un vrai travail de mise en scène. Durant ces trois derniers dimanches qui encadrent l'événement de l'Ascension, nous lisons un récit très intéressant du point de vue de la mise en scène, c'est le Discours des adieux.

A vrai dire, saint Jean n'est pas très original de ce point de vue-là. Les discours d'adieu dans la Bible sont très fréquents. Le malheur, c'est qu'on ne pense pas toujours à mettre en rapport ce texte de saint Jean que nous lisons, la mise en scène du Discours de l'adieu de Jésus, avec les discours d'adieu des différents personnages de la Bible. Pour ceux d'entre vous qui sont un peu familiarisés (c'est le cas de tout le monde), il y a plusieurs grands discours d'adieu dans la Bible. C'est généralement des morceaux de bravoure. Il y en a un particulièrement célèbre, c'est le discours d'adieu de Jacob, emmené en Égypte par son fils Joseph, avec toutes les rebondissements de l'histoire que vous connaissez, et qui finalement se termine bien, et au moment de mourir, Jacob est sur son lit, entouré de tous ses enfants, et il donne les bénédictions et il fait son discours d'adieu. C'est une sorte de testament. A l'époque on ne faisait pas son testament par écrit (il n'y avait pas de notaire), mais on faisait son testament en disant sur son lit de mort les paroles les plus essentielles, les plus importantes qu'on avait à confier à ses descendants. L'autre grande mise en scène qui tient un peu de Cécil B de Mille, c'est le Deutéronome. Ce livre est un immense film encore mieux que les Dix commandements, mais c'est le même sujet, dans lequel Moïse, arrivé à la fin de sa mission, réunit les enfants d'Israël et leur fait un immense discours d'adieu. On n'y pense pas toujours, mais la différence du Deutéronome avec les livres qui précèdent, c'est que dans le Deutéronome, Moïse va transmettre aux hébreux qui sont à deux doigts d'entrer dans la Terre Promise, tout ce que les événements qui viennent de se passer au désert impliquent pour eux. Moïse a lui-même un tel génie de la mise en scène qu'il va raconter sa propre mort, il va décrire la terre sainte (je ne sais pas s'il a parcouru les guides bleus de l'époque), on assiste ainsi dans le Deutéronome à un récit extrêmement savant, très profond, par lequel Moïse lègue son testament spirituel, en fait, la signification de Loi pour les générations à venir. Entre nous soit dit, le Deutéronome a sans doute écrit deux siècles après la mort de Moïse. Mais l'intérêt réside dans le fait qu'il y a une véritable mise en scène pour manifester ce que Moïse veut dire dans l'Histoire d'Israël. Voilà ce qui s'est passé, voilà ce qu'il voulait, voilà son testament, voilà le plus précieux de qu'il nous a donné.

Ce n'est d'ailleurs pas très choquant que les testaments dans l'Ancien Testament soient rédigés en "poste restante", avec quelques années d'écart. En réalité, la compréhension de l'Histoire est plus accessible après le déroulement des événements. Ce ne sont pas les contemporains de la Révolution française qui nous en ont parlé le mieux. Je ne suis pas sûr que l'analyse que Robespierre avait de la Révolution française soit la plus intelligente et la plus fine. De même celle de Napoléon non plus, cet immense récupérateur de situations, vingt ans plus tard. Donc, en fait, ces gens-là n'ont pas vraiment interprété la Révolution française, ils n'ont pas dit ce qu'était la Révolution française. Il faudra attendre une historiographie plus moderne dont nous avons eu des exemples décapants. Fermons la parenthèse.

Saint Jean rapporte donc le discours d'adieu de Jésus. La mise en scène est extraordinaire, et je pense qu'il y a un peu de fiction littéraire dans l'évangile de Jean, il ne faut pas se le cacher. L'évangile de Jean est écrit sans doute quarante ou cinquante ans après le mort de Jésus, et don à ce moment-là, les paroles que Jésus a donné dont lues, interprétées et le sens même de tout ce qui s'est passé est mis en œuvre en vue de nous faire comprendre les intentions de Jésus. Ce texte ne nous retraduit pas simplement comme un magnétophone qui rapporterait les paroles de Jésus, comme si saint Jean se serait tenu avec un micro devant Jésus entre le Cénacle et le jardin des oliviers, ce serait une vision un peu naïve des choses. Mais plus profondément et d'une manière bien plus fondamentale pour nous, saint Jean nous dit, avec cinquante ans de recul, ce qui est énorme, ce qui effectivement, à partir du moment de la Passion, jusqu'à ce moment où Jean écrit son évangile, il nous dit comment la parole, l'action de Jésus, sa mort ont fait naître l'Église. C'est cela le discours des adieux. En fait, Jésus explique ce qui va naître.

Quand on relit ce texte à la lumière de cette réflexion, on s'aperçoit que Jésus fait ses adieux d'une manière tout à fait originale et singulière. Quand Moïse fait ses adieux, il dit : mes amis, maintenant pour moi, c'est fini, je me retire de la scène géostratégique, débrouillez-vous avec la Loi que je vous laisse. Pour Moïse, comme pour Jacob, le discours d'adieu, c'est vraiment le point final de leur activité, mais pour les autres, tout continue. Or, vous remarquerez toute la dynamique du discours d'adieu de Jésus, c'est l'inverse. C'est-à-dire qu'Il prend bien le style du discours d'adieu, mais là où on pourrait attendre qu'Il dise que pour lui, c'est fini, Il dit : pour moi, tout commence ! C'est là que se situe l'intérêt dans le discours de Jésus, Il inverse, il retourne le sens du discours d'adieu. C'est pour cela que c'est très ambigu quand on emploie le terme de "discours d'adieu", ou discours après la Cène. Si c'était : au revoir, maintenant, c'est fin, tout va retomber avec la Passion et la mort, oui, ce serait le discours d'adieu, mais précisément ce discours n'est pas un discours d'adieu, car Jésus doit à ce moment-là que tout recommence. Tout ce qui s'est joué jusqu'à maintenant était essentiel et fondamental, mais tout recommence avec Lui, et pas sans Lui. Ce n'est pas un testament au sens où on l'entend d'ordinaire : je pars, maintenant, débrouillez-vous sans moi. C'est l'inverse : maintenant je vais être plus actif que jamais, maintenant, je vais être plus présent que jamais. C'est pour cela que le texte que nous venons de lire est si important, parce que Jésus montre les modes de son action et de sa présence dans l'Église telle qu'elle était à l'époque où saint Jean écrit, et telle qu'elle est encore aujourd'hui. Ces thèmes fondamentaux, je les évoque simplement, mais il faudrait relire les quatre chapitres tranquillement dans cette optique-là, ces thèmes sont le suivants : premièrement, la demeure dans l'Église; deuxièmement l'Esprit Saint; troisièmement la paix et l'amour.

La demeure dans l'Église. Quand un homme s'en va, quand un homme meurt, il dit précisément : je vais habiter chez les morts, ce qui équivaut à dire qu'il n'habitera plus parmi les vivants. Le discours d'adieu est un déni de présence. Pour Jésus, c'est tout l'inverse, car au contraire c'est l'affirmation de la présence : si je vais au Père, apparemment je pars, mais je serai plus présent que jamais. C'est très intéressant de voir la manière dont Jésus reprend le thème classique des adieux : pour moi, dit-il, vous dire adieu, c'est dire que je ne peux pas vous abandonner, donc quand je vais vers le Père, nous n'aurons qu'un souci, c'est de venir habiter chez vous, nous demeurerons en vous. C'est pour cela que tout ce discours après la Cène est conditionné par les deux idées : nous demeurerons dans les disciples et les disciples demeureront en nous. C'et cela le problème de l'Église : dans la mort du Christ, la mort n'établit pas une fonction de séparation, elle accomplit au contraire, une fonction de réunion, de communion, et c'est l'Église. L'Église, c'est la communion par-delà la mort. C'est la première réflexion.

Deuxième réflexion : l'Esprit. L'Esprit est lié à la mémoire. Habituellement, quand on se souvient, on se souvient du passé en tant que passé. C'est-à-dire, on fait la mémoire des anciens combattants, tout le souvenir habituel. Mais ici, précisément, Jésus explique que la mémoire n'est pas la mémoire du passé au sens de restitution sans cesse d'une reconstitution archéologique de ce qui s'est passé, et hélas, la plupart du temps nous avons un peu tendance à lire la Bible comme la reconstitution de ce qui s'est passé (le film de Mel Gibson et pour cela tout à fait manifeste, c'est de la reconstitution). Mais saint Jean est un vrai metteur en scène, il comprend que le problème n'est pas de restituer, mais le problème st qu'il faut une mémoire vive comme pour les ordinateurs. La mémoire, c'est l'Esprit, la mémoire n'est pas ce qui fait se souvenir du passé mort, mais c'est ce qui rend ce qui s'est passé, vivant aujourd'hui, c'est le mémorial, et c'est tout autre chose. C'est pour cela que Jésus dit : il n'y a que l'Esprit qui peut réaliser cette œuvre-là. Il n'y a que l'Esprit qui peut réanimer de l'intérieur, la présence. C'est à ce moment-là que Jésus révèle le rôle de l'Esprit, avant ce n'était pas nécessaire, il était là, mais maintenant, l'Esprit sera celui qui sera chargé de rendre présent Jésus dans l'Église, non pas sur le mode du passé ou du souvenir, mais sur le mode de la présence permanente.

Et enfin, la paix et l'amour. Effectivement, à partir du moment où les disciples sont constitués comme demeure du Christ, et où les disciples vivent non pas dans le souvenir, mais dans la présence sans cesse actualisée de Jésus, il faut maintenant qu'ils vivent dans la paix et dans l'amour. Là, il y a un élément que Jésus prend soin de préciser : la paix, la mienne, pas celle du monde. Le problème de la paix, on en sait quelque chose actuellement, on a un peu tendance à se réfugier derrière la définition de saint Augustin pour lequel j'ai la plus grande déférence, mais là, je pense qu'il a été un peu réductionniste, saint Augustin disait : la paix, c'est la tranquillité de l'ordre. Il faut bien avouer que ce genre de définition c'est un peu la paix des cimetières. Je ne suis pas sûr que Jésus ait proposé ici la paix comme tranquillité de l'ordre. En réalité, la paix que Jésus veut pour ses disciples, comme l'amour que Jésus veut pour ses disciples, ce n'est pas que tout soit lisse comme une mer d'huile. Mais au contraire, si Jésus est dans le Père et qu'il crée la communion, le lien des disciples avec le Père, à ce moment-là cette paix ne peut être qu'un mouvement dynamique, c'est-à-dire le mouvement d'attirance sans cesse de toute la communauté chrétienne vers le Père. Si on considère la paix comme une sorte d'état stable et étal dans lequel rien ne bouge, évidemment, cette paix-là n'est pas la paix de l'Église. Si notre vie spirituelle était simplement cette absence de mouvement et ce calme plat, à ce moment-là évidemment, il ne se passerait rien, et ce serait la mort de l'Église. Mais la paix comme le Christ la donne, c'est le mouvement dynamique sans cesse réactualisé, redynamisé de sa présence qui nous conduit au Père. La paix, c'est comme un magnétisme qui s'exerce sur la situation présente de la part du Royaume de Dieu de la Pâque de Jésus, mort et ressuscité, Pâque pleinement accomplie.

 

Amen

 

 
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