AU FIL DES HOMELIES

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LA DYNAMIQUE DE LA MÉMOIRE

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (9 mai 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'Esprit Saint vie de la mémoire de l'Église

 

Frères et sœurs, il paraît que Altzeimer es la maladie de notre siècle. Pour la combattre le plus efficacement possible, on fait des exercices de mémoire, on a même créé des groupes de mémoire, on fait des mots croisés, des mots fléchés, pour essayer de réactiver sans cesse le vocabulaire et toutes les disponibilités de signification que nous portons précisément dans notre mémoire. Cela dit, si je peux me permettre une critique, c'est vrai qu'à ce moment-là on aborde la mémoire par le petit bout de la lorgnette. C'est-à-dire qu'on aborde la mémoire comme le font la plupart du temps les psychologues, comme un exercice ou une gymnastique. Et cette mémoire-là est un peu du même ordre que celle des ordinateurs, des disques durs, et de tout ce qui enregistre en binaire. Il s'agit simplement de temps en temps, de faire travailler nos neurones. Exercice louable, que je vous recommande à tous, mais cela a parfois l'inconvénient de révéler tout à coup que la mémoire flanche comme disait la chanson, et cela peut créer plus d'angoisse qu'autre chose.

Chez les chrétiens, la mémoire n'est pas un exercice. La mémoire, c'est la vie de l'Esprit. Et grâce à Dieu, dans notre expérience la plus courante, la plus habituelle, nous voyons surgir l'activité de notre mémoire pas simplement comme un exercice d'assouplissement, mais comme quelque chose de vivant. Je voudrais vous inviter à vous souvenir de tel ou tel événement vraiment marquant de votre vie : la première rencontre avec celui ou celle qui devait devenir votre époux ou votre épouse, la naissance d'une enfant, un événement parfois un peu brutal comme un deuil, la découverte d'une chose importante du point de vue de votre itinéraire spirituel. C'est vrai que ces événements-là nous reviennent souvent à la mémoire, du moins je le souhaite, surtout quand il s'agit des bons moments, mais parfois aussi des hélas, des mauvais. Vous avez sans doute remarqué que ces événements ne reviennent jamais exactement à l'identique. Ils nous reviennent toujours enrichis de ce qui s'est passé depuis cet événement à aujourd'hui. En fait, contrairement à ce qu'on pense, et c'est d'ailleurs aussi le danger de la mémoire, et les historiens en savent quelque chose, c'est que la mémoire est si liée à la vie de l'esprit, à l'imaginaire, à tout ce que l'on connaît par ailleurs, à ce pouvoir d'association qui est à la racine même de la vie de l'esprit, que le passé dont on se souvient apparaît beaucoup plus riche ou plus profond. C'est aussi pour cela que lorsque que quelqu'un nous raconte un souvenir, on lui dit : tu rêves, ou tu idéalises.

La dynamique profonde de ce travail de mémoire qui se passe en chacun d'entre nous, heureusement, c'est qu'au fur et à mesure qu'on prend de la distance notre manière de voir s'enrichit, s'approfondit, et nous fait voir précisément des choses que l'on ne voyait pas sur le moment. C'est cela la grande caractéristique de la vie de l'esprit, c'est de ne pas vivre dans l'immédiateté. Si nous étions simplement des bandes enregistreuses comme les caméras qu'on met à certains endroits pour voir s'il n'y a pas quelqu'un qui se promène avec un sac à dos suspect, si notre mémoire était simplement cet enregistreur banal qui ne voit que ce qu'il voit, je crois qu'elle ne servirait à rien. La vie de notre esprit, de notre mémoire, focalisée sur tel ou tel aspect plus ou moins enfoui dans la conscience, c'est un autre problème qu'il faut voir avec le docteur Sigmund, mais notre mémoire, c'est quelque chose qui retravaille sans cesse les événements marquants qui ont fondé notre vie et qui la fondent encore aujourd'hui.

Quand on a compris cette dynamique de la mémoire, on s'aperçoit que le rôle de la mémoire consiste à dégager le sens d'un acte, d'un événement, d'une rencontre qui était tellement riche au départ qu'on n'a jamais fini de l'explorer. C'est dans ce sens-là qu'un amour peut s'étendre dans la durée. On sait très bien que la première rencontre est riche de promesses, riche d'avenir, encore faut-il actualiser cette promesse et cet avenir. La vie de notre esprit consiste à se pencher sans arrêt sur le fait qui a été à l'origine d'une rencontre, d'une orientation nouvelle de notre vie, et d'y découvrir petit à petit toute l'importance que cela avait, voire même parfois de découvrir le petit détail qui accrochait déjà dans la première rencontre et qui fait qu'aujourd'hui il ou elle est insupportable (remous et sourires approbateurs de l'assemblée ! ).

Vous voyez que c'est un travail extrêmement important. C'est un travail par lequel on relit sans cesse ce qui nous est arrivé, mais avec de plus en plus de profondeur. De ce sens-là saint Augustin nous a appris des choses extraordinaires, la mémoire n'est pas passéiste. En fait, je soupçonne même la mémoire de ne pas être très historienne au sens classique du terme, la mémoire des dates et la mémoire des événements. La preuve, c'est que la plupart du temps on dit : c'était un jeudi … non, non, c'était un vendredi on n'avait pas mangé de viande ce jour-là ! La mémoire est un travail qui ne reconstitue pas mais qui nous constitue et c'est ce qui est extraordinaire.

Si on comprend bien cela, on comprend exactement ce qu'a été l'expérience de l'Esprit Saint dans l'Église. C'est le thème central de l'évangile que nous venons d'entendre : "L'Esprit que je vous enverrai d'auprès du Père vous enseignera toutes choses". Jusque-là l'Esprit est un bon instituteur, mais "Il vous rappellera tout ce que je vous ai dit". C'est là qu'il faut comprendre : l'Esprit Saint pour la communauté primitive n'est pas un exercice de mémoire du style "lutte contre Altzeimer". Les communautés chrétiennes ne se sont pas constituées pour échapper à l'usure du temps mais pour au contraire, découvrir la fécondité de la Parole et de la présence du Verbe de Dieu parmi elles.

Or, Jésus était parti. Sa présence dans la chair n'était plus constatable. Par conséquent, les premières communautés chrétiennes se sont posé la question suivante : d'où vient qu'aujourd'hui nous comprenions mieux ce qui s'est passé que lorsqu'on était le nez collé à l'événement ? C'est la véritable découverte de l'Esprit Saint. Ces communautés se sont rendues compte, que ce soit la communauté de Jean, que ce soient les communautés Corinthiennes de Paul, que ce soient celles qui, dans la première ou la deuxième génération chrétiennes se sont constituées, ces communautés se sont rendues compte d'un fait étonnant. Elles n'auraient jamais pu par elles-mêmes, par les seules ressources de la mémoire, même celle des témoins privilégiés, arriver à comprendre et à reconstituer ce qui s'était passé avec une telle profondeur de sens, avec une telle vérité, s'il elles n'avaient eu accès qu'aux matériaux humains de la mémoire habituelle dont ils disposaient. C'est cela que Jésus leur a promis. Il leur a dit : la manière dont vous vous souviendrez de moi ne sera pas simplement le résultat de vos efforts.

Bien sûr, toute une partie de l'évangile est constituée des souvenirs des évangélistes, des témoins, de ce qu'ils ont recueilli d'une manière ou d'une autre dans les premières communautés. Mais la véritable portée de cette Parole, la véritable signification des évangiles et des écrits sacrés du Nouveau Testament, c'est l'Esprit qui en est le générateur, le promoteur et le garant. Le véritable auteur de l'évangile de Jean, c'est celui qui donne à Jean de se re-souvenir de tout ce que Jésus avait dit, d'une façon extrêmement profonde et originale, que sur le moment, il ne l'avait pas compris. C'est d'ailleurs pour cela que dans l'évangile, à plusieurs reprises notamment après avoir raconté l'épisode des vendeurs chassés du temple que Jean dit : "Jésus dit : détruisez ce temple et en trois jours, je le rebâtirai. Il voulait parler du temple de son corps, mais à ce moment-là les disciples n'avaient pas compris parce qu'il n'y avait pas encore eu la résurrection des morts et le don de l'Esprit". Jean fait lui-même l'expérience que ce qu'il raconte aujourd'hui, les vendeurs chassés du temple, avait une portée dont les disciples étaient incapables de découvrir le sens ultime.

Frères et sœurs, c'est ce qui, dans la théologie de l'Église catholique a donné lieu à la théologie de la Tradition. Et là, évidemment, nous sommes en plein malentendu. La plupart du temps, quand on parle de la tradition aujourd'hui c'est mal vu, et l'on pense que la tradition, consiste à répéter comme des perroquets ce qui a été dit avant nous. Or, précisément, la Tradition ce n'est pas cela. La Tradition c'est l'œuvre de l'Esprit en train de se faire re-souvenir à telle communauté, à l'Église entière en 2010, ce que Jésus-Christ a fait en mourant et en ressuscitant pour l'humanité. La Tradition n'est pas la répétition à l'identique des mêmes choses, des mêmes dogmes, des mêmes principes moraux. La Tradition est d'abord le mouvement par lequel tout ce qui constitue notre foi et notre agir chrétien est actualisé en fonction de la mémoire des siècles, de la mémoire de l'Église et de la situation présente. C'est un des points sur lequel aujourd'hui notre manière d'envisager l'Église et la vie de la foi est souvent un tout petit peu hésitante. C'est vrai qu'un certain retour crispé sur le passé dans l'idée qu'on va répéter à l'identique ce que vivaient les communautés dans les grands âges de l'Église, d'ailleurs que nous idéalisons car nous avons l'imagination facile, surtout avec les historiens de l'Église, ce retour est une impasse. Le problème n'est pas celui-là, le problème réside dans le fait de comprendre, riches de toute la mémoire des générations précédentes, que nous aujourd'hui, sous la conduite de l'Esprit nous pouvons découvrir des choses authentiquement nouvelles, pas des nouveautés qu'on lit dans le Figaro ou dans Libé, mais des vraies nouveautés qui nous dévoilent ce qu'est aujourd'hui le mystère de l'Église : "Lui vous enseignera toutes choses". Jésus ne le dit pas simplement aux disciples, il nous le dit à nous aussi.

C'est cela l'Église d'aujourd'hui. Oui, l'Église est vraiment "traditionnelle" dans ce sens-là, non pas dans le sens d'un fixisme, d'une paralysie, ou même au mieux, d'exercices de déliés de la mémoire pour essayer de s'en souvenir le plus longtemps possible au-delà de quatre-vingt-dix ans. Mais la Tradition nous amène à essayer au contraire de découvrir la plénitude de l'avènement du sens et à ce moment-là, cela nous libère d'un réflexe que nous avons souvent qui est de croire que la mémoire de l'Église ou la Tradition sont notre œuvre, le fait de nous crisper, de nous fixer. En réalité, ce n'est pas vrai, c'est l'œuvre de la docilité à l'Esprit. Si la mémoire est la vie de l'Esprit, l'Esprit est la vie de la mémoire de l'Église. C'est cela qui fait notre assurance, notre accès à la vérité du sens de l'existence chrétienne à travers les âges et de l'Église aujourd'hui.

Frères et sœurs, soyons véritablement dociles à l'Esprit Saint, comme le Christ nous l'a annoncé et laissons-nous enseigner toutes choses par lui.

 

 

AMEN

 

 
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