AU FIL DES HOMELIES

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L'ORGUE ET LA FLÛTE

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (13 mai 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, à votre avis, qui a inventé l'Etat providence ? jusqu'il y a peu de temps, je ne le savais pas, mais maintenant je sais que c'est un anglais qui s'appelait Beveridge. On a considéré en Angleterre que cette idée était si bonne qu'on en a fait un Lord. Je pense qu'en France, on aurait dû lui édifier une statue sur l'arc de triomphe parce que ses idées ont eu un succès retentissant dans la plupart des économies européennes et particulièrement en France.

Personnellement, je me permets de penser que ceux qui ont inventé la réalité de l'Etat providence avant qu'on en ait la notion écrite dans les traités d'économie, ce sont les curés à partir du seizième siècle. Dans l'histoire de l'Église, il y a à peu près quatre ou cinq cents ans, une coupure assez radicale a provoqué petit à petit un style nouveau dans l'Église qu'on a pu appeler le cléricalisme, c'est-à-dire que les ministres dans l'Église, évêques et prêtres ont dit aux laïcs, : ne vous en faites pas, on s'occupe de tout. Comme le disait le père Congar quand il expliquait le rôle et la place des laïcs dans l'Église : cela fait déjà quelques siècles que la seule chose qu'on attend des laïcs, c'est de donner à la quête !

Effectivement, cette attitude a constitué un réel danger pour la vie de l'Église, on peut même en donner une sorte d'approche un peu systématique : il y avait la foi de ceux qui étaient majeurs, c'est-à-dire les prêtres, les évêques, qui avaient fait des études de théologie, et puis, il y avait la foi de ceux qui étaient mineurs, c'est-à-dire les laïcs à qui on demandait d'ailleurs comme l'expression consacrée le dit, la foi du charbonnier, croire ce que dit le curé au sermon le dimanche (vous n'êtes pas obligés de me croire). C'était quand même une Église à deux vitesses, c'était l'Église providence totale, l'assurance que si on était plus que dociles, passifs, si on se tenait bien, on aurait petit à petit tous les gages pour pouvoir entrer tranquillement dans le Royaume de Dieu.

Je ne suis pas sûr vraiment que ce soit le modèle fondamental de l'Église parce qu'en fait, quand on regarde l'histoire de l'Église, il y a beaucoup de saints, beaucoup d'initiatives qui viennent d'hommes qui n'ont été ni prêtres, ni évêques. Faut-il le rappeler, quand un religieux n'est pas ordonné diacre ou prêtre ou évêque, c'est encore un laïc. Habituellement, on omet de le dire. Les religieuses, qui ne sont généralement pas ordonnées prêtres, sont des fidèles baptisées. Elles ne font pas partie de la structure cléricale. Or, si on faisait le calcul, on serait étonné de voir qu'au calendrier des saints, il y a beaucoup de gens qui sont des baptisés, non prêtres, non diacres, non évêques et non papes, qui ont eu la grâce d'être des saints canonisés, c'est-à-dire des modèles à imiter et à suivre. Je crois d'ailleurs que de ce point de vue-là, qu'il s'agisse de Jean-Paul II ou de Benoît XVI, vous aurez sans doute remarqué que l'orientation de leurs canonisations est délibérément orientée du côté de ceux qu'on appelle les laïcs.

Depuis ses origines, l'Église n'était pas nécessairement cléricale. C'est vrai, je ne veux pas cracher dans la soupe et diminuer le rôle des ministres, mais dès les origines, tous les problèmes auxquels il fallait faire face n'étaient pas la plupart du temps, pris et décidés uniquement par les apôtres. Quand les apôtres fondaient une communauté, ils laissaient un minimum de structures, mais c'était la communauté elle-même qui arrivait petit à petit à ébaucher son mode de vie. Ce n'était pas tout à fait le même modèle à Jérusalem, à Antioche, à Corinthe, Ephèse ou à Rome. C'est pour cela que dans les Actes des Apôtres, on envoie de temps en temps des émissaires de Jérusalem pour voir comment cela se passe à Antioche, histoire de savoir si les différences ne sont pas trop grandes. Mais cela suppose évidemment une sorte d'initiative et de spontanéité de la vie de chacune des communautés qui tranche assez nettement avec l'uniformisme qu'on a parfois imposé dans l'Église où il fallait célébrer avec les mêmes ornements quel que soit le climat par exemple. C'est ce que la République française a si bien imité quand elle a demandé aux gendarmes d'adopter la tenue d'hiver à Ouarzazate en pleine chaleur du Sahara, uniquement parce que c'était écrit dans le règlement. C'est vrai qu'on souvent un peu la tendance à uniformiser, et à cléricaliser.

Or, si on remonte à la source même, c'est-à-dire, Jésus, on s'aperçoit qu'il a toujours voulu que l'Église ne soit pas le lieu d'une sorte de cadre providence qui prévoit tout jusqu'au dernier détail, mais Il a toujours privilégié la dimension de la spontanéité. C'est à mon avis, comme ça qu'il faut lire l'évangile d'aujourd'hui. Quand Jésus dit : "Si quelqu'un m'aime", on n'y fait pas attention, à d'autres endroits il a dit : "Si vous m'aimez", en s'adressant aux disciples, aux apôtres, aux têtes de l'Église, à ce moment-là cela a une portée plus directement concernant les ministres et les évêques, mais ici, c'est "si quelqu'un m'aime". Jésus veut donc dire qu'ici, le seul critère, c'est l'amour du Christ venant de quelqu'un, non ministre, mais quelqu'un même non juif, païen, qui a envie d'aimer le Christ. Et Jésus ajoute : "Mon père l'aimera et nous ferons chez lui notre demeure". Au moment où Il va partir, Jésus explique que la dynamique même de son Église c'est le fait que le cœur de chacun des baptisés, ou des baptisés potentiels, s'ouvre à la personne du Christ. Ce n'est pas d'abord l'appareil de l'Église qui fait des chrétiens, c'est l'ouverture du cœur de chaque homme baptisé ou non, et peut-être en recherche, qui va se laisser se déployer l'activité de l'Esprit dans son propre cœur pour que Dieu fasse sa demeure dans son coeur. Et quand Jésus dit : "Je m'en vais", Il ne dit pas: je m'en vais et vous vous occuperez de tout. On pense que l'encadrement clérical devrait prendre la place de Jésus, c'est pour cela qu'on a inventé cette titulature qui est assez contestable pour le pape : vicaire du Christ, remplaçant du Christ. Ce n'est pas le meilleur titre du pape et ce n'est pas le plus ancien, le plus ancien titre du pape c'est "serviteur des serviteurs de Dieu", c'est tout autre chose. "Vicaire du Christ", cela vient d'un pape du treizième siècle, il a fallu attendre treize siècles pour en arriver là, cela a quand même moins de panache.

Cela veut dire que le Christ a dit à ses disciples : ce n'est pas vous qui me remplacerez, mais c'est : "Je vous enverrai l'Esprit Saint". Et Il dit même qu'Il enverra l'Esprit Saint sur toute chair. C'est le rôle de l'Esprit de susciter dans la communauté une activité, une création, une nouvelle manière d'appartenir à l'Église, une nouvelle manière de résoudre des questions qui ne se posaient pas avant, comme par exemple ce que nous avons lu dans les Actes des apôtres tout à l'heure, quand Paul et Barnabé commencent leur mission et qu'ils convertissent les païens, c'est un problème qui n'avait pas été explicitement envisagé par Jésus lui-même. Il avait loué la foi de certains païens, il avait même dit à certains moments : "N'entrez pas dans les villes habitées par les païens". Mais le jour où le problème s'est posé, il a fallu que l'Église le résolve. Donc, l'Église n'est pas un chemin tracé tout droit, ce n'est pas la SNCF avec les voies toute tracées. En réalité, l'Église a un petit côté chemin d'école buissonnière, cela passe par des sentiers et des itinéraires inattendus, sans GPS, sans organisation à priori, et petit à petit, c'est le peuple de Dieu qui croit et qui se forme. Ce que le Christ a voulu quand Il confie à ses disciples la promesse de l'Esprit, ce n'est pas de leur promettre de leur donner la loi d'encadrement maximum, mais au contraire, Il dit qu'il va y avoir une spontanéité nécessaire, Je ne serai plus là avec vous, mais l'Esprit vous enseignera et vous fera découvrir toutes choses.

Le mystère de l'Église tel que nous le vivons ce n'est pas simplement l'appartenance à une structure institutionnelle. Tout peut prêter à penser cela, je le reconnais, on a tellement serré les boulons et vissé, qu'on a l'impression que l'idéal c'est que personne en bouge. Mais l'Église est une réalité d'un peuple qui se constitue sous la mouvance de l'Esprit. Il y a là-dedans un certain nombre de ministres et de clercs qui sont au service de cela, mais s'il n'y a pas le mouvement à la base, on aura le clergé qu'on mérite ! C'est tout, c'est eux les organisateurs. En fait, ce qui constitue l'Église, c'est le dynamisme et la spontanéité de l'Esprit dans ces "quelqu'un", ces quelques-uns, pas nécessairement une Église majoritaire, qui aiment le Père et se laissent envahir par la présence de l'Esprit pour devenir précisément l'Église.

Je voudrais terminer par une petite comparaison. Vous allez entendre tout à l'heure à l'orgue, à l'offertoire, un magnifique petit morceau de Devienne qui est contemporain de Mozart, c'est un morceau pour flûte et orgue. Quand j'ai entendu Carol et John le répéter, j'ai pensé à mon sermon. L'orgue, c'est la multitude des tuyaux, c'est l'Église, et la flûte, c'est l'Esprit Saint, il n'y a qu'une voix. Mais ce qui est extraordinaire, c'est qu'on arrive à faire jouer ensemble mille quatre cents tuyaux d'orgue avec un tuyau de flûte. C'est exactement cela le mystère de l'Église. Cent quarante-quatre mille dirait l'Apocalypse, tuyaux d'orgue que nous sommes chacun, et une flûte, la voix de l'Esprit qui "souffle où Il veut, tu entends sa voix, mais tu ne sais d'où Il vient ni où Il va". Je crois que c'est le mystère de l'Église, c'est orgue et flûte, l'orgue c'est nous, la flûte, c'est l'Esprit et c'est cette merveilleuse résonance et consonance de deux instruments ensemble qui fait tout à coup que la musique et l'harmonie naissent. Cette image musicale n'est pas de moi, Saint Irénée avait déjà dit que l'Église et l'histoire du Salut étaient comme un morceau de musique avec un commencement, la création; un développement, l'Incarnation; une fin, le rassemblement de toutes choses dans le Christ par l'Esprit Saint.

Frères et sœurs, plus spécialement pour les parents des enfants qui sont catéchisés, gardez cette image dans votre cœur. Dans une famille, on est un jeu d'orgue, on a chacun sa note, chacun sa spécificité, et si l'Esprit vient avec son air de flûte animer le cœur de la famille, à ce moment-là, c'est vraiment le mystère de l'Église. C'est ce qu'on peut se souhaiter à tout un chacun.

 

 

AMEN

 

 

 
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