AU FIL DES HOMELIES

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UN TRADUCTEUR TOUJOURS NEUF

Ac 8, 5-8+14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (27 avril 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Je vous enverrai un autre Paraclet". Frères et soeurs, c'est vrai que cette expression nous paraît un peu bizarre. D'abord Paraclet, habituellement, on dit l'Esprit Saint, mais cela ne nous avance pas pour autant. On traduit parfois par "défenseur", on traduit aussi par "avocat", c'est-à-dire celui qui assure la défense de l'accusé, mais il semble que pour comprendre le sens de ce mot et de ce qui est caché derrière, il faille revenir à des usages beaucoup plus simples et beaucoup plus ordinaires mais qui en même temps nous permettent de mieux comprendre ce que cache ce mot.

De quoi s'agit-il ? A l'époque de Jésus et de la première communauté des disciples on lisait normalement la Parole de Dieu en hébreu. Or il faut savoir qu'à cette époque-là, nous sommes au tournant de l'ère chrétienne, l'hébreu était dans l'oreille des auditeurs habituels de la synagogue à peu près aussi compréhensible que ne serait la version originale de la chanson de Roland pour nous. C'est-à-dire, apparemment, vu de notre point de vue au vingt-et-unième siècle, l'hébreu tel qu'il est dans la Bible est langue courante en Palestine telle qu'on la parlait, cela nous paraît la même chose. En réalité, c'était devenu inaudible et surtout incompréhensible. Seulement, on avait un tel respect de la Parole de Dieu, un peu comme ceux qui trouvent aujourd'hui qu'on ne peut lire les lectures de la messe qu'en latin, on avait donc un tel respect qu'on lisait quand même le passage en hébreu. Vous imaginez que la difficulté était encore multipliée lorsqu'on se trouvait dans des communautés dites "de la dispersion" ou de "la diaspora", des juifs qui se trouvaient à Corinthe, à Éphèse, à Rome, on continuait à lire en hébreu. Mais ces gens-là ne parlaient plus du tout l'hébreu, ils ne parlaient même pas l'araméen, ils parlaient le grec ou éventuellement le latin. Par conséquent, il fallait là aussi trouver une fonction pour que la Parole de Dieu redevienne accessible au public.

Il a fallu un certain temps pour que cela se mette en place, mais on a fini par trouver. Il y avait ce qu'on pourrait appeler un assistant qui était en réalité un traducteur. Ce traducteur était généralement un scribe, quelqu'un d'un peu plus savant dans le village ou la communauté synagogale, ou la ville, et qui était capable de faire une traduction qui était plus qu'une traduction. En fait, c'est ce qui va devenir le "targum" qui était le travail des traducteurs. Comme le texte avait été écrit quatre, cinq ou six siècles auparavant, beaucoup de mot étaient compliqués, et donc il fallait non seulement traduire mais littéralement faire de l'explication de texte. En fait, il fallait adapter le texte biblique dans sa saveur originelle de la façon la plus appropriée pour l'auditoire tel qu'il se trouvait en Galilée, à Éphèse, à Alexandrie, à Corinthe ou à Rome. Et homme-là pouvait s'appeler "assistant", ou "traducteur", peu importe, mais sa fonction était effectivement une fonction d'assistance à la Parole.

Vous imaginez bien que les membres des premières communautés chrétiennes, et pourquoi pas les membres de la première communauté à laquelle s'adresse saint Jean dans son évangile, devaient avoir plus ou moins continué à pratiquer ce procédé parce qu'il y avait des juifs en majorité dans les premières communautés chrétiennes à peu près dans les trois premières générations (vers les années cent vingt). Peut-être dans un certain nombre de communautés où les juifs qui croyaient au Christ étaient dominants, on avait gardé le rituel de la liturgie synagogale avec les traducteurs, adaptateurs, un peu comme au cinéma on adapte un roman, c'était un peu le même problème.

Par conséquent, on n'a pas le nom technique en grec de ces gens-là quand ils fonctionnaient dans les synagogues, on a le nom technique en araméen qui a donné le mot "targum", mais cela correspond exactement; saint Jean a peut-être sauté sur l'occasion pour précisément expliquer quelque chose de ce fameux personnage, puissance, force, dont Jésus avait parlé, qu'il avait souvent nommé "Esprit" et qu'on appelait plus ou moins "Paraclet", ou défenseur. En réalité, plutôt que la défense il faudrait plutôt traduire "l'assistant". L'Esprit, c'est l'assistant. On comprend mieux alors que le Christ est la Parole définitive, la Parole qui vient de Dieu, mais une Parole qui à cause de sa profondeur, à cause de la richesse de son sens, a besoin sans arrêt d'être adaptée, explicitée, interprétée au fil des lectures, des célébrations, de l'écoute de ses Paroles.

Il se passe entre Jésus et le Paracletos, le Paraclet, la même chose qu'il se passait entre le texte sacré de l'hébreu et le monsieur qui traduisait. Il fallait que le monsieur qui traduisait ait à la fois l'intelligence de la Parole lu et proclamée en public, mis qu'il ait à la fois l'intelligence de la situation dans laquelle les auditeurs se trouvaient, qu'il trouve non seulement les mots, que sa traduction redonne le sens du texte, mais quand on lit les targumin, on s'aperçoit que la traduction est très lâche et qu'il y a de nombreux petits commentaires, de gloses, d'ajouts pour précisément rendre accessible la Parole de Dieu. Il fallait donc que le traducteur, le Paraclet, l'assistant, puisse jouer sur les deux registres : à la fois celui de la compréhension originelle du texte, et le registre de la pensée, de la mentalité, des coutumes, et des traditions dans lesquelles vivaient les auditeurs.

C'est précisément cela que Jean utilise comme image pour nous expliquer l'Esprit Saint. Vous comprenez pourquoi l'enseignement de Jean sur l'Esprit saint est condensé dans ces chapitres que l'on appelle le discours après la Cène, c'est-à-dire les derniers messages que Jésus veut faire passer à ses disciples en leur disant : je suis la Parole, je vous lis maintenant juste avant ma mort, comme un testament, la plénitude de ma révélation, mais ne paniquez pas. Il y a quelqu'un, un autre interprète, ce n'est plus moi simplement qui vais interpréter auprès de vous le sens de mes paroles, comme on voit Jésus de temps à autre interpréter ses propres paroles, les paraboles par exemple qui pouvaient paraître obscures à l'esprit des disciples. Jésus conscient de la difficulté de transmettre et de répandre la Bonne Nouvelle du salut dit à ses disciples : vous aurez l'assistance d'un traducteur, vous aurez le spécialiste du targum de mes paroles pour pouvoir répandre, faire comprendre et approfondir mes paroles. De même que le traducteur devait traduire en fonction des situations de la communauté à laquelle il s'adressait, de même l'Esprit aura fonction d'interpréter et de traduire dans le cœur des disciples et dans le cœur de l'Église en fonction des situations.

D'une certaine manière, cela va encore plus loin, parce qu'il dit "autre Paraclet". Pourquoi ? C'est parce que Jésus lui-même était conscient que lorsqu'il parlait, qu'il instaurait le texte original et fondateur de la révélation, il était déjà assisté. C'est pour cela que l'Esprit est une personne divine, Il aide Jésus Fils de Dieu dans la production de sa Parole, de son évangile, c'est déjà assisté par le Paraclet qui était en lui et lui permettait soit d'exulter sous l'action de l'Esprit Saint, soit de parler pour se faire comprendre même si les autres n'avaient pas les moyens d'interpréter. Jésus avait déjà lui-même cette assistance divine de l'Esprit Saint et c'est un des points majeurs de l'accrochage de ce que va devenir l'Esprit comme la troisième personne de la Trinité. C'est l'interprète divin des Paroles divines. Jésus dit : il va y avoir un transfert d'Esprit. Au lieu qu'il agisse uniquement en moi pour que je trouve les mots que j'ai à vous dire, mais que vous ne comprenez pas encore, maintenant, quand je serai parti, ce sera un autre Paraclet, il va fonctionner autrement, non pas pour me faire parler, mais pour vous faire comprendre. C'est cela le rôle du Paraclet. C'est celui qui a assuré la continuité entre ce que Jésus avait à nous dire, et qu'il a dit de la façon la plus accessible possible même si cela dépassait la compréhension et la puissance d'intelligence des premiers disciples, pour ensuite entrer dans le cœur des disciples : "Je vous donnerai un autre Paraclet" pour qu'eux-mêmes puissent développer et interpréter. C'est l'Esprit qui fait le lien et la continuité entre les Paroles "avant" la Pâque et la mort du Christ et les Paroles après.

Or, ce processus ne devait pas s'arrêter, car quand Jésus vise l'interprétation et la compréhension de ses Paroles, il ne le dit pas simplement pour les disciples immédiats, mais il le dit pour toute l'histoire de l'Église. De même qu'à l'époque de Jésus, on était conscient qu'un texte qui avait été écrit six siècles auparavant pouvait par miracle devenir encore sujet de réflexion et de méditation à condition d'être bien interprété, de même quand Jésus choisit l'image du Paraclet, de l'assistant traducteur, il disait : il faut que dans quatre, cinq ou six siècles, ou dix ou vingt siècles, ma Parole soit encore accessible et compréhensible.

C'est exactement le problème du rôle de l'Esprit dans l'Église. Que fait le saint Esprit aujourd'hui dans l'Église ? Ce n'est pas simplement que de temps en temps il suscite des personnages un peu excentriques qu'on appelle les saints, et qui sont toujours sans une sorte d'excès de vertus de pauvreté, de générosité, d'accord, mais ce sont les "heures sup" du Saint Esprit, c'est un peu le luxe. Mais le travail ordinaire, les trente-cinq heures du Saint Esprit, c'est de faire que le mystère même de la Parole de Dieu ressurgisse sans cesse actualisé, présent dans les communautés ordinaires, des secondes classes ordinaires que nous sommes tous. C'est une vision de l'histoire de l'Église, de son enchaînement et de son processus: le saint Esprit est vraiment le Maître intérieur comme le dira plus tard saint Augustin. C'est celui qui continue à faire le travail que Jésus a inauguré et qu'il a aidé Jésus à réaliser dès le départ pour qu'ensuite nous-mêmes nous puissions sous l'action de ce même Esprit entrer dans ce mouvement. D'où la garantie, puisque c'est lui qui a travaillé pour l'édition du texte de Jésus, il garantit aussi la correction de l'édition contemporaine de ce même texte.

C'est bien cela le rôle de l'Esprit Saint, c'est la garantie. Cela éclaire les deux lectures que nous avons lu tout à l'heure. Dans la première lecture, quand Philippe va faire des choses extraordinaires dans les communautés de Samarie, les apôtres veulent voir comment le saint Esprit a agi. Ce n'est pas simplement la vérification des poids et mesures, c'est véritablement de se rendre compte de ce fait extraordinaire que l'Esprit commence à agir par cette nouvelle génération de témoins, les diacres institués par Pierre. Le processus n'est pas une sorte de vérification entre les gens avec la tête au carré, c'est plus exactement le fait de constater que l'Esprit est à l'œuvre. Et comme Il est encore insuffisamment à l'œuvre, les apôtres viennent et imposent les mains pour que l'Esprit puisse agir pleinement dans cette nouvelle communauté.

De même lorsque Pierre dans la deuxième lecture dit : "rendez compte de l'espérance qui est en vous", cela ne veut pas dire : écrivez des traités de théologie pour défendre la foi chrétienne. Ce n'est pas un cours d'apologétique, c'est rendre compte aujourd'hui dans la situation présente de ce que vous croyez en conformité avec ce que le Christ et sa Parole nous ont livré. Rendre compte de l'espérance qui est en nous, ce n'est pas la vérification aux réponses du QCM, c'est le fait même qu'aujourd'hui nous sommes invités par la puissance de l'Esprit reçu par le baptême et dans la vie de l'Église, à faire que cette Parole aujourd'hui rayonne et continue à vivre. Il n'y a pas de Parole vivante nulle part qui ne soit portée par des interprètes et des traducteurs. C'est la grande invention du christianisme, imaginer que la tradition de l'Église c'est simplement la répétition de l'identique comme un perroquet, c'est la pire injure qu'on puisse faire au saint Esprit. On ne peut pas répéter, il n'y a pas de redites. Si le saint Esprit se répétait tout le temps, c'est qu'il serait gâteux ! Or, il ne l'est pas … il fait que chacun arrive à trouver la Parole véritable, la traduction véritable de l'espérance qui est en lui pour en rendre compte dans la situation où il se trouve.

Frères et sœurs, vous comprenez pourquoi juste avant l'Ascension et l'effusion de l'Esprit à la Pentecôte, se renouvelle le miracle du targum. Au moment même où le Christ est absent, n'est plus présent de corps au milieu de l'assemblée, que font les disciples : ils parlent et tout le monde les entend en toutes langues, c'est l'Esprit qui fait la traduction. C'est le début du travail du Paraclet.

Pour nous, ce qui est important aujourd'hui, c'est de retrouver au cœur même de notre existence cette puissance même de l'Esprit. C'est ce qui manque le plus à l'Église aujourd'hui. Elle a tous les moyens pour faire des archives, mais il ne s'agit pas de constituer des archives, il faut inventer non pas n'importe quoi, cette créativité de mai 68 qui n'a rien à voir, mais c'est la créativité dans la fidélité. Il faut à la fois recevoir le don qui nous est fait de la Parole, comme ces juifs parlant araméen ou grec qui recevaient la Parole originelle, mais qui ont besoin chaque fois de la réactualiser en fonction de la situation où l'on se trouve.

Frères et sœurs, puissions-nous aujourd'hui être des communautés non pas de perroquets qui récitent au nom d'une sorte de fidélité complètement abstraite et qui dirait toujours la même chose, mais que nous soyons des communautés dans lesquelles la Parole de Dieu est vivante, précisément parce que ses auditeurs et ses proclamateurs sont saisis par la puissance de l'Esprit.

 

AMEN

 

 

 

 
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