AU FIL DES HOMELIES

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LA LITURGIE SOURCE DE JOIE

Ac 8, 5-8+14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques - année A (29 mai 2011)
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.


Eucharistie du 29 mai 2011 à Saint Jean de Malte
Comme tous les artistes, je suis un peu émotif, à cause de cela j'ai eu la précaution d'écrire un peu , ce qui n'est pas dans ma coutume, mais d'une part parce que je suis à côté de prédicateurs immenses, mais d'autre part, c'est surtout l'émotion de ce jour qui m'a inspiré cette prudence.

En effet, si je suis là, c'est que voici quarante ans déjà que nous sommes nés ensemble, n'est-ce pas Daniel, Jean-Philippe, nous sommes nés dans la liturgie, sa création, sa célébration, son enseignement aussi. Et pour elle dans la beauté, nous avons essayé comme l'aurait dit Saint Exupéry, de rebâtir la tour qui domine les sables, non pour regarder le passé, mais scruter l'avenir. "Ne vois-tu rien venir"? dit le même poète.

Nous sommes nés du Concile Vatican II de sa grâce irrécusable, dans l'enthousiasme aussi d'une même culture des sources enfin retrouvées, d'une même générosité sans bornes pour oser aller à la rencontre des hommes, car là, est Dieu. Nous avons perçu combien les rituels servent la liturgie, mais qu'aucun ne l'enferme, qu'aucun ne peut l'asservir. Et si la liturgie convoque depuis deux mille ans toutes les cultures et toutes les époques, c'est pour y inscrire dans la chair à travers le génie des formes symboliques qui expriment la vie même du mystère de Dieu au plus profond de ce grand mystère qu'est l'homme. Tout s'y rassemble, tout y est invoqué, tout le cosmos en ses éléments premiers : l'eau de la source qui réjouit et dans laquelle nous plongeons les enfants qui sont baptisés, oui, bien sûr ; la lumière, et tous les éléments premiers, le pain et le vin qui réjouit le cœur de l'homme, la ténèbre du tombeau aussi et la lumière d'aube de la résurrection.

Oui, frères et sœurs, tous les signes sont là pour nous dire que c'est tout le cosmos avec nous qui est signé de la main même de Dieu, comme il nous a pétri de sa main et il nous recrée de cette main qu'est l'Église. Voilà le geste prononcé par l'Église dans tous les sacrements, voilà cette invocation, cet appel amoureux vers Dieu et que l'Église appelle l'épiclèse, c'est-à-dire consécration, avènement de son Esprit qui est vie. Et cela, non pour produire et objectiver le sacré, mais pour sauver la vie, la guérir, la révéler, la célébrer et aimer comme il nous a aimés. L'homme saint, c'est l'homme saisi, relevé dans le Ressuscité. C'est un vivant arraché à la tristesse de la mort. Voilà la nouveauté de la sainteté selon le Christ ressuscité vivant parmi nous.

La liturgie, mieux qu'une routinière observance, même si comme le musicien, elle doit garder le tempo comme la musique, mieux qu'une agitation compulsive pour dévots apeurés, elle est vie nouvelle, vie relevée, et pour cela, libérée dans la personne même du Christ le Vivant. Cette vie, les sacrements l'instaurent, la nourrissent, l'instruisent, l'annoncent, par la Parole pour enfin la partager par l'Agapè à la table même du royaume commencé. Alors, en tout cela, frères et sœurs, la liturgie est évangélique, ordinairement, parce qu'elle l'est substantiellement, elle l'est toujours et chaque jour, parce qu'elle l'est par nature. Et c'est un des grands pionniers de la liturgie, Dom Lambert Beaudhuin qui disait : "La liturgie catholique est évangélique ou elle n'est pas !"

Plus que du sacré, catégorie païenne mise à distance et de la peur, la liturgie est révélation plus merveilleusement, plus gracieusement, révélation de la présence, et présence charnelle de Dieu incarné en l'homme au plus intime de lui-même afin de devenir présence de chacun à son frère et à tous. Voilà l'équation ; la Parole, le Seigneur, le Père dans le lien transfigurateur qui nous lie. La liturgie est la vie même et le mystère de l'Église depuis le matin de Pâques. Le Christ à Emmaüs dévoile le nom de sa présence en partageant le pain et en offrant à ses disciples la coupe. Faire mémoire de lui désormais, c'est ouvrir son aujourd'hui (Hodie, chantait la vieille liturgie latine), au Christ parmi nous et déjà à son Royaume à venir parmi les siens.

Mis ici, à Saint Jean de Malte comme d'abord à Toulouse et à Sylvanès aussi, nous avons retrouvé dans une même inspiration non seulement les sources bibliques et patristiques, mais aussi la manière de célébrer dans le souffle du chant qui est lié à l'élan de notre joie. Toute liturgie dans l'action de grâces s'ouvre à toute beauté et devient prophétie exultante, annonce joyeuse du règne du Christ ressuscité. Et les anciens d'ailleurs osaient évoquer le Canon de la messe comme justement un chant chanté de bout en bout comme une prédication de gloire, c'est le mot exact employé depuis les premiers siècles. Cela n'a rien à voir avec ces messes marmonnées à la queue leuleu d'un prêtre seul et solitaire dans une immense église de pèlerinage. Non ! Si nous avons retrouvé cette annonce exultante de la mort et de la résurrection du Seigneur, c'est pour qu'exultent nos vies et chantent même nos silences. Proclamer à voix haute, c'est-à-dire à voix sonnante et éclatante, "plena voce" disait-on en latin, c'est publier la joie qui fait vivre, la joie du salut offert à tous les hommes. "Viens, écoute et vois", c'est ce que j'aurais envie de dire à tous mes amis pour qu'ils passent un moment avec vous dans cette merveilleuse église qui est accordée comme les cordes de la lyre. C'est par son chant, son chant neuf que le Christ fait reculer la mort.

N'est-ce pas ainsi que s'y livraient même les premiers martyrs dont on nous dit qu'ils y allaient en chantant ? Vous vous rendez compte ? Le chant est acte total, récapitulé de participation et de communion. Ceux qui chantent, disaient les Pères eux-mêmes, sont des enthousiastes de Dieu, c'est-à-dire littéralement des possédés de sa présence, de sa tendresse et de son amour. Un grand poète que j'ai connu et aimé, Joseph Delteil dans son merveilleux François d'Assise, disait : "les endieusés de la grâce et de Dieu". On peut dire alors que la théologie de la liturgie, et c'est le sommet de toute théologie, c'est aussi le chant dans le souffle de la vie qui est passage et communion à sa vie. Alors, la liturgie n'est plus discours sur Dieu mais parole de Dieu dans nos cœurs, confidence de son cœur à nos vies, d'un Dieu qui nous tutoie en son amour parce que nous le chantons, parce qu'il nous parle et que nous lui parlons. Oui, de bout en bout, la liturgie est une hymne à la joie, elle est un rayonnement, autant dans ses élans que dans ses silences. Les mélismes grégoriens que nous chantions hier avec saveur et allégresse, exprimaient dans ces jubilations qui pourraient durer, sur lesquelles on pourrait improviser comme dans les plus hautes traditions populaires, exprimer cet inépuisable de l'amour transfiguré dans la joie.

Il nous faut conclure. En témoignant de cette grâce de la liturgie qu'il nous a été donné de créer et de bâtir ensemble, Jean-Philippe, Daniel je ne peux que rendre grâces ce matin devant tous, je ne peux que rendre grâces pour le chemin parcouru et aussi le monument construit, parce que nous appartenons à ces gens qui évidemment, soulèvent les montagnes. Oui, je rends grâces à Dieu, certes, d'abord mais aussi à tout ce que vous avez été pour moi. Jean-Philippe quand je suis rentré du Canada et que tu étais prieur à Toulouse, et au cœur des tourmentes de mai 68, tu m'accompagnas de ton amitié, de ta compréhension, de ta confiance. Tu me fis découvrir le sens rayonnant de la liturgie dans les rituels, dans cette tradition dominicaine, sobre et virile, à la fois chaleureuse et simple. Et "quand les temps furent accomplis" quand les temps furent venus, Daniel nous a rejoint à Toulouse et se révéla avec une créativité débordante qui ne le quitte plus d'ailleurs, une passion véritablement enthousiaste de sa formidable culture des textes des Pères et de l'Église et de sa passion de la rencontre et de l'amitié. Je ne vous décris pas la passion bouillonnante et hyperactive de ce trio. La vie l'éprouva certes comme toute vie, mais la grâce toujours le retrouva. Notre présence ici ce matin témoigne de cette fidélité merveilleuse de Dieu pour nous. Et nous savons que rien, rien, rien, ne pourra nous empêcher constamment en lui de nous retrouver, de nous recomposer et de nous ré-inspirer.

Dans cette grâce restons fidèles les uns aux autres, dans cette amitié essentielle à la vie chrétienne. Et comment communier les uns avec les autres si c'est pour s'oublier en sortant de l'église, et comme aurait dit Voltaire, s'être rencontré par hasard dans un pré sans même se connaître et sortir en s'oubliant. Non, nous sommes des frères et c'est ce sacrement de la fraternité qui est fondamental et que produit la liturgie. Oui, restons fidèles les uns aux autres, dans cette amitié et ce bonheur de notre joie partagée, célébrée, vécue comme un chant pour accompagner la route et faire peur au malheur.

 

AMEN

 

 

 
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