AU FIL DES HOMELIES

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DIEU SOURCE DE TOUT AMOUR

Ac 10, 25-26+34-35+44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques - année B (13 mai 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Source d'eau vive
"Demeurez dans l'amour, le mien". C'est la teneur du texte originel et d'autre part : "Gardez mes commandements".

Frères et sœurs, c'est presqu'un lieu commun, une banalité de dire qu'aujourd'hui la réalité de l'amour est souvent perçue en opposition totale avec le commandement. En effet, à la faveur de toute une évolution de la vie sociale, de la préhension de la psychologie, on a essayé de faire de l'amour le lieu de l'absolue spontanéité. C'est bien connu, l'amour n'a pas de maître, on en a fait le lieu où l'on peut atteindre toutes les limites. L'amour c'est l'audace absolue, la confiance absolue qui dépasse toutes les réserves et toutes les précautions humaines. C'est une sorte de droit que deux êtres se donnent l'un pour l'autre et qui n'a aucune limite, et du coup l'amour est vu essentiellement dans une sorte de spontanéité que rien ne peut limiter. Je crois que le moment où cette vision des choses a envahi les sociétés occidentales au plan le plus général, parce qu'il y avait déjà eu quelques prophètes auparavant, c'est évidemment mai 68 qui a fait surgir le mythe de l'amour sans limites, de l'amour sans contraintes ni sociales, ni politiques, ni morales, ni politiques.

C'est depuis ce temps-là que les registres de mariage aussi bien à la mairie que dans les églises ont connu une chute assez vertigineuse. Je rappelle toujours aux fiancés que je prépare au mariage que dans les registres de Saint Jean de Malte dans les années soixante-dix il y avait de 180 à 200 mariages par an, et quand on est arrivé en soixante-dix-sept, on en était déjà à trente ou trente-cinq. Cela vous laisse subodorer ce qui s'est passé. Je ne sais pas si cette proportion se retrouve dans les registres de l'état civil, mais je pense que cela a pu être encore pire sur le moment. Il faut bien dire qu'aujourd'hui, l'avènement du Pacs, comme chacun sait, n'a pas été tellement profitable pour ceux qui l'avaient demandé mais beaucoup plus apparemment pour ceux qui ne l'avaient pas demandé, le succès extraordinaire du Pacs est bel et bien dû à cette spontanéité de l'amour qu'on ne veut fixer qu'entre conjoint et faire reconnaître par un notaire, les règles qu'on s'est donné. Il n'empêche que c'est la traduction d'un fait social sur cette spontanéité de l'amour qui ne veut se donner que les règles qu'on veut bien et puis c'est tout.

Evidemment, quand on lit des textes comme ceux qu'on entend aujourd'hui sur le commandement de l'amour du Christ, que l'amour soit un commandement, c'est presque une antinomie plus qu'un paradoxe, une sorte de contradiction. Si l'amour vient de la spontanéité qu'a-t-il besoin du commandement ? qu'a-t-il besoin d'un contrôle social ? qu'a-t-il besoin d'une approbation ecclésiale ? On le vit, et c'est tout, on reste dans l'immédiat de l'expérience. Est-ce que Jésus ne s'est pas un planté lorsqu'il a proposé que la réflexion et la vie concrète de l'amour des chrétiens devienne l'objet d'un commandement ? Est-ce que l'Église n'aurait pas fait fausse route en essayant par tous les moyens, y compris le sacrement de mariage, d'essayer de brider cette spontanéité qu'on peut pressentir comme dangereuse pour la société ? Vraiment, est-ce que l'amour peut être l'objet d'un commandement ? Peut-on dire de façon raisonnable : je vous donne un commandement nouveau, aime-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ? Amour et commandement dans la mentalité et la sensibilité actuelle contemporaine n'est pas du tout évident.

Cela demande quelques mots d'explication parce que je crois qu'il y va de toute la conception chrétienne de l'existence de la relation aux autres, de la relation à Dieu et finalement des enjeux profonds de notre vie chrétienne. Dans la révélation chrétienne telle qu'elle a déjà été pressentie dans l'Ancien Testament mais où elle a été clairement énoncée et formulée dans le Nouveau Testament, il n'y a pas opposition entre amour et commandement. Pourquoi ? parce que la réalité de l'amour a sa source dans la vie et l'être même de Dieu.

C'est ce que saint Jean dit dans un autre texte : "Dieu est amour". Là où nous pourrions penser que l'amour est l'expression de notre volonté, de notre liberté, et par conséquent où nous pouvons choisir ce que nous voulons, en Dieu, l'amour est certes l'expression de son être, et tellement l'expression de son être que c'est l'amour personnifié. Lorsque nous disons que Dieu est trois personnes, on veut dire essentiellement que c'est une communion d'amour dans laquelle le Père est plénitude d'amour et il se donne, le Fils est plénitude d'amour et il se reçoit du Père et l'Esprit Saint est plénitude d'amour qui assure la communication entre les deux. Autrement dit, Père, Fils et Esprit Saint sont trois personnes parce qu'elles sont trois réalités qui vivent l'unique réalité de l'amour chacune sur son mode propre. Le Père en se donnant, le Fils en se recevant et l'Esprit en assurant la communion du Père et du Fils. Ce n'est absolument pas arbitraire. Dieu aime comme un fou, mais sa folie c'est le commandement, c'est-à-dire la structure interne de son être et de sa vie.

Ce qui a été la nouveauté absolue du christianisme, c'est qu'on a dit tout à coup que la réalité ultime de Dieu était l'amour. Auparavant, ni dans le monde grec ni dans le monde romain, on n'avait imaginé une minute que Dieu pouvait être amour. On avait fait une petite part à Vénus mais dans quelle mesure ? Ici, le christianisme pose une sorte de commandement qui est infiniment plus absolu encore qu'un commandement, la réalité de l'amour, c'est Dieu même. Il n'y a pas d'autre référence à l'amour sous toutes les formes concrètes de vie dans lesquelles nous le vivons, que l'unique amour de Dieu. C'est à ce point et cela peut nous faire sourire aujourd'hui, que saint Augustin, lorsqu'il expliquait l'amour pour dire que c'était une force universelle, il disait que "amor est pondus" que l'on pourrait traduire : l'amour c'est la gravitation, c'est l'attrait. Et il disait que c'était valable pour toutes les réalités de la création, y compris les réalités matérielles, physiques et animales. Cela voulait dire pour lui, l'amour est ce qui obéit à la loi profonde que Dieu a inscrit dans tous les êtres. C'est étonnant. Aujourd'hui, je ne pense pas que l'on interprète la relativité de Einstein en termes d'amour, mais pour saint Augustin l'amour c'est cette gravitation du poids de chaque être dans un autre être.

Ce que Jésus est venu révéler, c'est que dans l'homme et la femme comme êtres créés, dans chaque créature spirituelle, dans les anges aussi et d'une certaine manière à un niveau infiniment moindre, dans les réalités vivantes et matérielles, cette réalité de l'amour vient se graver dans l'amour de chaque créature. C'est ce qui fait le commandement. Ce n'est donc plus la créature livrée à elle-même au gré de sa spontanéité et qui s'épanouit dans un sens ou dans un autre, ici, le Christ dit : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". Mon commandement c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme j'obéis au commandement de mon Père qui est de nous aimer l'un l'autre. Ce qui fait la nouveauté du christianisme, ce n'est pas la reconnaissance du fait de la cité, les anciens l'avaient toujours dit : la cité repose sur la concorde et l'harmonie des citoyens, et c'était une sorte de forme d'amour. La famille reposait sur une certaine forme d'amour, d'affectivité, cela faisait partie du bien commun de l'humanité à l'époque autour du bassin méditerranéen, et dans doute aussi ailleurs. Mais ce que le Christ veut dire c'est que cette forme d'amour peut intervenir et normalement jusqu'à la racine, l'amour même dont le Père et moi nous nous aimons. Et à ce moment-là on comprend que cela devienne un commandement dans un sens suréminent, non pas commandement d'une loi, d'un code civil ou d'une régulation totalitaire, c'est bien plus que cela. L'amour humain sous toutes ses formes n'a plus d'autre régulation que l'amour même de Dieu et nous, chrétiens, nous en sommes les dépositaires, les témoins et ceux qui le mettent en œuvre. Commandement nouveau et amour ne deviennent nouveaux que par l'association que Dieu fait entre l'amour humain de toute créature, et son propre amour qui devient la norme, la règle intérieure de notre propre amour et de notre manière de nous aimer les uns les autres.

Ceci est valable et c'est évident non seulement pour l'amour du couple humain les parents, la famille, mais c'est surtout valable pour l'Église. Car la communion fraternelle qui se scelle dans toute communauté diocésaine, paroissiale, c'est cette communion-là. C'est le fait que nous acceptions que la norme qui construit la communauté dans l'amour c'est l'amour de Dieu lui-même. Ainsi, l'Église a pu à la fois pour elle-même se proposer au monde antique, et plus tard, comme une communauté d'amour absolument originale, puisque le fondement, la règle du commandement qui la fonde dans son amour, dans tous les liens que les baptisés ont avec les autres, c'est l'amour même de Dieu, et elle a proposé ce but à toutes les sociétés. L'Église a fini par dire que le but profond de toute la vie et de toute la création est effectivement l'irruption de cet amour de Dieu dans l'amour de toute l'humanité tel qu'elle veut le vivre et le réaliser. Nous en sommes très loin. Et cela ne se fait pas en baptisant les gens au jet d'eau comme on l'a cru à certaines époques. Mais c'est un horizon dans lequel s'inscrit l'histoire de l'Église c'est évident puisque les membres de la communauté ecclésiale acceptent que cet amour de Dieu soit leur propre commandement, leur propre principe régulateur, leur propre principe constructeur, mais aussi la société humaine.

Ce n'est pas tout à fait un hasard, si aujourd'hui par exemple dans le monde moderne, tous les mouvements associatifs ont pu proliférer de façon beaucoup plus importante que ce qu'il y avait dans l'antiquité où c'étaient des associations pour se payer les uns aux autres leurs obsèques et leur place dans un funérarium. Ici aujourd'hui, on a compris que la vie de l'amour échangé avec un certain principe de se rendre service les uns aux autres pouvait avoir un valeur absolument extraordinaire et fondamentale. Cela ne veut pas dire pour autant que toute cette vie associative est référée à la vie intime de la Trinité, il suffit d'ouvrir les yeux sur le Journal Officiel pour s'apercevoir que ce n'est sûrement pas le cas, mais toute la vie sociale peut être rénovée et renouvelée par cette intuition fondamentale de l'Église. Ce qu'on appelle habituellement la doctrine sociale de l'Église n'est rien d'autre que la mise en œuvre de cet appel, de cette convocation de toute l'humanité pour ouvrir petit à petit à l'amour radical de Dieu de tout ce principe qui se construit de positif et de vrai dans la société.

Frères et sœurs, que cette réflexion de saint Jean dans le chapitre quinzième qui est la base de toute la vie éthique de l'Église, de toute la vie éthique des chrétiens, que cela nous aide nous-même à nous rendre compte du projet presque démesuré que Dieu a pour nous. Faire de l'absolu de son amour la règle, le commandement, le principe animateur de notre propre amour, cela nous dépasse entièrement. C'est pour cela que ce fruit dont parle Jésus dans tout ce passage c'est ce qu'on a appelé précisément la grâce, c'est-à-dire ce qui nous est donné de façon gratuite de la part de Dieu sans aucun mérite de notre part.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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