AU FIL DES HOMELIES

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LA MÉMOIRE, PATRIMOINE DE L'ÉGLISE

Ac 15, 1-2+22-29 ; Ap 21, 10-14+22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques - année C (5 mai 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Je pars, mais je reviens
Frères et sœurs, question brûlante et d'actualité : qu'est-ce que la mémoire ? Jamais cette faculté humaine n'a été autant au centre de débats, des discussions scientifiques, médicales, pharmaceutiques que la mémoire. Nous vivons dans un siècle saturé de mémoire, il va bientôt falloir prévoir qu'une moitié du monde servira d'archives à l'autre moitié qui continuera à vivre le présent. Nous avons transposé la métaphore de la mémoire sur des micro circuits électroniques, la mémoire étant vive ou morte, c'est déjà tout un programme, et surtout, nous nous trouvons confrontés à des maladies dont les symptômes les plus évidents et les plus terrifiants sont de perdre la mémoire. Pour nous, la mémoire, c'est l'indice de l'état dans lequel nous nous trouvons. Si la mémoire est bonne, ça va, dès que je perds le nom ou le prénom de la personne que j'ai vu il y a trois semaines et que c'était la première fois, je commence à me soupçonner d'être atteint d'Altzeimer.

Bref, c'est un phénomène extrêmement moderne d'envisager la mémoire comme nous l'envisageons. C'est vrai que les neurosciences au fur et à mesure qu'elles nous permettent l'exploration de plus en plus précises du cerveau, nous montrent à quel point est complètement insérées et inscrite dans une sorte de territoire physiologique, que peut-être on va essayer d'améliorer. A ce moment-là, nous avons le sentiment que la mémoire est le reflet de la santé du corps. Si cela commence à partir en vrille, cela devient difficile et délicat.

Il est certain que les anciens n'ont pas vu du tout la mémoire sous cet aspect-là. Pour les anciens, la mémoire c'était l'esprit lui-même. Car qu'est-ce que c'était qu'un esprit sinon la capacité de la présence aux choses d'aujourd'hui, mais surtout aux choses passées. Dans un monde où l'on apprenait la sagesse par la bouche des anciens, dans un monde où l'on vivait essentiellement par le souvenir, en évoquant les hauts faits glorieux des ancêtres, les mythes, les grands faits historiques d'une cité, il est évident que la mémoire était purement et simplement le moyen d'être un homme complet, c'est-à-dire d'avoir assimilé une sorte de patrimoine affectif, spirituel, et intellectuel. C'est ainsi que Platon a présenté les actes de mémoire comme le moyen de réveiller en nous la présence d'un monde dans lequel nous avions été lors d'une existence antérieure, et que par cette réminiscence, nous étions capables ici-bas sur terre de ne pas totalement oublier notre origine divine. On est loin du casque d'électrodes sur la tête. La mémoire à ce moment-là c'est l'être humain dans toute sa vitalité à la fois civique, religieuse et intellectuelle.

Or, c'est un peu dans ce sens-là qu'aujourd'hui nous est proposé l'évangile de saint Jean. Saint Jean ne nous dit pas que quand le Christ sera mort, on va nous fabriquer des neurones pour nous ressouvenir de lui. L'Église n'est pas un hôpital spécialisé dans les neurosciences. Le Christ dans saint Jean, et saint Jean lui-même à la suite de ce qu'il a entendu est frappé par le fait suivant. Jean a été le témoin de la parole et des faits et gestes du Christ. Il a pu l'enregistrer dans sa mémoire personnelle, il a pu en parler, il a évangélisé des communautés sans doute en Asie Mineure, et donc, il sait ce qu'est la mémoire dans le sens le plus courant du terme. Mais en même temps, et c'est là que commence à se poser la question de ce que c'est que la mémoire dans la vie chrétienne, en même temps ce qu'il se souvient lui de ce qu'il a partagé, connu de Jésus et ce qu'il a reçu de lui, il prend conscience, il constate le fait que le Christ n'est plus là. Pour lui, sa manière de se situer par rapport au Christ c'est dans l'éloignement progressif. La mémoire devient alors la compensation de l'absence, il n'est plus là. Quand quelqu'un a disparu de notre horizon, la première faculté que nous mettons en œuvre pour être en rapport avec lui, c'est la mémoire. Sa présence reste gravée dans notre cœur et on continue de penser à cette personne. A certains moments la nostalgie est telle qu'on décroche le téléphone portable. C'est la première expérience, l'expérience de la mémoire comme le remède à la séparation et à l'éloignement.

Mais en même temps saint Jean, et sans doute aussi la première génération des disciples, fait une autre expérience et celle-là elle est incroyable. Eux ont connu, et donc ils se souviennent. Mais quand eux parlent, quand ils annoncent, quand ils proclament les paroles de l'évangile : "Les paroles que je vous ai dites", quand ils proclament le salut, ils s'aperçoivent qu'un nouveau phénomène se produit, absolument inouï, c'est le fait que dans le cœur des auditeurs, il se passe presque le même phénomène que pour eux. A travers leurs paroles, à travers leur annonce, surgit dans le cœur des auditeurs une certaine manière de reconnaître la présence du Christ qu'ils annoncent, alors que eux ne l'ont pas connu.

Saint Pierre lui-même a fait la même réflexion dune façon plus lapidaire : "Sans l'avoir vu, vous l'aimez". Pour la première génération des témoins, découvrir que ce qui faisait pour eux très légitimement le mouvement de la mémoire, que ce phénomène-là de réactualise et se renouvelle dans le cœur de ceux qui les écoutent et qui n'ont jamais rencontré le Christ, qui n'avaient jamais entendu parler de lui, qui n'avaient jamais mis les pieds à Jérusalem, et qui tout à coup, lorsqu'ils entendent les paroles que les disciples leur proposent, il se passe en eux un mouvement de présence, de reconnaissance, d'adhésion, de confiance, et finalement de foi qui est aussi fort chez les auditeurs que dans leur propre cœur. C'est une chose inouïe, c'est ce qui a scellé la fondation de l'Église.

C'est là ce que Jean résume en un mot, il cite une parole du Christ : "Je m'en vais, et je reviens". Je m'en vais, c'est-à-dire que vous allez vous, me connaître sur le mode de la distanciation, de la séparation par le temps, de l'éloignement, mais quand vous parlerez de moi, quand vous direz ce que j'ai fait, je reviens non plus comme je l'étais auparavant, mais sur un autre mode, d'une autre façon, mais je reviens pour que la présence que vous pouvez évoquer dans votre cœur par le souvenir au sens classique de la mémoire, se mette en œuvre d'une autre manière : "Il vous fera ressouvenir de toutes choses".

A un moment donné, Jean découvre que la parole qui est fondée sur les souvenirs, cette parole a une puissance qu'il n'avait jamais soupçonné. Pour lui, c'est évident, qu'il se souvienne du Maître, qui ne se souviendrait pas d'un Maître étonnant ? Mais dans un monde où il n'y a pas de culture audiovisuelle, le mieux, ce sont les statues sur les places publiques. On n'en était pas à cette époque-là à dresser des statues à Jésus-Christ sur les places d'Athènes ou de Corinthe. Le mieux de la culture intellectuelle c'étaient les livres, mais cinq pour cent de la population était alphabétisé. Et ce n'est pas garanti que cette proportion était le reflet dans les premières communautés.

Sur le seul mode d'une communication orale, les premiers témoins, que ce soit à Antioche, que ce soit dans les diverses communautés fondées par Paul, et les autres apôtres, tout à coup, jouait comme un phénomène de mémoire, parce que les apôtres étaient suffisamment intelligents pour comprendre que ce n'était pas simplement la puissance de leur verbe, ce n'étaient pas des romanciers ni des poètes au sens où la puissance de leur parole, mais que par leur parole toute simple et familière, qui évoquait la présence de Jésus, ce qu'il avait fait, et ce qu'il avait réalisé par sa mort et sa résurrection, tout cela prenait dans les communauté et les auditoires une nouvelle présence. C'est peut-être cela que nous comprenons mal aujourd'hui, les apôtres eux ont compris que Jésus n'était pas présent dans la communauté sur le mode du ressouvenir, de la représentation. En fait, on n'a pas beaucoup de représentations visuelles dans l'art chrétien des premiers siècles. C'est même assez déconcertant, quand on veut parler du Christ bon berger on prend la figure classique du berger qui porte son mouton sur ses épaules. C'est un thème tout à fait classique dans l'art profane. Mais là, au-delà du visuel, des mots, la présence de celui qu'ils annoncent se réalise dans la communauté d'une façon nouvelle, telle que eux-mêmes ne peuvent pas se l'expliquer.

Frères et sœurs, ce constat, ce miracle, il n'a pas cessé, et même si nous ne en rendons pas compte toujours, dans nos communautés, aujourd'hui, c'est toujours la même chose, pas nécessairement par la parole du prédicateur, mais par le fait que nous écoutions cette parole qui en soi est une parole avec des mots très simples, avec des récits très sommaires, avec un résumé en un vingtaine de pages de ce que Jésus a fait et enseigné, dans chaque évangile, avec un Nouveau Testament dont toute l'antiquité aurait dit que ce n'était certainement pas un chef-d'œuvre littéraire. Avec ces paroles se reconstitue chaque fois la mémoire de l'Église, non pas au sens du souvenir, mais au sens d'une présence renouvelée.

C'est là que les disciples eux-mêmes ont fait l'expérience de l'Esprit Saint. Trop souvent, quand on parle de l'Esprit Saint, on se dit que c'est quelqu'un qui s'empare d'une personne qui devient un inspiré, il commence à faire des gestes bizarres, à parler avec des paroles incompréhensibles, à parler en langues, à chanter des n'importe quoi, etc … Non, la première expérience de l'Esprit dans l'Église, ça été le réveil de la présence. Les apôtres ont alors compris que celui qui avait dit : "Je pars mais je reviens", comment le retour, cette présence nouvelle était-elle possible, sinon par celui qui était l'Esprit, celui qui l'avait ressuscité d'entre les morts et qui était en train chaque fois de le ressusciter au cœur de chacune des communautés chrétiennes.

Frères et sœurs, il y a là quelque chose de très étonnant, c'est le fait qu'aujourd'hui encore même si on reproche à l'Église d'être trop tournée vers le passé, même si on trouve que la liturgie a des rituels un peu désuets, même si l'on trouve que les assemblées chrétiennes sont de moins en moins nombreuses, ou que l'Église a de moins en moins de force dans la société, le problème n'est pas là. Le problème, c'est la présence du ressuscité. Aujourd'hui, si nous sommes là dans cette église, il n'y a pas trente-six raisons, c'est parce que nous avons besoin de rencontrer la présence de celui qui a dit : "Je pars, mais je reviens".

 

AMEN

 

 

 

 
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