AU FIL DES HOMELIES

IL NE VOUS APPARTIENT PAS DE CONNAITRE LES TEMPS

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (25 mai 2017)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

 

« Réunis autour de lui, les apôtres demandaient à Jésus : "Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël" ? »

Frères et sœurs, quand il semble que Dieu n’a pas d’idée, les hommes se chargent d’en avoir pour lui. Le plus grand défaut de l’humanité est sans doute de croire que Dieu ne pense à rien, qu’Il ne prévoit rien, qu’Il est étourdi et qu’Il nous oublie. Les apôtres, conscients de ces lacunes de Dieu, se tournent vers Lui et Lui disent : « Qu’allons-nous faire de notre petite PME ? Jusqu’à maintenant, Tu nous as donné des consignes, Tu as organisé cette entreprise, Tu nous as mis à sa tête et nous T’avons suivi. Certes, il y a eu une erreur de casting au départ, mais on te le pardonne. Tu es passé par un mauvais moment et nous t’avons laissé quarante jours pour te resaisir. Tu es venu nous voir de temps en temps mais maintenant, que faisons-nous ? Nous avons des idées : veux-tu véritablement rétablir la royauté en Israël ? »

Même si cela est dit sur un mode un peu humoristique, telle est l’attitude des apôtres. Ils ne sont pas entrés dans l’aventure proposée par Jésus avec des idées particulièrement géniales. Ils avaient fait leur catéchisme comme tout bon juif de l’époque et ils pensaient que s’ils avaient suivi Jésus, c’était pour participer au rétablissement de la royauté en Israël, avec un certain nombre de conséquences politiques : ils s’interrogeaient notamment sur le temps où ils redeviendraient un peuple. Ils étaient tellement fixés sur cette question qu’ils ne comprenaient pas ce qui s’était passé avec la mort et la résurrection du Christ. Poser cette question signifiait qu’ils n’avaient pas saisi le changement qualitatif dans leur manière d’être avec Jésus et celle de Jésus avec eux. Ils se retrouvaient dans l’adage : « Plus ça changera, plus il faudra que ce soit la même chose ». Tout était déjà fixé d’avance. Ils se trouvaient dans une situation apparemment figée : ce ne sont pas quelques apparitions sur le bord du lac de Tibériade qui allaient changer la face du monde !

« Que vas-Tu faire vraiment ? » Se posent alors toutes sortes de questions. « Allons-nous maintenir le siège social à Jérusalem ? Allons-nous décentraliser ? » Ils n’en ont pas tellement envie, car dès que Jésus les a quittés, ils retournent au Cénacle. « Comment organiser cela ? » Pas la moindre idée ! Ils ne sortent plus, ne parlent plus, ils sont complètement paralysés. Jésus ne leur a rien dit. Que signifie ce jour de l’Ascension pour les disciples eux-mêmes ? Il est dit qu’ils retournent tout joyeux à Jérusalem, mais joyeux de quoi ? Joyeux de rien ! Ils retournent au Cénacle comme ils en étaient sortis avec Jésus au moment de leur dernière promenade hygiénique sur le Mont des Oliviers.

Quel plan ? Quel angle d’attaque ? Sur quelles valeurs faut-il miser ? Il faut une étude préalable. On comprend que les disciples, sentant que la présence de Jésus leur échappe, aient envie de récolter les dernières consignes : « Que nous dis-Tu ? Que faut-il faire ? » Il ne dit rien. Cette attitude dure depuis longtemps. Une dimension de l’attitude chrétienne comprend nécessairement cet énorme point d’interrogation, aujourd’hui peut-être plus qu’avant. Qu’allons-nous faire ? Comment s’orienter actuellement ? Ouvrons un journal, un magazine : on pose des questions sur l’avenir de l’Eglise. Que va faire le pape ? Que font les évêques de France ? Quel avenir va s’ouvrir pour l’Eglise ? Ce n’est pas très bon signe mais l’Eglise est toujours inquiète pour son avenir. Ce n’est pas juste, car si Jésus a dit : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde », cela devrait nous rasséréner.

Jésus ne donne pas de plan ; dans l’Ascension, aucun programme. Il ne propose rien et va même jusqu’à leur "couper l’herbe sous les pieds". « A vous, il n’est pas donné de savoir les secrets du Père, la manière dont Il va agencer le temps et l’histoire pour l’Eglise ». Nous voilà avertis. Si nous lisons le récit de l’Ascension au début des Actes des apôtres comme un programme, on se trompe, car il n’y a pas de plan. Tous les plans qu’ils imaginent tombent les uns après les autres. Les Actes des apôtres se terminent par la mort de Paul et celle de Pierre n’est pas très loin : ce n’est pas un programme réjouissant !

Avec l’Ascension, Jésus explique aux disciples que désormais, Il ne sera plus là. Les apôtres s’interrogent alors sur ce qu’il faut faire. Et Jésus leur annonce le don de l’Esprit. Pour les disciples, le don de l’Esprit ne devait pas recouvrir des réalités très précises. Il en avait été question plusieurs fois dans l’Ancien Testament : l’esprit de Dieu planait sur les eaux au moment de la création, l’Esprit s’emparait de tel ou tel prophète, de tel autre roi qui se mit à danser, à chanter et cela n’aboutit à aucune conclusion rassurante.

Jésus leur demande de rester tranquillement à Jérusalem et d’attendre, comme lorsqu’un évêque qui donne une mission délicate, recommande : « Voyez, et quand vous aurez vu, vous verrez ». C’est le génie de la mission ! C’est à peu près ce que dit Jésus au moment où Il leur dit de partir pour Jérusalem. Il se passe en réalité des choses plus profondes mais difficiles à comprendre. « Il ne vous appartient pas de fixer les temps et les moments que le Père Lui-même a déterminés. Vous n’aurez pas la maîtrise du calendrier ». Alors qu’aujourd’hui nous vivons à l’ère de l’agenda, objet éminemment tyrannique, Jésus nous dit : « N’essayez pas de lire dans l’agenda du Père éternel. Il en est le maître. Même le Fils ne sait pas exactement ce que le Père a décrété, seul le Père le sait ». C’est secret, il n’y a pas de calendrier.

Du point de vue des lieux, Il transfère le siège social qui normalement, devait être à Jérusalem. Jésus est mort et ressuscité à Jérusalem, Il y a revu les disciples. C’est l’endroit fondateur, tout devrait y être organisé. Or, Il déplace le siège social et c’est peut-être cela le grand génie de l’Ascension. Il s’en va. Le siège social n’est plus sur terre : il est difficile d’admettre qu’il ne soit pas là où on croit qu’il est concrètement.

En fait, qu’est-ce que l’Ascension ? Ce n’est pas Dieu qui s’en va, c’est l’humanité que Dieu a prise qui s’en va, c’est assez différent. Imaginer que Jésus s’en va loin du Père en tant que Fils de Dieu, ce n’est pas possible. Si Jésus est Dieu, Il a toujours été auprès du Père durant toute sa vie et son ministère public. Mais, Fils de Dieu, homme parmi les hommes, en tout point semblable à nous à l’exception du péché, c’était différent, Il était parmi nous, Il a demeuré parmi nous, Il a planté sa tente parmi nous, Il est né d’une femme comme chacun d’entre nous, avec quelques nuances, mais c’est quand même une humanité comme la nôtre. Dans l’Ascension, Il emmène cette humanité prise et reçue de notre création, de notre état créé. Il nous embarque dans le cœur du Père. Le siège social fondamental, le Christ homme et Dieu, est déplacé de l’endroit où Il a vécu dans le cœur de Dieu.

Quand nous disons « est monté aux cieux », nous croyons qu’il y a désormais au cœur de la Trinité une humanité concrète, celle de Jésus. Peu de gens y pensent et pourtant c’est fondamental. Quand Jésus remonte aux cieux, Il introduit dans le cœur de Dieu sa propre humanité, et à travers elle, toute l’humanité. Quand on fête « Il est monté aux cieux », on veut dire que désormais, le cœur même de l’humanité est dans le cœur de Dieu, dans le cœur de la Trinité. Ce n’est plus Jérusalem, c’est d’une certaine manière Rome (sans confondre le pape et Jésus-Christ) et toutes nos communautés chrétiennes, car Il est monté aux cieux, et désormais Il est la tête du corps.

Et la tête est dans la Trinité. Le grand changement à l’Ascension, ce n’est pas le Christ, mais nous. C’est l’humanité qui commence à avoir la tête dans le cœur de Dieu. L’humanité vivait jusque-là sur la terre, et Jésus y vivait avec nous. Le lieu d’éclosion, de vie et d’orientation de l’humanité se définissait uniquement en fonction des données de la terre. Israël a toujours vécu en fonction de sa vie sur terre, de ses rois, des institutions et de temps en temps des déportations. Mais il n’a jamais imaginé qu’un jour il pourrait entrer dans le cœur de Dieu.

C’est pourtant ce que veut dire l’Ascension. Celui qui est mort et ressuscité pour nous, est aussi entré pour nous, en notre nom à tous et d’une certaine manière en nous accrochant tous à Lui, dans le cœur même de la Trinité. Telle est la fête de l’Ascension : la rencontre de Jésus ressuscité qui fait entrer son être d’homme dans le mystère de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. C’est ce que nous célébrons aujourd’hui.

Cela change tout. Si jusque-là on pouvait considérer que l’humanité étant créée autonome, pour vivre sur la terre, pouvait simplement gérer les choses, désormais que faire pour rétablir le Royaume de Dieu ? C’est ce que pensaient les disciples, n’imaginant absolument pas qu’ils assistaient à cette transformation radicale de l’humanité entrant dans le cœur de Dieu. Ils n’y virent que du feu. On ne peut pas voir en effet comment une humanité entre dans le cœur de Dieu. C’est le mystère de notre mort. Que se passe-t-il quand on meurt ? On entre à la suite du Christ dans le cœur de Dieu. C’est ce que le Christ accomplit à ce moment-là. Notre humanité en la personne de Jésus, mort et ressuscité, entre désormais dans le cœur de Dieu et par conséquent se pose la question de l’avenir. Il n’y a qu’un avenir pour l’Eglise, qui a les promesses de la vie éternelle, à savoir la vie en Dieu, la vie éternelle. Ainsi, tout ce que vit désormais l’Eglise est orienté vers le cœur de Dieu.

Le fait d’être disciple du Christ suppose qu’il y ait un décentrement radical de nos orientations les plus concrètes : vivre tous les jours, rencontrer des gens… Tout cela a pour but d’entrer dans la Trinité. On pourrait croire qu’il s’agit de lubies de théologiens, de doux rêves, sans penser jamais entrer dans la Trinité. C’est faux, nous y pensons plus que nous le croyons. C’est l’attitude des disciples qui nous le montre. Quand ils voient que Jésus a disparu, deux personnes s’approchent d’eux, et eux comme des nigauds regardent vers le ciel. Il dit : « Pourquoi regardez-vous le ciel ? Ce que Jésus vous demande n’est pas de rêver de votre entrée au ciel. Il faut la réaliser maintenant, ici-bas. Allez, enseignez toutes les nations ». Notre manière d’entrer dans le plan de Dieu n’est pas la fuite des données du monde ou des buts qu’il se donne. C’est au contraire d’entrer dans tout ce tissu de la vie humaine avec ses complications, ses erreurs, ses impasses. C’est d’être là pour témoigner que Dieu est capable de faire entrer l’humanité tout entière dans son propre cœur, dans sa vie trinitaire.

Frères et sœurs, le sens même de l’Ascension prend soudain un éclairage très différent. Nous n’avons aucune prise, on ne peut pas organiser la PME "Royaume de Dieu sur terre", c’est impossible. Nous vivons notre vie sur la terre avec toutes nos difficultés et nos réalités humaines quotidiennes, mais c’est désormais le lieu même où nous découvrons et entrons progressivement dans le Royaume de Dieu. Il ne s’agit pas d’échapper à la vie humaine et à ses contingences. Chacune de nos vies, chacune de nos destinées, chacune de nos existences, nous ouvre vraiment le Royaume de Dieu.

C’est ce qui va se passer dans l’histoire de l’Eglise, où pourtant se sont déroulés beaucoup d’événements décevants et parfois même révoltants. Cela n’empêche pas que si l’Eglise existe encore aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’a jamais perdu cette orientation fondamentale de croire que tout ce que l’homme pouvait vivre aujourd’hui est un moyen d’entrer dans le mystère du Royaume.

Que la fête de l’Ascension nous rappelle cette donnée fondamentale : ne pas fuir le monde, ne pas reconstruire un "super-monde" par-dessus le monde qui existe, mais savoir que dans le monde tel qu’il est, Dieu est capable d’inscrire le dessein qu’Il a pour nous de nous rassembler tous dans son cœur et dans sa vie trinitaire.

 
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