AU FIL DES HOMELIES

QUE TON REGNE VIENNE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Jeudi de l’Ascension – année B (10 mai 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, permettez-moi d’aborder ce thème du mystère de l’Ascension du Seigneur par une question qui vous semblera sans doute un peu incongrue voire saugrenue : que faut-il faire des morts ? C’est une question très grave qui obsède l’humanité depuis les origines. Dès l’origine en effet, l'humanité s’est sentie fondamentalement répartie selon deux statuts : soit on est vivant, soit on est mort. Il s’agit de marquer nettement la différence entre ces deux statuts et cette préoccupation n’a cessé de hanter l’esprit des humains jusqu’à nos jours : où mettre les morts ?

Aujourd'hui, selon le néologisme maintenant bien connu, on "panthéonise". On se dit que mettre quelqu'un au Panthéon, c’est mettre dans un endroit glorieux où la mémoire est assurée – du moins on l’espère – mais c’est aussi une certaine façon de poser une différence entre la manière dont tel homme ou telle femme était bien vivant parmi nous sur la terre et celle dont maintenant il demeure parmi nous, à travers un mausolée, un mémorial ou toute autre solution.

Aujourd’hui, nous avons en grande partie résolu le problème des rites funéraires par des solutions que l’on veut aseptisées : il ne faut pas de microbes, d’ADN reconnaissable, etc. Mais dans l’ancien monde, les préoccupations d’hygiène ne présidaient pas au domaine des rites funéraires, il fallait bien marquer la différence entre les vivants et les morts. Les cadavres placés sous la terre entraient à l'évidence dans un autre monde, ils n’étaient plus de notre monde, c’est pour cette raison que l'on a imaginé les enfers, ce lieu dans lequel les humains décédés demeurent définitivement fixés. Mais au fur et à mesure que l'humanité a réfléchi sur ces problèmes, elle a trouvé d’autres solutions. Par exemple pour les Romains, l’apothéose, la divinisation était un moyen de reconnaître que l'empereur, ou tel grand personnage politique, avait rendu de si grands services à la nation ou à l’empire qu'il fallait lui trouver un endroit convenable de l’autre côté, et c’est comme ça que l’on a imaginé des paradis de toutes sortes en fonction des services rendus.

Toute une partie de la réflexion philosophique sur l'immortalité de l'âme est venue de là : comment peut-on dire, avec une certaine justice, que ceux qui sont morts sont bien morts et séparés de nous mais en même temps, qu'ils sont quand même vivants ailleurs. Evidemment, dans les systèmes antiques, on n'imaginait pas que la personne se trouvant de l'autre côté pourrait nous rendre des services aujourd’hui, on ne priait pas César, Auguste ou Tibère de nous donner la grâce de bien réussir dans les affaires. Le problème était de savoir ou d'imaginer où étaient les morts.

La solution fonctionne encore quand on est aux prises avec le problème de la mort qu'il faut expliquer à des enfants, on dit qu’il est parti "auprès de Jésus". C’est exactement la même idée, la personne n’est plus là, elle est ailleurs. C’est la solution classique mais pour le cas de Jésus, ça ne tenait pas. En effet, Il était certes mort mais Il était ressuscité et donc, que faire d'un ressuscité ? On ne peut pas le traiter comme tout le monde, c’est un cas unique. On ne peut pas dire non plus que Jésus soit ressuscité pour revenir et continuer à "gérer les affaires", même si des disciples le pensaient quand ils Lui demandaient si c’était maintenant qu’Il allait établir le Royaume en Israël. Ça voulait dire : « Quand reprend-on les affaires ? Maintenant que Tu es vivant, comment faire aboutir et réussir le projet ? »

Ces questions-là ne sont pas fantaisistes : où sont les morts, que font-ils, que peut-on attendre d'eux ? Même si la plupart du temps, l'image qui nous vient spontanément, est celle d’un "ailleurs" ; c’est généralement ce que l’on pense pour dire que quelqu’un est mort : il est parti, il nous a quittés, il est ailleurs. Cela vient confirmer ce pressentiment que l’humanité est divisée en deux, ceux qui ont vécu et ceux qui vivent encore. Mais dans le cas de Jésus, Il a vécu, Il vit encore ; Il est mort mais Il n’est pas vraiment mort ; Il est vivant comme on le proclame dans les annonces de la résurrection : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? »

Alors, où le "caser" ? C’est le cas difficile à gérer, exceptionnel. Quand on s’en est aperçu, on a compris l’originalité extraordinaire de la fête de l’Ascension. Tout d’abord, il faut se débarrasser du schéma spatio-temporel car il est certain qu'à l’époque, ciel et terre représentent bien plus que deux espaces, ce sont deux modes de vie, ce qui veut dire qu’on ne peut pas prendre les termes "monter aux cieux" à la lettre. Dans les représentations de l’époque, dans la manière d’envisager les choses, quand on se retrouvait devant cette question, on ne répondait pas en termes spatio-temporels, on n'avait pas la vision du monde que nous avons aujourd’hui. Pour les anciens, le monde était unifié, un : il y avait le monde de la terre, le monde des astres, celui des planètes et des étoiles, le monde des anges, le monde des puissants, des dominations, des principautés, le monde sous la terre, le monde des enfers et le monde de la mort à proprement parler, tout cela formait un monde unique, conduit et dirigé par Dieu. Or, le schéma qui venait spontanément à l’esprit pour décrire une "prise de pouvoir" était : Il est monté, Il est exalté, Il est élevé.

On savait bien que c’était une métaphore spatiale, mais cela voulait dire que dans l’élévation, celui qui était élevé prenait prise sur la réalité au-dessus de laquelle il était élevé. Autrement dit, l’Ascension, est une sorte de "prise de pouvoir" sur l’univers entier. C’est la base même du schéma qui a conduit à formuler les choses comme saint Luc à la fin de son Évangile et au début des Actes des apôtres. L’Ascension n’est pas du tout un départ, ce n’est pas un adieu, c’est une prise de possession globale du monde entier et c’est pourquoi à l'époque, dans les trois ou quatre premiers siècles surtout, quand on fêtait l’Ascension, on avait l’impression de célébrer la plus grande des fêtes puisque c’était le moment où le Christ avait pris possession de son Royaume, lequel ne se limitait pas à la terre, au petit groupe des apôtres et aux quelques amis qui avaient été témoins de la résurrection. Pour dire qu'il avait pris possession du monde entier, on l'a fait à travers cette image, à travers cette métaphore de l’élévation du Christ, un peu comme dans les armées, lorsqu'on voulait acclamer un nouveau chef militaire, on le dressait sur un bouclier ou sur un pavois.

C’est la question du trône, démultiplié : quand vous siégez sur le trône, vous dominez la réalité. C’est l’image de l’Ascension : Il s’élève dans le ciel, c’est-à-dire qu’Il prend possession de l’univers. On ne peut donc pas dire que l’Ascension soit une apparition spéciale, c’est l’accomplissement des apparitions du Ressuscité. Elle conclut et scelle définitivement la prise de possession de toute la création par le Christ ressuscité. Il le manifeste par le fait que désormais, Il est à la fois vivant parmi nous puisqu’Il affirme son règne partout, mais en même temps, Il est vivant dans le cœur de Dieu, dans son Royaume, c’est-à-dire là où Il veut nous mener. C'est le sens même de l’Ascension, il est dans la manière dont le Christ tient l’entre-deux, entre la condition humaine des vivants ici-bas sur la terre et la condition glorieuse de la résurrection que Lui-même inaugure pour tous les hommes.

La fête de l’Ascension n'est donc pas simplement un petit épisode, un vidéo-clip de départ de fusée, c’est vraiment la manière dont, tout à coup, le Christ fait comprendre à ses disciples que désormais, il ne s’agit pas de rétablir la royauté en Israël, de refaire de l’ancien, c’est l’inauguration d’un monde nouveau, qui récapitule aussi bien ce qu’il y a ici-bas sur la terre que sous la terre, comme on le dit dans le CredoIl est descendu aux enfers. Il a commencé à sauver ceux qui étaient dans la mort depuis des siècles ; avant de récapituler tout cela avec cette magnifique image décrite dans la lettre aux Ephésiens : Il est d'abord descendu, c’est la venue du Christ dans le monde pour assumer la création la plus humble, qui est notre condition humaine, mais ensuite Il est remonté, ramenant avec Lui les captifs, c’est-à-dire l'humanité tout entière qui avait été captive de la mort. Il la prend avec Lui et Il l'entraîne dans son triomphe. Là encore, Paul utilise une métaphore tirée des fameux triomphes impériaux, lorsqu’un général victorieux rentrait à Rome, il passait sous l’arc de triomphe qu’il avait fait édifier, il était suivi par ses captifs et le butin de guerre. Celui qui avait remporté la victoire rassemblait sous son pouvoir tous ceux qu’il avait tenus captifs sauf qu'à la différence des empereurs romains, on n'allait pas ensuite les vendre comme esclaves sur le marché ; au contraire, on allait leur donner la véritable liberté et l'affranchissement, par la vie du baptême dans le Royaume.

Reste encore une chose : si le Christ est maintenant dans le Royaume et s’Il doit faire rayonner la plénitude de la création à partir de Lui-même, s’Il est dans le domaine qui nous échappe, celui du Royaume où Il est déjà parvenu, comment va-t-Il faire pour que cette œuvre de re-création continue ? C’est l’Eglise, c’est-à-dire nous aujourd’hui qui sommes là pour faire rayonner la puissance de salut du Christ à travers notre vie, à travers nos communautés, les lieux où nous vivons et ce monde. C’est la raison pour laquelle les anges demandent pourquoi ils restent ainsi à regarder le ciel. Il ne faut pas regarder le ciel autrement qu'au sens de la visée ultime car alors, ce qui était demandé, ce n’était pas de restaurer le royaume d’Israël ni de vivre dans l’attente, mais de retrouver le dynamisme inauguré par Jésus et donné par sa résurrection.

Voilà ce qui fait notre condition de croyants : nous sommes dans l’espace situé entre le monde des vivants et le monde nouveau du Royaume qui n’est plus un espace de mort mais de vie surabondante, la vie de Dieu et nous sommes sous la mouvance de l’Esprit qui fait que nous l'Eglise, nous devenons, au moment même où le Christ entre dans son Royaume, le relais, le lien entre le monde des vivants que nous sommes et le monde de l’au-delà qui n’est plus celui des morts mais celui du Vivant. C’est nous qui sommes chargés de témoigner et de mettre en œuvre la continuité entre les deux.

Voilà pourquoi dans la mentalité du monde antique, où l'on avait cette vision si séparée, si radicalement hétérogène entre le monde des vivants et celui des morts, cette fête de l’Ascension ne pouvait que frapper l'imagination, le cœur et la sensibilité religieuse des croyants. Pour les anciens, l’Ascension était presque plus importante que la Pentecôte, qui n’était qu’une sorte de bulletin de mission, les indications pratiques. Le véritable gain remporté était l'Ascension.

Frères et sœurs, c’est là où nous avons peut-être perdu le sens poétique de l’Ascension. Cette poétique de l’Ascension vient du fait que lorsque nous regardons le monde avec les yeux du Ressuscité, nous le voyons déjà dans une unité, un dynamisme, une cohésion, que le monde en lui-même ne peut pas nous donner : c’est ce qui fait la grandeur de la vision chrétienne de l’histoire et du monde.

On ne peut pas comprendre le monde tout seul, fermé sur lui-même. Fondamentalement, le regard que l'on porte sur le monde est celui qui voit le monde au-delà du monde : on ne peut pas regarder le ciel au sens d'un monde séparé, il faut le regarder désormais comme le lieu vers lequel nous sommes appelés et où, dans tous les gestes de notre vie, nous sommes appelés constamment à faire cette espèce de transfiguration de notre existence et de celle de nos frères pour qu’advienne le Royaume. En ce sens, l’Ascension est aussi la fête de cette belle supplication du Notre Père : « Que ton règne vienne ! »

 
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