AU FIL DES HOMELIES

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FAUT PAS REVER !

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année B (25 mai 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Ascension
"Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? »  Frères et sœurs, j’ai décidé aujourd’hui de vous expliquer le mystère le plus compliqué de la foi chrétienne à partir du titre de deux émissions de télévision française. On dit que les sermons de saint Jean de Malte sont compliqués, je ne peux pas faire plus simple. 

La première émission s’appelle "Des racines et des ailes". Je crois que tout le monde connaît, parce que c’est quelque chose de très beau. Quelle est l’idée de cette émission ? C’est que pour entrer dans l’intimité d’une ville, d’un monument, d’un vestige, il faut le voir avec des ailes et dans ses racines. Avec des ailes, c’est simple, aujourd’hui, on a des hélicos, bientôt on aura des caméras montées sur des drônes, et on peut réaliser des vues imprenables sur les villes et sur la réalité. Mais on sait aussi que cette connaissance par le survol ne suffit pas pour entrer dans l’intimité d’un monument ou d’une ville, il faut aussi voir ses racines, non seulement les racines spatiales, c’est-à-dire les sous-sols d’un grand bâtiment, les fondations cachées d’un grand monument, mais aussi les racines historiques, les racines de son passé. Ainsi donc, une ville, un monument, ne se livrent que par le regard des ailes, et le regard presque souterrain des racines. 

       Il en va de même pour la résurrection. La résurrection est l’événement central de notre foi, et je pense que saint Luc, un peu comme Patrick de Carolis, a pensé qu’il fallait voir la résurrection sous l’aspect des racines, évidemment, mais aussi sous l’aspect des ailes. D’une certaine manière, je définirais volontiers la résurrection, comme la résurrection vue sous l’aspect des ailes. Je m’explique. Les racines de la résurrection, c’est la chair du Christ, c’est ce qu’il a été parmi nous, c’est ce qu’il a vécu, c’est comme le dit encore saint Luc, celui avec qui nous avons mangé et bu avant sa mort et sa résurrection. Les racines, c’est essentiellement le récit évangélique. C’est pour cela d’ailleurs que je trouve très beau que les premiers récits que l’on trouve dans les évangiles, ce soient des récits qui se passent au bord du tombeau, c’est-à-dire là où affleurent les racines, et commence la pousse d’un arbre ou d’une plante. Le tombeau, c’est ce lieu ouvert sur les racines, sur l’enracinement dans la terre, mais en même temps, puisque c’est un tombeau ouvert et vide, la pierre a été roulée, c’est pierre ouverte sur l’avenir. 

       Donc il y a bien là une théologie des racines. La plupart du temps, quand nous pensons la résurrection, nous la pensons vue sous l’angle des racines. Mais il faut bien reconnaître que s’il n’y avait que cet angle-là, cet angle de prise de vue, nous serions un peu déçus, il manquerait quelque chose, il faut les ailes. Et pourquoi ? Parce que la résurrection n’est pas dissociable. C’est l’événement central de l’histoire de l’humanité, c’est l’événement central du salut, c’est le moment où à la fois, tout ce qui est enraciné dans l’existence humaine, dans la vie du monde, dans l’histoire de l’humanité, est en train de prendre des ailes. Déjà, dans la résurrection, saint Jean nous donne une sorte de première approche de l’Ascension, lorsque la pauvre Marie-Madeleine qui tout à coup est complètement fascinée par le fait de voir le jardinier, essaie de lui saisir les pieds en lui disant : Rabbouni, et à ce moment-là, le Christ lui dit : ne me retiens pas, je monte, c’est-à-dire, n’arrête pas la résurrection dans son processus. Laisse faire pour que la résurrection trouve ses ailes. Ne m’empêche pas d’avoir des ailes. Au fond, c’est cela que le Christ dans : ne me retiens pas, il faut que je passe de ce monde au Père. 

       Donc, la résurrection, c’est non seulement les racines, sortir de la mort et du tombeau et du sous-sol de l’histoire de l’humanité, de son péché, de sa souffrance, et de toutes ses limites, mais c’est ouvrir le domaine des ailes. Je ne veux pas faire de pub, mais c’est quelque chose comme ça, c’est le moment où effectivement, l’humanité du Christ trouve sa véritable dimension. ? Autrement dit, il ne faut pas penser l’Ascension après la résurrection. L’Ascension est le développement de la résurrection. ? Pour bien signifier les ailes, et aussi les enraciner, les Actes des apôtres, le récit que nous en avons entendu tout à l’heure, nous fait percevoir l’Ascension du Christ à travers une figure très ancienne. C’est la figure de l’intronisation royale chez les hébreux, dans la tradition des rois d’Israël, en général du Moyen-Orient. Je n’irais pas jusqu’à dire que toute la royauté est l’estrade, mais, il y a un peu ce cela. On a toujours pensé dans l’Antiquité, que la situation royale était une situation en surélévation. Donc le roi, et c’était pratiquement un rituel d’intronisation, montait les marches de son trône et s’asseyait sur son trône. L’escalier est donc une invention royale dans tous les sens du terme, parce que c’est le moment où l’homme s’élève. C’est pour cela que l’autel est sur des gradins, c’est pour cela que le théâtre se déroule aussi sur des gradins pour aujourd’hui, c’est pour cela qu’il y a toujours une estrade lorsqu’un personnage officiel préside, comme le quatorze juillet, je ne vous raconte pas tout cela. 

       Donc, les apôtres, quand ils accompagnent Jésus dans cette apparition de l’Ascension qui est la dernière apparition de la résurrection, le dernier volet de la résurrection, ils lui posent la question : "Est-ce que c’est maintenant que tu rétablis la royauté en Israël ?" Jésus donne une réponse qui ressemble à une échappatoire : "Il ne vous appartient pas, il ne m’appartient pas, la royauté ne se pense pas tout de suite en termes de prise de position politique". C’est un thème classique, Jésus ne veut pas rentrer dans une visée politique de la royauté. Mais en même temps, et c’est là où c’est intéressant, c’est qu’il répond à la question, car au moment où il s’élève, c’est exactement un rituel d’intronisation. Pour nous, élever, nous avons maintenant les schémas à cause des fusées qui partent, Ariane et compagnie, mais pour eux, s’élever, c’est monter les degrés, et là, c’est monter les degrés au passif : il est élevé, c’est-à-dire que c’est le Père qui lui fait monter les degrés de son trône royal. Et c’est pour cela que cela se termine sur un petit nuage, car dans la mentalité hébraïque, le nuage c’est le trône de Dieu. C’est donc le moment où le Christ est assis à la droite du Père. Le Christ répond bien à la question : "Est-ce maintenant que tu rétablis la royauté en Israël ?" il dit : ce n’est pas à vous de le décider, et en même temps, il se donne le chic de procéder par la volonté de son Père, à son rituel d’intronisation. A ce moment-là, c’est la réponse : le Seigneur est roi. 

       D’une certaine manière aujourd’hui, l’Ascension c’est la fête du Christ-Roi. On en a inventé un autre parce qu’on aime les doublets dans la liturgie latine, mais en réalité, c’est aujourd’hui la fête du Christ-Roi, c’est l’Ascension, c’est l’intronisation royale du ressuscité sur son nuage qui est son trône, il est élevé et à ce moment-là, les apôtres sont fascinés. Dans la tête des apôtres, et c’est ce qui est très intéressant pour l’évangile de Luc, l’histoire est terminée. Il faut bien le comprendre, quand les apôtres sont ébahis devant le mystère de la disparition de leur Seigneur, pour eux, ils vivent la fin de l’histoire. Il ne faut plus bouger, la résurrection est achevée, le Seigneur est intronisé comme Seigneur, que voulez-vous de plus ? c’est fini. Et dans ce petit récit apparemment anodin, c’est une certaine théologie de l’histoire qui est dite : cela veut dire que les apôtres qui sont bon public, disent : voilà, ça y est, il a répondu à notre question, on reste là et l’on attend. 

       C’est ici qu’intervient la deuxième émission de télévision. Cette deuxième émission, moins bonne que la première, c’est "Faut pas rêver" ! Qu’est-ce que cela veut dire : faut pas rêver ? Cela veut dire une chose toute simple : vous croyez toujours que c’est en rêvant d’un ailleurs que vous allez vous accomplir, et que votre accomplissement, c’est une sorte de fuite en avant dans un monde que vous  imaginez mais sans consistance, uniquement la consistance de votre rêve, de vos désirs et de votre imagination. Et les anges sont là pour dire : il ne faut pas rêver, comme dans l’émission. En réalité, ne rêvez pas, il y a des rêves qui sont déjà réalisés, et l’on vous montre alors à la télévision, telle réalisation pour aider des enfants à tel endroit, ce qui veut dire que le rêve n’est pas uniquement dans l’imagination, mais le rêve est déjà dans la réalité des faits, le courage, la prise du réel à bras le corps, dans lequel on trouve effectivement un accomplissement qui est finalement mieux qu’un rêve. 

       C’est le deuxième versant. Dans l’Ascension, au moment où les apôtres croient d’une certaine manière  que tout est arrivé et qu’ils vont pouvoir vivre dans le rêve, les anges leur disent : il ne faut pas rêver ! Le rêve n’est pas dans ce que vous imaginez, une sorte d’intronisation du Seigneur qui serait la fin de l’histoire et qui bouclerait tout, le rêve il est là, à votre portée, c’est ce que vous allez être, c’est ce que vous allez réaliser. C’est la manière dont vous attendrez l’Esprit, c’est la manière dont vous construirez la communauté, c’est la manière dont vous évangéliserez le monde de vos contemporains. C’est la manière dont vous témoignerez pour le Nom. En réalité, faut pas rêver, cela veut dire : ne restez pas dans une sorte d’absence du monde comme dit le Christ, vous retirer du monde parce qu’il est auprès du Père, mais au contraire, le rêve que vous croyez réaliser va s’accomplir à travers et tout au long de l’histoire de ce monde. Et d’une certaine manière, ce matin, nous continuons "faut pas rêver". Nous sommes à l’émission "Faut pas rêver" dont le régisseur et le metteur en scène est le Christ lui-même. C’est-à-dire que chaque fois que nous sommes rassemblés pour l’eucharistie, chaque fois que nous baptisons des enfants comme nous allons le faire, chaque fois que nous réalisons dans notre vie, un peu plus d’espérance et de charité, chaque fois que nous témoignons de la réalité même de la puissance du ressuscité, chaque fois, nous faisons la démarche que nous demandent les anges en face du Christ monté dans la gloire, élevé dans sa gloire nous, nous ne sommes pas des rêveurs. 

       Les chrétiens ne sont pas des rêveurs. Le réalisme même du salut, le réalisme  même de la gloire et de la seigneurie du Christ, c’est le fait qu’elle s’accomplit jour après jour dans note histoire, dans notre temps, là où nous sommes, autour de nous. C’est pour cette raison que Luc a mis ce récit au début des Actes, car c’est exactement l’articulation. Quand il a raconté l’évangile, c’étaient les racines, au moment de l’Ascension on croit que ce sont les ailes et qu’on peut rester là, et en réalité, il dit : non, il faut revenir, il ne faut pas rester dans un rêve qui vous abstrait du monde, il faut rentrer dans la réalité et la texture du monde. La vérité de la foi, du christianisme et de la seigneurie du Christ, c’est de rentrer dans ce tissu de l’histoire du monde. 

       Je trouve cela extraordinaire, c’est la grandeur de l’Église. Là où la plupart des religions se sont toujours pensées comme des moments où l’on se rend absent de l’histoire, on va rêver dans sa pagode, ou dans son sanctuaire au fond des grottes, où l’on fume du hasch pour mieux se donner des idées et des représentations religieuses, les chrétiens ont toujours dit : nous ne vivons pas dans le rêve. Là où il y a le pauvre qui a besoin de mon amour et du témoignage de ma charité, c’est là que s’accomplit la seigneurie du Christ. Là où il y a le malade que je vais visiter, c’est là où s’accomplit la seigneurie du Christ. Là où il y a l’eucharistie, là où le peuple rassemblé confesse le Christ présent mort et ressuscité, là il y a le mystère de la royauté du Christ. 

       Frères et sœurs, qu’en baptisant Stanislas, Adélaïde et Eponine, nous redécouvrions pour notre propre compte à quel point notre foi chrétienne nous invite à retrouver à la fois nos racines, et ne jamais perdre nos ailes. 

 

       AMEN 


 

 

 

 

 
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