AU FIL DES HOMELIES

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FUMÉE FRAGILE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (17 mai 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Saint Jean de Malte : Extinction du cierge pascal 
Frères et sœurs, j'aurais voulu commencer par cela, une question qui peut sembler anodine et simplement liturgique : pourquoi éteindre ce cierge pascal ? et progressivement vous amener à méditer sur deux autres questions qui sont deux questions de société et qui me semblent très importantes. La deuxième : qu'est-ce que Benoît XVI est allé faire au Brésil ? et la troisième question peut-être encore plus grave et difficile, mais qui me semble liée à cette fête de l'Ascension : vous avez tous entendu parler de l'humanisme, c'est quelque chose qui est au centre d'une bataille entre ceux qui veulent la récupérer, les athées, et les autres qui veulent récupérer ce même humanisme, les chrétiens. L'humanisme est-il profondément athée ? L'humanisme est-il chrétien ? 

         Je vais revenir sur une note plus sympathique, le cierge pascal éteint. Que veut dire éteindre une bougie ? Vous le savez, quand on arrive dans une église, on sait que la célébration liturgique a pris fin parce qu'on voit le bedeau, on voit le frère passer et éteindre les bougies. C'est la marque même de la fin d'une célébration, de la fin d'une rencontre, d'une prière commune, peut-être même d'une prière personnelle, parce que nous aimons quelquefois quand nous prions seuls, marquer ce moment en allumant une bougie chez nous. Plus précisément, qu'est-ce qu'éteindre le cierge pascal ? On pourrait se dire : tout rentre dans l'ordre, la grande aventure est finie, chacun rentre chez soi, les hommes chez les hommes, et Dieu chez Dieu, et la frontière se verrouille à nouveau et c'est terminé. C'est un peu comme lorsqu'on termine un pèlerinage avec des gens qu'on ne connaissait pas auparavant, quand chacun va rentrer chez lui, on s'échange le téléphone, l'adresse, le mail pour envoyer les photos en pièces jointes (quand ça marche !!!) et pourrait dire voilà, l'Ascension, c'est le moment où Dieu remonte au ciel, Il nous laisse juste ce qu'il faut pour que nous puissions communiquer malgré la fermeture de la frontière, à savoir de belles histoires écrites par les évangélistes, et les sacrements, comme le prolongement des gestes sauveurs du Christ. Avec ça, mesdames, messieurs, débrouillez-vous, moi, je retourne auprès de mon Père ! 

       Vous l'avez entendu dans l'oraison du début de cette eucharistie, ce que nous fêtons aujourd'hui ce n'est pas le Fils qui retourne auprès de son Père, car Il ne remonte pas seul. Il remonte avec son humanité, et c'est cela qui est révolutionnaire et qui change les choses. 

       Cela m'amène à la deuxième question que je voudrais explorer avec vous : le cierge pascal qui s'éteint, je le redis, ce n'est pas Dieu qui nous quitte, j'ai envie de dire que c'est plutôt comme l'humanité qui est aussi ténue et fragile que cette fumée qui montait dans le ciel, c'est cela que nous avons vu. Nous n'avons pas contemplé Dieu qui nous quitte, nous avons contemplé dans cette petite fumée le corps même du Christ qui a vécu sur terre, qui a pris chair, qui a souffert, qui est ressuscité, et qui maintenant, transfiguré et ressuscité, monte auprès de son Père. C'est ça cette petite fumée qui monte, c'est ce qu'il y a de plus fragile de l'humanité qui est maintenant invitée à venir siéger à côté du Père. 

        Vous voyez bien qu'à ce moment-là, on peut poser la deuxième question : pourquoi le pape est-il allé au Brésil ? Il y a beaucoup de raisons, mais je n'en retiens qu'une, c'est celle qui m'intéresse aujourd'hui pour réfléchir avec vous sur le mystère de l'Ascension. J'entendais dernièrement à la radio, un pentecôtiste brésilien à qui l'on demandait pourquoi il avait quitté l'Église catholique pour rejoindre ce mouvement ? Il répondait ceci : ce que j'aime dans ce mouvement, c'est que j'ai une relation très personnelle avec Dieu ; il y a Dieu, il a moi, je lis quand je veux et comme je veux la Parole de Dieu. L'Église catholique est un système très lourd qui m'empêche de m'élever vers Dieu. C'est fort intéressant, car on est très exactement au cœur du sujet, c'est-à-dire quelqu'un qui pense que pour pouvoir s'élever auprès de Dieu doit être tellement léger qu'il en devient solitaire : moi et mon Dieu. Je fais allusion ici à une image que j'ai beaucoup aimée citée par un historien à propos de la société gréco-romaine, un historien qui s'appelle Paul Veyne, et qui explique que la société ancienne est comme une cordée d'alpinistes. Vous ne vivez pas seuls, il n'y a pas d'individualisme et quel que soit l'acte que vous posez (il parlait justement des actes de piété dans la Rome antique), pourquoi est-ce si important ? parce que l'acte de piété que je pose n'engage pas que moi, mais engage toute la société. Je crois que cette image est très intéressante en ce jour où nous célébrons l'Ascension. L'Ascension ne concerne pas que le Christ ressuscité et transfiguré qui monte au ciel. Pour continuer la métaphore des alpinistes, Il est le premier de cordée qui nous entraîne. Pour repasser à la Parole de Dieu et à l'extrait de l'épître aux Ephésiens dont nous lisions un extrait tout à l'heure, le Christ est la tête qui entraîne le corps, et ce corps, c'est nous, c'est l'Église. 

       Je crois que c'est cet aspect du problème que ne comprenait pas ce cher monsieur pentecôtiste, je suis sûr qu'il prie pour sa famille, pour tous les gens qu'il aime, je ne mets pas en doute sa prière personnelle. Aujourd'hui, ce que nous célébrons, c'est une communauté. Nous ne faisons pas notre salut tout seuls, mais nous sommes tous ensemble concernés par le salut de l'autre. Il y a véritablement une communauté et nous formons ce corps. Pour reprendre l'image du corps, on peut citer le texte de saint Paul qui parle du corps en disant : l'œil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de toi. C'est comme si on disait que Jésus nous dit qu'il n'a plus besoin de nous. Il est monté vers le Père, et maintenant, c'est une page tournée, c'est fini. Vous voyez frères et sœurs, un des aspects de cette fête de l'Ascension c'est quelle concerne vraiment la communauté et la dimension communautaire de l'Église. Nous sommes tous ensemble attachés, librement parce que nous avons été touchés par l'amour de Dieu, nous sommes tous attachés à la même corde, et nous sommes tous attachés à la même tête, le Christ qui tire le corps vers son Père. 

       Ma troisième question touchait à l'humanisme. Peut-être pur forcer un peu le trait, je crois que ce que nous célébrons aujourd'hui c'est la fête de l'humanité. Bien sûr, ce n'est pas la fête de "l'Huma", vous l'avez bien compris, mais ce n'est pas non plus un humanisme athée, heureux d'avoir tué le père, d'être débarrassé de la dimension divine. Quand je dis que nous célébrons aujourd'hui la fête de l'humanité, écoutons le message des anges aux apôtres : arrêtez de regarder vers le ciel. Les anges ne disent pas cela aux apôtres pour leur dire : tout est fini, vous retournez à vos occupations habituelles, mais ils disent cela aux apôtres pour leur expliquer que l'activité, l'apparition de Dieu ne se fait plus à travers des moments extraordinaires, le lieu de présence de Dieu ne se manifeste même plus à travers un corps bien particulier qui est celui de Jésus incarné qui a vécu une trentaine d'années sur terre, mais le lieu d'activité de la révélation du Père et du Christ remonté auprès de son Père, c'est effectivement l'humanité. Par conséquent, ce que les anges disent ce n'est pas de dire aux apôtres : contentez-vous maintenant de l'humanité, mais ils veulent signifier que c'est au cœur même de l'humanité que vous allez contempler une sorte de théâtre dans lequel on va voir quelqu'un s'attacher, se détacher, revenir, quitter la cordée, se laisser transformer par le Christ. A ce moment-là on peut dire que l'humanisme est un humanisme chrétien. Pourquoi ? Parce que pour reprendre encore la métaphore du corps, l'humaniste athée c'est celui qui dit : je suis l'œil et je n'ai pas besoin de la main, je suis le corps, je n'ai pas besoin de la tête. Le véritable humanisme chrétien que dit-il? Je reconnais quelque chose d'incroyable, c'est que Dieu est venu habiter la terre, et en ce jour, nous célébrons l'humanité qui est invitée à venir habiter le ciel. C'est l'humanité elle-même qui est transfigurée et qui devient véritablement le lieu de l'activité de l'apparition, du travail, de l'évolution de Dieu au cœur de l'humanité. 

       En entendant le début du livre des Actes des apôtres, je n'irai pas plus loin, c'est là qu'on a une nouvelle conception de l'histoire. Auparavant l'histoire qu'est-ce que c'est ? Ce sont des enquêtes, on va visiter des ethnies un peu bizarres, voir quelles sont leurs habitudes alimentaires, vestimentaires, sociales, c'est cela l'enquête. Mais la grande nouveauté du texte de saint Luc, c'est l'histoire en tant que lieu de déploiement de l'action de Dieu. Par conséquent, nous avons à chercher Dieu au cœur de l'histoire, au cœur de notre corps, de l'Église, au cœur de notre vie. 

       Frères et sœurs, que cette fête de l'Ascension ne soit pas pour nous une fête secondaire, parce que c'est vrai que nous sommes plutôt attachés à Noël et à Pâques, mais que nous puissions véritablement y reconnaître à la fois cette dimension communautaire, le fait que nous sommes tous attachés au bon sens du terme, les uns avec les autres, parce que nous sommes tous tirés par le Christ vers le Père, et que nous puissions aussi à travers notre humanité, quelle qu'elle soit y discerner la présence de Dieu. 

 

       AMEN 

 

 
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