AU FIL DES HOMELIES

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NON PAS UN AUTRE MONDE MAIS CE MONDE DEVENU AUTRE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année B (12 mai 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Monceaux-l'étoile : Tympan de l'Ascension
"Le Seigneur Jésus s'élève, Il remonte dans les cieux. Le Seigneur Jésus quitte le monde, Il retourne au Père, Il s'assied à la droite du Père, Il reviendra comme Il est parti, Il nous prendra avec Lui dans le monde nouveau."  Ces expressions, les images qu'elles évoquent, nous sont familières et décrivent, de façon au premier abord satisfaisante, ce mystère de la fête de l'Ascension. Jésus quitte le monde : c'est donc la fête de l'absence du Christ. Jésus retourne auprès du Père, Il s'éloigne donc vers un autre monde. Il reviendra, il y a donc un temps futur, un avenir où de nouveau le Christ sera parmi nous et nous prendra avec Lui. Ces thèmes de l'absence, de l'ailleurs, du futur sont ceux qui structurent notre représentation imaginaire de ce mystère de l'Ascension. Et effectivement ces images sont comme la projection du mystère de l'Ascension dans notre expérience humaine, cette expérience qui s'exprime inévitablement dans l'espace et dans le temps. C'est pourquoi, à la suite des Actes des apôtres, nous nous exprimons en termes de temps, d'avant et d'après, en termes d'espace, d'ici et d'ailleurs. Et nous nous représentons ainsi le départ du Christ, la montée du Christ, le retour futur du Christ.

        Mais ces images ne sont que des images, et si elles peuvent permettre d'ébaucher quelque chose du mystère du Christ dans son Ascension, il ne faut pas que nous soyons trompés par ces images comme si le Christ était totalement absent, comme si le Christ, avec son Père, était ailleurs, comme si le monde nouveau, inauguré dans le Christ ressuscité, était un monde uniquement futur, à venir, pas du tout commencé, totalement autre et étranger par rapport à notre monde actuel. Il faut donc que, d'une certaine manière, nous puissions corriger ces images afin de ne pas nous laisser abuser par elles comme si elles étaient l'expression exacte d'une réalité qui est inimaginable et qui dépasse de très loin ce que nous essayons d'en balbutier.

       Certes, le Christ est absent, nous ne le voyons pas, nous ne pouvons pas l'étreindre ni le toucher, nous vivons dans un monde qui semble vide de Dieu. Et c'est pourquoi tant d'hommes, autour de nous, semblent s'en passer, s'en passer même peut-être allègrement. C'est pourquoi tant d'hommes et nous-mêmes à certains jours, nous avons l'impression que nous sommes seuls, seuls au monde.

        En un certain sens, il y a une absence de Dieu, mais il ne faut pas nous laisser prendre à cette apparence et la justifier frauduleusement par les images du thème de l'Ascension. Si nous disons que le Christ est absent, cela veut dire que sa présence n'est pas manifeste, qu'elle n'est pas évidente, éclatante et que, de ce point de vue, elle peut sembler, à certains moments, comme une absence. Mais cette absence, en réalité, n'est qu'une façon de parler. Le Christ est réellement présent aujourd'hui comme hier, comme demain. Il est là, non seulement à notre porte, comme le dit l'Apocalypse, mais dans la vie de ce monde, au cœur de ce monde. Le Christ est présent, constamment présent, et si cette présence n'éclate pas à nos yeux, elle n'en est pas moins vraie, infiniment plus authentique que l'impression d'absence que nous pouvons avoir parfois.

       Si nous nous représentons le Christ dans son Ascension, comme s'éloignant, comme allant ailleurs, cela veut dire qu'effectivement le mystère du Christ est infini, incommensurable à notre expérience, qu'Il ne peut pas se laisser étreindre par nos mains, que nous ne pouvons pas le situer, le circonscrire à l'intérieur de notre univers, qu'Il ne tombe pas sous les prises de nos sens, que nous ne pouvons pas dire : "Le Christ est ici ou Il est là, Il est comme ceci, Il est comme cela". Il n'est pas dans les limites de notre monde, mais nous ne devrions pas croire pour autant que le monde de la Résurrection, le ciel, la demeure de Dieu, que le monde nouveau inauguré par le Christ dans sa Résurrection et son Ascension sont un autre monde, un monde qui serait à côté, ailleurs, plus loin. Ce monde n'est pas situé quelque part, à côté de notre monde, c'est un monde qui est le même que notre monde. Ce n'est pas un autre monde, c'est notre monde devenant autre, c'est notre monde transformé, transfiguré. Et comme il n'est pas encore transformé et transfiguré, c'est notre monde en voie de transformation, en voie de transfiguration, et pourtant déjà dans le corps du Christ réellement transfiguré et transformé.

        Et si nous disons que nous attendons le retour du Christ, que nous attendons la vie éternelle et la résurrection, il ne faut pas que nous croyions que cela veut dire que tout commencera après, que c'est seulement à la fin du monde, que c'est seulement après notre mort, quand nous aurons nous aussi quitté ce monde, que commencera une nouvelle vie qui serait une vie en quelque sorte sans rapport chronologique, sans continuité avec notre vie actuelle. Comme si on terminait une étape et puis on en commençait une autre. Cette vie éternelle, cette béatitude auprès de Dieu, cette résurrection, elles sont déjà commencées, la vie éternelle est déjà au cœur de notre vie actuelle, temporelle, nous sommes déjà avec le Christ et déjà sa Résurrection est à l'œuvre en notre cœur, au fond de nous-mêmes.

       Il faut donc que nous sachions utiliser ces images sans nous laisser abuser par elles. Parler de l'Ascension, ce n'est pas renvoyer dans un ailleurs, un au-delà, un plus tard, un avenir, le mystère du Christ. Parler de l'Ascension, c'est affirmer que maintenant, aujourd'hui, ici même, surgit, fait irruption d'une manière encore invisible, d'une manière que nous ne pouvons pas encore cerner et discerner, mais qui est réelle, surgit la puissance de la Résurrection et de la vie de Jésus-Christ. Maintenant le Christ n'est pas parti, le Christ nous emporte, c'est différent, le Christ est là, mais en quelque sorte, et j'emploie toujours des images, comment ferions-nous autrement ? le Christ qui est là nous prend avec Lui, nous met en mouvement, met ce monde et ces habitants du monde que nous sommes, en pèlerinage, en exode, en chemin. Nous ne sommes plus statiquement fixés dans le déroulement indéfini et cyclique des années, des saisons, des siècles, des générations, nous ne sommes plus, comme l'imaginaient les hommes d'autrefois, dans un monde qui sans cesse revient sur ses propres pas pour reprendre inlassablement les mêmes erreurs, les mêmes évènements, les mêmes circonstances. Notre monde est polarisé, attiré, il est appelé, il y a un désir, un appel au cœur de chacun d'entre nous, et c'est cela la présence dynamique, vivante du Christ, Il n'est pas absent, Il est présent, mais pour nous mettre en marche, pour nous mettre en mouvement.

        Le monde nouveau n'est pas un ailleurs, ce n'est pas autre chose que nous, autre chose que notre monde. Mais c'est bien notre monde, tel qu'il est, qui doit être de fond en comble renouvelé. La promesse de l'Ascension n'est pas une promesse d'évasion, une promesse dans laquelle on nous dirait : "bon, on arrête tout et l'on recommence, c'est raté, alors on va faire mieux, je ferai mieux la prochaine fois". Non c'est avec notre monde, notre monde de péché, notre monde d'erreur et de souffrance, notre monde pesant, notre monde de souci et de lourdeur, c'est avec notre vie que se fait le monde nouveau, c'est la substance même de ce que nous sommes, avec toutes nos limites, toutes nos pauvretés, qui doit être transfiguré. Nous ne sommes pas appelés à aller autre part, à délaisser cet univers, cette vie, les événements et la quotidienneté de notre vie pour nous évader dans d'autres choses. Nous sommes appelés à découvrir au cœur même de ce que nous vivons de plus humble, de plus dérisoire, de plus apparemment lourd et médiocre, au cœur de cela découvrir la fulgurante transcendance de Dieu. Dieu est là, et c'est cela que nous sommes, c'est notre pauvreté que Dieu aime au point de la transformer en gloire. La gloire de Dieu n'est pas ailleurs, elle est à l'œuvre en nous. Et c'est pour cela que la gloire de Dieu et sa Résurrection et son bonheur ne sont pas pour plus tard, ils sont commencés dès maintenant.

        Quelquefois on trouve étrange l'attitude de Dieu qui, à la fin de notre vie, nous juge sur ce qu'a été cette vie. Il nous semble qu'il devrait y avoir un rattrapage après coup, comme s'il était injuste que nous soyons jugés sur une vie que nous avons passée en dehors de la question, en dehors du Royaume, sans voir Dieu, sans rien savoir au fond, et voilà que nous sommes jugés pour l'éternité sur ce que nous avons fait dans ce monde-ci, alors que tout se jouait dans l'autre monde. Mais c'est justement qu'il n'y a pas d'autre monde, c'est ce monde-ci qui doit devenir autre. Et il n'y a pas une autre vie qui commencerait à zéro après, elle est déjà commencée. Si nous ne savons pas reconnaître la vie éternelle maintenant, comment pourrions-nous la reconnaître après ? C'est la même, elle est déjà là, elle est commencée au cœur de notre vie de chaque jour. C'est maintenant qu'il faut faire naître, qu'il faut laisser naître, car c'est Dieu qui la fait naître, laisser naître en nous cette vie éternelle, c'est maintenant qu'il faut être attentifs, prêts à capter les indices de cette naissance. Ce n'est pas plus tard que la question se posera, elle est posée. Et nous avons tous les éléments pour connaître cette vie, car la puissance de l'amour de Dieu est à l'œuvre en nous. Si nous savons rentrer au cœur de notre expérience, si nous savons lire dans le cœur de nos frères et dans notre propre cœur, la vie éternelle y est déjà, elle est là, ce n'est pas autre chose d'aimer éternellement avec le cœur de Dieu et de commencer à aimer maintenant ce frère qui est à côté de nous, et celui-là qui est un peu plus loin, et celui-là qui est plus difficile à aimer, c'est la même chose, c'est le même problème, c'est le même mystère. Dieu ne nous proposera pas autre chose que cela qui est déjà en œuvre maintenant.

        L'Ascension, c'est la fête de la transformation radicale de notre regard sur nous-mêmes, de notre regard sur nos frères et sur le monde. Le Christ ressuscité nous apporte une dimension nouvelle, entièrement neuve, mais neuve à l'intérieur de l'ancien, à l'intérieur du quotidien, à l'intérieur des limites mêmes de notre monde. La vie du Christ ressuscité va faire éclater les limites de notre monde, mais c'est ce monde limité qui va éclater, ce n'en est pas un autre. Alors il faut, en ce jour, tous les jours, que nous sachions lire, regarder, découvrir, discerner, aimer. Car finalement, c'est de cela qu'il s'agit : si nous savions aimer, aimer le monde, aimer nos frères, notre propre chair, notre vie, nous aimer nous-mêmes et pour cela aimer Celui qui est l'Amour, aimer Dieu source de nous-mêmes, source de nos frères, source de l'amour qui nous unit à nos frères, si nous savions aimer, et pour cela nous laisser aimer, alors nous commencerions à entrer dans ce monde nouveau et dans cette vie éternelle.

      AMEN 


 

 
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