AU FIL DES HOMELIES

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ABSENCE ET PRESENCE DE DIEU

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année B (12 mai 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Montceaux-l'Étoile : Les apôtres regardant le ciel 
"Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ?" Ce regard est peut-être de l'ordre du souvenir, du passé, du regret. Les apôtres ont vécu avec Jésus, ils l'ont entendu parler, ils ont vécu en sa présence, présence réelle de Dieu auprès d'eux, une véritable intimité et communion avec le Fils. Jésus a pu être leur confident, Il a pu être Celui qui s'est fait proche d'eux, Celui dont ils trouvaient plaisir à entendre la voix, Celui dont ils ont aimé les gestes, les paroles, le regard. Il est cet ami, Il est ce compagnon, Il est ce Dieu qui s'est fait si proche d'eux qu'ils n'ont peut-être pas toujours saisi jusqu'à quel point Il pouvait les aimer.

        Et cette intimité, cette communion a pris un aspect tout à fait nouveau le jour où ils ont vu le Christ mort et ressuscité, il y a eu comme un tournant dans leur vie, un espoir qui renaît, une sorte d'événement central qui marque toute une vie. Et pendant quarante jours, nous dit saint Luc, Il est apparu à ses apôtres, Il a montré combien désormais Il était avec eux par un surcroît de vie, un surcroît d'amour qui est la force et la plénitude de Dieu qui l'avait ressuscité. Or au moment où se déroule l'Ascension, il y a certainement comme une brisure, une cassure.

        Pourquoi ces hommes de Galilée restent-ils ainsi à regarder le ciel ? Mais tout simplement parce que cela semble être un départ et que ce départ, voire cette fuite, semble marquer une absence, que désormais tout ce qu'ils connaissaient, tout ce qu'ils avaient vu, tout ce qu'ils avaient touché et entendu du Verbe de Dieu semblait disparaître à leurs yeux, qu'il y avait cette intimité et cette communion qui n'allaient plus se faire puisqu'Il s'évaporait, puisqu'Il semblait disparaître derrière une nuée.

        Le Christ qui s'est incarné, le Christ qui a vécu parmi les hommes, le Christ qui a mangé avec les hommes, qui leur a parlé, qui a témoigné de son amour et de sa présence, d'un seul coup se fond et disparaît dans la nuée. Il y a comme l'impression que Jésus en retournant vers le Père, vers la gloire, qu'en étant exalté, que quelque part Il se désolidarise de l'homme, qu'il y a une sorte de perte d'identité en Jésus s'Il quitte ainsi l'humanité. Il se crée dans le cœur des apôtres et des disciples une réelle absence de Celui qui est parti. Ainsi comme quand nous perdons un être cher, il ne nous reste plus que le souvenir de ce qu'il a été et que nous essayons tout le temps de rattraper, nous essayons d'avoir quelque chose de celui qui quitte, de celui qui part. Nous essayons de garder un souvenir, un témoignage, mais cela semble souvent trop dérisoire car cela ne le rend pas présent.

        En est-il ainsi pour Jésus ? S'est-il ainsi désolidarisé ? Est-il ainsi parti et a-t-Il quitté notre monde en rejoignant la gloire du Père et en nous laissant comme les témoins de souvenirs de ce qu'Il aurait dit ? "Hommes de Galilée pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ?" Si ces hommes de Galilée ne vivaient que le souvenir, ils s'arrêteraient sur le passé, le passé aussi beau soit-il est malgré tout toujours révolu, il est réellement passé. Or les apôtres ne doivent pas vivre sur le passé, ils doivent vivre dans le présent de ce que le Christ leur a laissé, ils doivent vivre non pas dans le souvenir, mais dans la mémoire, c'est-à-dire dans l'actualisation des gestes, de la parole, de la présence de Jésus au milieu d'eux.

        Pourquoi regarder le ciel ? tout simplement parce que le Christ leur a dit qu'Il allait leur envoyer d'en-haut la force, Il allait leur envoyer le défenseur, Celui qui leur rappellerait toute chose, Celui qui leur ferait connaître toute réalité. C'est cet Esprit Saint, cette force d'en haut, cette plénitude de vie et d'amour de Jésus qui est donnée. Jésus nous donne d'en-haut la force de son Esprit, la force de l'amour, et justement l'amour a la capacité d'actualiser, de rendre présent tout être même qui s'éloigne, si on aime vraiment il reste présent par l'amour qu'on lui porte. Jésus reste présent à nous car nous faisons mémoire de son amour c'est-à-dire que nous vivons réellement de son amour. Et donc cet amour n'est pas un amour éthéré, mais il est un amour qui se fige dans notre vie, qui s'inscrit dans notre corps, qui s'enracine dans notre être. Jésus nous laisse les gestes et les signes de son amour. C'est pourquoi la dernière parole dans l'évangile de Marc laissée aux apôtres juste avant l'élévation et l'exaltation, c'est : "allez, de toutes les nations, faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit". Que l'amour dont Je vous ai aimés, que l'amour que vous avez reçu soit désormais dans le cœur de chacun, soit désormais dans le corps de chaque être, que cette puissance, cette force de la Résurrection soient en partage pour tous ceux qui veulent croire. Voilà quel est l'amour. Voilà quelle est la présence ultime, voilà quel est le don définitif de Jésus.

        Et donc d'une manière peut-être plus remarquable qu'on ne l'aurait jamais imaginé Jésus est réellement présent. Son amour est réellement efficace. Le don de sa vie est réellement agissant dans notre monde. Et les apôtres deviennent les témoins privilégiés de cet amour, ils deviennent les acteurs du salut, ils deviennent ceux par qui Jésus devient présent, alors que s'ils étaient restés sur la présence temporelle de Jésus, sur le fait qu'un jour Il se soit incarné, qu'ils l'aient vu et touché, Il serait resté dans le souvenir, le passé et le regret. Or ils sont appelés au présent de la vie avec Dieu, et ce présent de la vie avec Dieu, ils le vivent par l'amour reçu, par l'amour qu'ils veulent bien recevoir et donner aux autres, ils deviennent ces acteurs et ces témoins privilégiés de la gloire de Dieu en eux. C'est pourquoi désormais s'ouvre le temps de Jésus présent dans son Église, le temps de Jésus présent au cœur des hommes à travers les apôtres. Juste­ment, aujourd'hui, regarder Jésus, c'est regarder son action dans les hommes à travers les apôtres et leurs successeurs les évêques, à travers le peuple de Dieu rassemblé, témoin de la foi en Jésus, vrai homme, vrai Dieu, ressuscité, vivant à jamais, rempli de la plénitude et de la totalité de la force de Dieu, comme nous le disait saint Paul dans la deuxième lecture que nous avons entendue.

        Hommes d'Aix-en-Provence, pourquoi rester ainsi à regarder le ciel ? Tout simplement parce que le ciel est pour nous le signe de la divinité comme il l'était pour les juifs et comme il le demeure pour les apôtres, parce que le ciel ce n'est pas pour y lire par l'astrologie notre avenir, ce n'est pas non plus pour y regarder simplement les éclipses, c'est pour comprendre que par la croix du Christ, signe visible de la présence de Dieu en ce monde, Dieu a uni la terre et le ciel pour marquer que notre monde n'est plus séparé du monde divin. Jésus a retrouvé ce monde dans une puissance d'amour qu'Il nous a laissée et cette puissance d'amour agit aujourd'hui dans notre monde, agit aujourd'hui dans nos cœurs, agit aujourd'hui dans cette Église, dans notre communauté. C'est la réalité même de ce que nous vivons, qui est une réalité d'ordre sacramentel c'est-à-dire qu'aujourd'hui nous devons naître à la vie de Dieu. Et c'est ce que réalise le baptême, c'est ce que va recevoir Louis, c'est ce de quoi il va être marqué, de l'Esprit Saint pour être authentifié fils de Dieu, pour être marqué dans sa vie la plus intime de l'amour de Jésus, de recevoir ainsi ce geste capable de le sauver et de le rendre porteur de la parole de Dieu et de le faire agir et être témoin privilégié de cette action de l'amour de Jésus en lui.

        Pourquoi regardons-nous le ciel ? parce que s'inscrit en nous, par notre naissance à la vie de Dieu, notre avenir, notre dynamisme, notre tension vers Dieu, notre capacité à être réellement en Dieu ceux qui s'avancent vers le Royaume tout en le construisant. C'est ça la force de l'Église. C'est parce que nous savons que l'Église est le corps du Christ, constituée de membres différents mais qui agissent dans le principe unique de l'amour de Dieu. Parce que le Christ est tête de cette Église et que la tête a rejoint le Père, de cette tête, vient toute la force et la puissance du corps. Ce corps se déploie comme un organisme vivant se déploie, il est encore sur cette terre, agit, grandit, mûrit avec parfois ses grandeurs et ses misères comme tout corps d'ailleurs, mais pour la gloire de Dieu, car en ce corps agit la tête, la force, la splendeur et l'unité du principe qui réside en Dieu.

       Pourquoi rester ainsi à regarder le ciel ? car nous savons que ce n'est pas pour contempler le passé et regretter que Jésus ne soit plus présent physiquement parmi nous. Ce n'est pas pour regarder l'avenir en nous disant et en attendant un peu mieux que ce que nous avons. C'est pour contempler la gloire qui est en nous à l'heure actuelle. Gloire qui est en nous par la présence réelle que sont les sacrements, dans l'eucharistie que nous allons vivre notamment. C'est pourquoi nous ne sommes pas brisés par une absence ou par une seconde mort, nous ne sommes pas vidés de la présence de Dieu en attendant qu'elle se réalise en nous. Mais nous vivons réellement et d'une manière présente la vie de Dieu, d'abord parce que nous continuons à être les porteurs de la parole de Dieu, les témoins privilégiés que Jésus aime encore les hommes et qu'Il leur manifeste cet amour. Ensuite parce qu'Il nous a laissé les signes de son amour et que ces signes nous font exister par le baptême, nous font grandir par l'eucharistie, nous font agir par la confirmation pour témoigner de cet amour de Dieu.

        En fait l'Ascension marque d'une manière tout à fait particulière cette gloire de Dieu en nous et elle marque finalement cette absence présence qui nous fait vivre dans une dynamique de foi. Dieu est plus réel que jamais puisque le Christ, en étant auprès du Père, se fait tout à tous. Il a la capacité non plus d'être localisé dans un lieu ou dans un temps donné, mais Il a la capacité parce qu'Il aime chacun de nous, d'être présent au milieu de nous, en chacun de nous. Alors, frères et sœurs, c'est aujourd'hui que nous touchons à cette intimité de Dieu, c'est aujourd'hui que nous communions à la vie de Dieu, c'est aujourd'hui que nous aimons encore écouter sa parole voir son visage, entendre et apprécier ce qu'Il est, entrer en communion et dans l'intériorité du Fils par les signes de son amour, par la gloire à laquelle Il nous appelle et nous revêt, par les témoins qu'Il fait de nous aujourd'hui.

        AMEN


 

 
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