AU FIL DES HOMELIES

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UN MONDE NOUVEAU EST CRÉÉ AU CŒUR DU MONDE ANCIEN

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (16 mai 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L'événement que nous célébrons aujourd'hui en cette fête de l'Ascension est sans doute le défi le plus extraordinaire que donne notre foi à la représentation courante que nous nous faisons de notre monde, de notre univers. Cette représentation positiviste du monde, que l'on croit quelquefois scientifique, même si elle ne l'est que de façon très approximative, peut se résumer dans cet adage célèbre: "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme". C'est dire que l'univers est un système clos sur lui-même, sans aucun apport d'un extérieur quelconque, sans aucune communication avec un ailleurs de cet univers.

        "Rien ne se perd" dit-on ? Eh bien si ! Voilà que notre foi s'inscrit en faux contre ce principe. Et précisément, l'évènement que nous fêtons aujourd'hui, consiste en ce que le corps du Christ, l'humanité du Christ, la réalité humaine du Christ dans sa chair et dans son âme ne font plus partie de notre univers. Il y a cette part de l'univers qui, pour nous, chrétiens, est la part la plus noble, la plus essentielle, la plus centrale, et cette part disparaît du monde des coordonnées du monde, des limites de ce monde.

       La Résurrection du Christ, ce n'est pas seulement le fait que Celui qui était mort a repris vie, mais Il a repris vie d'une vie nouvelle, radicalement autre, une vie qui n'est plus la vie de ce monde, qui n'est pas un supplément de vie terrestre, mais qui est cette vie nouvelle du Christ ressuscité. Le Christ, par sa Résurrection, quitte le monde : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde par l'Incarnation, maintenant Je quitte le monde et Je vais au Père". C'est ce qu'a manifesté cette expérience du tombeau vide. Le Christ n'a pas été enlevé du tombeau, Il ne s'est pas Lui-même absenté du tombeau pour aller ailleurs, Il a cessé de faire partie de notre monde, Il a disparu de notre univers. Et c'est cela que symbolise, qu'exprime cet événement de l'Ascension quand le Christ, aux yeux de ses apôtres, s'élève dans le ciel et disparaît derrière les nuées du ciel.

        Le Christ ne fait plus partie de ce monde. Il y a cet élément de notre univers qui était la nature humaine, la vie, la chair du Christ qui désormais n'est plus dans le système de notre univers. Et pour nous, chrétiens, cette humanité du Christ n'est pas un élément quelconque de l'univers, elle en est l'élément fondamental, le plus précieux, le plus noble, le plus central, le plus important. C'est en quelque sorte la part la plus belle, la plus essentielle de notre univers qui n'est plus dans les limites de notre univers. Autrement dit cet univers que nous imaginons volontiers comme un univers clos, comme un système qui se suffit à lui-même, cet univers tout à coup se trouve comme décentré, comme privé de son centre d'équilibre. Voici que désormais le centre de l'univers est ailleurs.

        "Je quitte le monde et Je retourne au Père". Voici que le Christ non seulement comme Dieu, mais le Christ avec sa nature d'homme, cette nature d'homme qu'Il a prise dans le sein de la Vierge Marie, voici que le Christ, en qui se concentre tout l'essentiel de l'humanité, est dans le sein du Père, c'est-à-dire non pas dans un ailleurs qui se trouverait quelque part, mais dans un ailleurs qualitatif. Il est désormais la cellule fondamentale d'un monde nouveau et ce monde nouveau qui, à travers la chair du Christ, fait corps avec toute notre humanité, avec chacun d'entre nous et l'ensemble des générations humaines depuis toujours et pour toujours, cette humanité du Christ qui fait corps avec nous nous attire, nous aspire. Voilà que notre univers n'est pas seulement privé d'une portion de lui-même, mais que notre univers est en quelque sorte tout entier comme décentré vers un ailleurs, un ailleurs qualitatif qui est le sein du Père, qui est le sein de la Trinité, qui est ce monde nouveau, mystérieux, dont nous ne savons pas ce qu'il est, sinon qu'il est autre que notre monde et qu'il est ce vers quoi nous sommes polarisés, attirés, aspirés.

        Dans notre représentation de l'univers il y a cet élément fondamentalement nouveau, nous ne sommes pas un univers autosuffisant, nous ne sommes pas un univers qui trouve en lui-même ses raisons d'être, ses moyens de vivre, nous ne sommes pas un univers qui plonge dans ses propres racines la sève qui lui permet de durer, d'évoluer, de se transformer, notre univers n'a de sens que par rapport à autre chose que lui. Nous sommes un monde, nous sommes une humanité, chacun d'entre nous est un être qui trouve son centre de gravité, sa signification, sa réalité ailleurs qu'en lui-même. Nous ne nous suffisons plus, nous ne pouvons pas nous contenter de revivre éternellement des cycles par lesquels notre réalité se renouvellerait, se restructurerait, retrouverait en elle une vitalité qui lui permettrait de franchir une étape nouvelle. L'histoire n'est pas un recommencement, il n'y a pas une phase croissante, puis une phase décroissante de l'univers et puis de nouveau une croissance et de nouveau une décroissance, il n'y a pas cette sorte de représentation cyclique des choses, il y a désormais une sorte de dynamique qui nous appelle vers quelque chose, vers quelqu'un, vers quelque part, vers autre chose que nous-mêmes. Nous sommes définis par autre chose que nous-mêmes, précisément par la chair du Christ glorifiée, la chair du Christ divinisée, la chair du Christ introduite au cœur même du mystère de Dieu et qui nous appelle dans ce mystère.

        La fête de l'Ascension n'est donc pas une fête qui nous détourne de ce monde. Ce serait une vision tout à fait fausse des choses de croire que, à cause de l'Ascension, parce que le Christ est au ciel, nous devons comme les apôtres garder nos regards fixés vers ce lieu où le Christ vient apparemment de disparaître. Nous ne sommes pas démobilisés par rapport à notre monde, nous ne sommes pas soustraits aux soucis quotidiens et à la réalité concrète de ce monde. Au contraire, par la fête de l'Ascension, par ce mystère que nous célébrons, par cette réalité de notre foi, notre monde trouve son sens, son sens véritable. Plus que jamais nous sommes de ce monde, plus que quiconque les chrétiens sont de ce monde, mais de ce monde dans son sens véritable qui n'est pas un univers clos sur lui-même qui se contenterait de se répéter ou de s'user progressivement, nous sommes plus que quiconque de ce monde parce que, à cause de notre foi, nous savons que ce monde a un sens, qu'il a une signification, qu'il ne se suffit pas à lui-même, mais qu'il est appelé vers un accomplissement, vers une perfection, vers une perfection qui déjà est en train de naître car ce que nous serons nous est déjà donné. Il commence déjà à apparaître, déjà dans notre cœur, dans notre corps, déjà dans l'univers les semences de la résurrection, les semences du monde nouveau sont plantées. C'est à nous, chrétiens, de les discerner, de les cultiver, de les faire germer, grandir. C'est cela notre rôle dans cet univers de le conduire, à travers nous, par l'œuvre de l'Esprit qui nous est donné et qui passe par nos cœurs et par nos mains, de conduire cet univers vers ce qu'il doit être, ce qu'il doit devenir, vers son accomplissement réel. Nous sommes au milieu de cet univers comme le ferment, comme ce qui doit aider l'ensemble à lever comme la pâte, à se lever, à avancer, à se mettre en marche, à discerner ce vers quoi nous allons. C'est pourquoi les chrétiens ont à être à la première place dans toutes les réalités de ce monde, réalités familiales, réalités politiques, professionnelles, réalités culturelles, dans tous les domaines nous sommes chez nous. Ce monde est notre monde, il est notre monde plus que celui de quiconque, car nous savons par notre foi que ce monde a une destinée, qu'il a une orientation, qu'il est polarisé vers quelque chose qui lui donnera sa plénitude. Et donc en tous les domaines, nous avons à apporter ce surcroît de signification, ce surcroît de vie, nous avons à être les témoins de cette aspiration que le Christ exerce à l'égard de toutes les réalités terrestres, de toutes les réalités mondaines. Rien n'est sans importance, car tout va vers cet accomplissement où le Christ nous précède, où Il nous attire, où Il nous appelle.

        Nous devons être donc, nous chrétiens, au premier rang des hommes de ce monde. Nous sommes plus que l'homme ou la femme que nous avons l'air d'être, que l'être humain que nous avons l'air d'être, nous sommes déjà, dans l'humanité même, divinisés. Cela n'apparaît pas de façon plénière, mais cela est à l'œuvre au fond de nous-mêmes, et cela est à l'œuvre au fond de toute réalité de ce monde. Et nous avons à révéler à ce monde ce qu'il est vraiment, ce qu'il est en profondeur, lui révéler sa vérité. Il faut que notre foi soit assez grande dans notre cœur pour qu'elle puisse non seulement se justifier aux yeux des autres, mais encore apporter à tout cet univers cette révélation de ce qu'il est, cette révélation de ce qu'il devient, de ce qu'il est en train de devenir, de ce qui germe en lui.

       Frères et sœurs, nous allons maintenant baptiser Morgane, nous allons la plonger dans les eaux de la vie. Ce n'est pas simplement pour cette vie, mais pour la vie éternelle que nous allons la plonger dans cette présence vivifiante de Dieu, car en elle est déposé le germe de cette vie éternelle comme en chacun de nous. Elle va recevoir la vie éternelle dès maintenant, dès aujourd'hui, la vie du monde nouveau, la vie du Christ ressuscité. En la plongeant dans l'eau baptismale, nous la plongeons dans la Pâque du Christ, dans sa mort, sa Résurrection, son Ascension, nous la plongeons dans cette dynamique que le Christ imprime à chacun d'entre nous et qui nous entraîne vers ce monde nouveau, vers cette réalité nouvelle déjà naissante au cœur de notre vie ici-bas. Morgane, comme chacun d'entre nous, va devenir le témoin pour l'univers de cette appartenance au monde de Dieu, de cette communion réelle que Dieu a voulu établir entre Lui et nous et pour laquelle il a créé ce monde.

        Rien ne se perd, rien ne se crée. Si, tout est l'œuvre de la création de Dieu et tout vient en quelque sorte se perdre en Dieu, se perdre pour s'y trouver en plénitude. Oui, nous sommes tous déjà les membres de ce monde nouveau qui naît, qui grandit, qui prospère, qui fleurit, qui déjà envahit tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons autour de nous. Voilà notre message. Voilà ce que nous avons à vivre. Voilà ce que nous avons à dire.

       AMEN


 

 
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