AU FIL DES HOMELIES

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UNE ASCENSION POUR LES AUTRES

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année B 8 mai 1997)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Collonges-la-Rouge : Tympan de l'Ascension 
"Enfin seul". C'est peut-être ce que le Christ se dit après bien des pérégrinations terrestres. Retourner finalement chez soi, dans le sein de sa famille, après avoir eu bien des vicissitudes sur cette terre où l'on a été harcelé par les hommes jusqu'à en être crucifié, après être ressuscité et avoir encore parlé à ses apôtres qui avaient quand même un peu la nuque raide, qui n'arrivaient pas à comprendre qu'Il était vraiment ressuscité, le Christ pourrait se dire "bien c'est fini, tout est bien, Je rentre chez Moi, à Dieu vat, on verra bien comment ils se débrouilleront. Enfin seul". C'est imaginer l'Ascension finalement dans ces cas-là comme une évasion, comme le fait que le Christ justement en a un peu trop sur le cœur et qu'Il a eu beau parler du Père, les apôtres ne comprenaient pas. Il a eu beau prêcher, annoncer la Bonne Nouvelle, faire des signes, faire des miracles, finalement la Résurrection semble tomber un peu à plat. C'est imaginer effectivement dans ces cas-là que le mystère même de l'Ascension pourrait simplement être le fait que, puisque le Christ était sorti du Père, il fallait qu'Il y retourne et qu'entre temps Il avait dû faire une œuvre un peu pénible et que les hommes, peu ou prou, devaient essayer de suivre le Christ, bon an mal an, même s'ils ne s'en sortaient pas.

        Mais l'Ascension n'est peut-être pas mystère d'évasion, ce n'est pas le fait simplement que le Christ a fait coucou à l'humanité et puis qu'ensuite Il rentre dans sa loge comme si le spectacle était fini. Sinon on aurait pu penser que, dans ce cas-là, le mystère de l'Incarnation n'était qu'un festival de Cannes à l'échelle divine. Mais non l'Ascension, l'Incarnation, le mystère du salut, je ne pense pas que ce soit simplement les ors et les paillettes ou le cinéma divin.

        Il faut plutôt comprendre l'Ascension comme l'accomplissement même de ce que le Christ a voulu réaliser, de ce à quoi Il a voulu conduire l'humanité. C'est vrai que, quand on y pense, l'Ascension, c'est finalement le fait que l'on ne voit plus le Christ, qu'Il disparaît à nos yeux, qu'il n'y ait plus cette manière proche et sensible de le voir, de l'entendre, de le toucher. Et pourtant l'Ascension va nous permettre encore plus certainement de comprendre le mystère même du salut pour l'homme. L'Ascension se présente en fait d'abord comme le désir même du Christ d'accomplir le salut qui est de retourner le regard des hommes vers le Père, de tourner leur cœur vers l'amour qui étreint le Père et le Fils dans l'Esprit qui leur est commun. C'est peut-être tout simplement de prendre tout ce qui constitue l'homme pour désormais lui montrer le sens et la direction, le chemin vrai et droit qui conduit vers le Père, alors que l'homme s'était égaré et s'était détourné de Dieu après la chute et le péché originel. L'Ascension est vraiment l'accomplissement du mystère du salut, comme quoi, comme le dit saint Paul, tout le corps qu'est l'Église a une tête et que cette tête qui est le Christ est déjà entrée dans la divinité, dans le ciel, dans l'éternité. En somme l'Ascension, si c'est le mystère du salut, c'est le mystère de l'accomplissement du Christ, du salut pour les hommes. C'est l'humanité qui entre dans la divinité. Avec l'Incarnation, nous avions eu le fait que Dieu se fait homme, nous avons eu ce mystère où l'éternité rentre dans l'humanité, la divinité prend chair, le Verbe se fait chair, quelque chose de grand et qui nous dépasse, nous l'avons célébré dans le petit enfant qui naît et qui est couché dans la crèche. Et l'Ascension nous ouvre à cet autre dynamisme de l'Incarnation qui est de voir que cette humanité assumée par le Christ, cette humanité vécue par Jésus, cette humanité qui a fait corps avec sa divinité rentre dans l'éternité, rentre dans le ciel, rentre dans le bonheur éternel, qu'une part même de la plus profonde humanité est au cœur de Dieu. Ce n'est plus simplement Dieu qui est au cœur de l'humanité, mais l'humanité au cœur de Dieu.

        Et je crois que cela nous fait comprendre qu'ainsi le Christ ne s'évade pas parce qu'Il n'a pas fait semblant d'être homme, pas plus qu'Il ne s'est donné en spectacle ou qu'Il a fait une mise en scène en vivant parmi les hommes, pas plus pour Lui l'Ascension n'est la fin d'un spectacle ou la fin d'une mise en scène, mais c'est au contraire le fait qu'ayant assumé pleinement sa condition d'homme, c'est cet homme-là qu'Il fait rentrer dans la joie et le bonheur de Dieu, dans son Amour, et qu'Il appelle ainsi chacun d'entre nous à faire que notre humanité peu à peu se dirige, s'ouvre à cette gloire et à cet Amour de Dieu. Ce qui fait que le mystère même de l'Ascension ne cesse de se déployer au fur et à mesure des temps. Ce mystère de l'Ascension doit remplir toute notre vie. Cela peut correspondre, pourrions-nous penser d'abord, au désir même de ce que veut vivre l'homme, l'homme n'est-il pas dirigé d'abord vers un désir qui toujours le dépasse ?

        D'ailleurs ce qui vaut le coup certainement d'être vécu dans cette vie humaine, c'est que nous ayons quand même un projet, que nous donnions un sens à notre vie, les personnes qui n'ont ni projet ni but dans leur vie sont souvent tristes et rabat-joie, on a l'impression que leur vie est terminée et que déjà ils sont comme des morts vivants, ce sont des espèces de zombies terrestres. Ceux qui emportent le cœur, et bien ce sont les gens qui ont un petit peu de "zou", un peu de projets, je dirais un peu de printemps dans le cœur, qui ont envie d'avancer, de faire changer les choses, et finalement cela correspond certainement à ce que l'humanité porte de plus beau, le désir de s'élever. Certes certains ont eu le désir de s'élever d'une manière peut-être très prosaïque, en voulant simplement faire une ascension sociale et arriver coûte que coûte en haut de ce que l'humanité semble glorifier et honorer. Alors cela, bien sûr, peut être un sentiment et un désir d'ascension et d'élévation, mais il ne remplit pas certainement toute une vie, c'est du moins en tout cas ce qu'à long terme on peut constater.

        Mais on peut aussi se demander si, d'une manière plus poétique, le désir même de s'élever dans les airs n'est pas le désir de l'Ascension par excellence, et depuis Icare le désir de s'élever dans le ciel quel qu'il soit, voire même le désir de se jeter du haut d'un pont avec un élastique, c'est peut-être une manière détournée de vouloir quelque part braver les airs, peut-être que cela correspond effectivement à tout ce que l'homme porte comme désir d'élévation, mais on se rend bien compte que, malgré Concorde ou d'autres engins mécaniques peut-être plus développés qui nous emmènent comme dans certains films d'anticipation, au-delà des galaxies les plus inconnues, ce désir de l'homme reste malgré tout insatisfait. Il reste le désir d'évasion un petit peu plus haut qui est celui intellectuel ou philosophique, qui est de trouver dans le monde de la pensée le fait que cette pensée humaine atteigne les rivages mêmes de la divinité, de l'absolue idée en soi de ce que peut être le sens même de la Révélation. Et j'entendais encore ce matin que la grande mode, ce n'était plus d'aller voir son psychologue, donc ne courez plus chez un psychanalyste ni chez un psychiatre, mais il est nécessaire maintenant, d'aller dans des cafés, dans des bars pour discuter ensemble philosophie, pour trouver un sens à sa vie, à son monde, et ainsi élever un petit peu plus la réalité quotidienne vers des pensées plus hautes. Tous ces désirs-là, en fait je dirais restent souvent hélas ! simplement des moyens humains.

        Le Christ nous propose une réalité importante. Oh ! Il ne nous propose pas d'évacuer le côté prosaïque ou poétique ou philosophique de notre désir d'ascension, Il nous renvoie simplement à notre humanité. Et l'on peut le trouver dans les textes même de l'Écriture. En fait quand le Christ s'élève, deux anges apparaissent et viennent dire aux apôtres : "mais que regardez-vous vers le ciel ? Celui que vous attendez reviendra comme Il est parti". Et dans l'évangile de Marc, il nous est montré que le Christ s'élève, Il va vers le Père et que les apôtres tout heureux, accompagnés par la grâce et la force du Christ annoncent la Bonne Nouvelle et travaillent dans ce monde.

        Frères et sœurs, il me semble que nous avons là le vrai mystère de notre Ascension et donc la compréhension même de la fête que nous célébrons aujourd'hui. L'ascension de l'homme, elle passe par le fait que ce que nous faisons au plus petit d'entre les nôtres, c'est au Christ que nous le faisons et qu'en élevant l'homme, nous l'élevons vers Dieu. C'est cela le mystère de l'Ascension. Si nous voulons vraiment le vivre, si nous voulons le faire nôtre, il nous faut encore plus plonger notre désir dans le fait que l'homme puisse s'élever, et s'élever vers Dieu, c'est le fait que notre humanité, nous l'aimions tellement que nous désirions toujours pour elle quelque chose de plus grand. Du coup ce n'est pas une évasion du monde, ce n'est pas une évasion des préoccupations de nos contemporains, mais c'est au contraire une récapitulation, un accomplissement de tout ce que l'homme porte en lui-même et de le porter en action de grâce vers Dieu, de le porter en offrande vers Dieu pour que Dieu le porte à son accomplissement et l'offre au Père, pour qu'il y ait, comme le dit saint Paul, le corps du Christ total dans l'Église et dans le monde qui se réalise.

       Frères et sœurs, l'Ascension du coup passera par des choses aussi simples que de trouver en l'autre ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui l'élève, et non pas ce qui le rabaisse. Combien de fois le mari trouve que sa femme est imparfaite, ou la femme reproche toujours à son mari de ne pas comprendre ce qu'elle désire. Combien de fois les enfants trouvent-ils que leurs parents ne sont pas à la hauteur et ceux des autres bien meilleurs. Combien de fois nos frères sont-ils vraiment ennuyeux et nos sœurs un peu lointaines plus agréables. Combien de fois notre voisin fait trop de bruit et son chien impossible à vivre, alors que nous ne connaissons même pas sa vie familiale. Finalement tout le monde a l'air dur et méchant quand nous les regardons.

        Or qu'est-ce qu'il faut que nous fassions, nous autres chrétiens, c'est de témoigner que notre humanité est belle, donc de poser un autre regard, de voir ce qui va faire grandir l'autre, ce qui va le faire progresser, ce qui va l'élever, ce qui va le conduire vers le mystère même de Dieu. Or nous passons notre temps dans le quotidien à toujours rabaisser l'autre, à toujours trouver que ce qu'il fait n'est pas bien, ce qu'il fait est minable et vraiment qu'il est là pour ennuyer le monde.

        Mais, frères et sœurs, après on s'étonne que la vie au quotidien soit si difficile. Pourtant ce qu'il y a de beau, c'est que Dieu nous aime chacun personnellement et que c'est dans cet Amour personnel de Dieu pour chacun d'entre nous que nous avons reçu justement à notre baptême et que nous ne cessons de recevoir dans l'eucharistie, c'est cela qu'il faut développer et faire grandir en l'autre. Nous avons une mission de l'Ascension à accomplir, nous avons la mission d'annoncer la Bonne Nouvelle, donc de faire grandir l'humanité. Et Paul VI disait dans une de ses encycliques qui s'appelait : Populorum Progressio, le fait que les peuples progressent, justement le fait que Dieu puisse être annoncé et puisse grandir dans notre monde, le fait que Dieu puisse encore se manifester et se révéler, cela passait par cette progression de l'homme, passait par le fait qu'on élevait ce qu'il y avait de meilleur dans l'homme, qu'on le faisait grandir.

        Frères et sœurs, que cette eucharistie nous ouvre à ce regard sur les autres parce que c'est ensemble que nous irons vers Dieu. Si Dieu a fait rentrer une part de l'humanité dans le ciel, c'est pour que chacun d'entre nous qui sommes une part de cette humanité, avec Lui nous accomplissions la route de cette voie royale qu'Il a ouverte pour nous et qui est de faire rentrer réellement ce que nous avons de meilleur, de plus grand et de plus beau, le fait d'être homme, vers le Seigneur.

        Que le mystère de l'Ascension, nous le fassions vivre à chacun de ceux que nous connaissons, surtout ceux qui sont pour nous les plus proches, afin que tous ensemble, Église, corps total du Christ, nous entrions dans cette gloire et cet Amour que Dieu veut pour chacun d'entre nous.

        AMEN

 

 

 
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