AU FIL DES HOMELIES

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EN HAUT, EN BAS, ET LE CIEL ?

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année A (13 mai 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Anges de l'Ascension 
Pourquoi restez-vous ainsi à regarder vers le ciel ? Nous n'en avons pas fini avec le ciel. Ce n'est pas si simple de comprendre ce qu'est le ciel : non seulement où cela se situe, mais à quoi cela ressemble et à quoi cela sert-il ? Une maman me disait hier qu'elle rappelait à sa petite fille qu'après s'être brossé les dents il fallait qu'elle fasse sa prière. Puis elle passe par hasard près de la chambre où la petite fille, après s'être lavé les dents, s'est retirée, Elle entend : "Au nom du Père, au nom du Fils, au nom du Saint Esprit, Amen", puis plus rien, puis : "Aba daba abadaba", puis : "Amen". Elle ne dit rien. Le lendemain elle lui dit : "C'était bien ta prière hier soir ?" La petite fille lui dit : "Je savais plus quoi Lui dire alors j'ai fait " Aba daba aba daba ". Mais tu as remarqué, j'ai quand même dit "Amen ". Nous ne sommes pas assez enfants et nous n'osons pas parler comme cela à Dieu. Mais pourquoi pas ? Le ciel ! Cette petite fille avait d'ailleurs renoué avec le rite le plus ancien où il faut parler à Celui qu'on ne voit pas et qui est ailleurs et où les paroles, même incompréhensibles à nous-mêmes comme dans le temps en latin, cela marche mieux. Il y a de la magie. Mais elle a cinq ans. Je vous dis cela parce que je pense que nous avons un rapport avec le ciel qui est un rapport encore d'enfant. Évidemment nous ne scrutons pas le ciel, c'est-à-dire l'en-haut. Quoique beaucoup reconnaîtront ici (j'espère), dans le confessionnal le plus discret, où ils ne vont plus d'ailleurs, que parfois ils jettent un regard intéressé sur l'horoscope, on ne sait jamais. Les astres, l'en-haut peuvent signaler une journée meilleure que la précédente. Nous n'avons pas éliminé complètement à l'intérieur de nous ces petits gestes, ces petits actes qui font que nous essayons de vérifier si nous sommes nés sous une bonne étoile, en-haut ou si, au contraire, les astres nous sont défavorables, les astres d'en haut.

        Il y a un rapport entre l'en haut et l'en-bas que nous maintenons et avec qui nous entretenons des relations un peu craintives. Il faut donc poser les actes le mieux possible pour que les actes nous protègent contre nous-mêmes ou contre les autres. Il y a eu hier un monsieur, pendant les vigiles, qui a trempé pendant vingt minutes une médaille dans le bénitier. Je pense qu'il vérifiait que chaque anneau était bien mouillé. Je dis cela en riant parce que, sans me moquer de cette petite fille ou de ce monsieur, il y a en chacun de nous ce qu'on va appeler "la superstition" mais c'est trop facile parce que cela le remet tout de suite, d'emblée, du côté : "nous sommes plus grands, plus intelligents, notre foi est plus profonde, etc ..." Je crois que nous n'avons pas fini d'interroger le ciel ou de lui demander autrement "comment Dieu fait pour affirmer qu'il surveille ma vie et que je ne sente rien et que cela ne marche pas ". Et pourtant, nous ne cessons de demander à Dieu qu'il y ait . une sorte de surveillance, de protection, de garantie parce que nous avons peur, parce que nous avons raison d'avoir peur. Et nous faisons une demande à Dieu à travers tous les actes que nous posons : venir à la Messe en est un.

        Qui de nous oserait affirmer haut et clair que nous venons dégagés de toute envie d'être en bons termes avec le divin ? Ce n'est pas possible. C'est pour cela qu'à mon avis il vaut mieux accepter de tolérer des traces de "superstition" de croire que nous les avons déjà éliminées, que nous sommes passés à la foi d'adulte. Un psychanalyste viennois très célèbre avait dit en son temps une phrase pas si idiote que cela : "Une partie de la religion est liée à la toute puissance infantile". Eh bien c'est vrai. La toute puissance infantile c'est tout ou rien, tout de suite ou jamais. Nous sommes un peu dans cette incertitude : si nous pouvions être sûrs, quand même, que Dieu dans sa toute puissance est vraiment tout puissant et pas totalement impuissant. Ouf ! On pourrait se reposer cinq minutes. Il y a une interrogation permanente par rapport à la Providence. Il suffit d'ailleurs que les jours soient beaux pour que nous y croyons mais il suffit qu'un malaise, une épreuve de santé, une difficulté psychologique ou une angoisse survienne et nous avons l'impression que le monde, que la terre, que l'en-bas s'ouvre et que le ciel ne nous rattrape pas. Et que le ciel s'en fout. Il y a bien des moments où nous avons l'impression que le ciel s'en fout. Tout le problème c'est l'en-haut et l'en-bas. Je crois que Dieu n'est pas plus en-haut, il est évident qu'il n'est derrière les astres, et Il n'a rien à voir avec l'infini des galaxies, aussi immenses soient-elles, aussi métaphoriques soient-elles dans le sens de l'infini de la création. Dieu n'est pas dans l'infini de ces astres-là, ni dans l'infini de l'univers le plus petit de ce monde.

        Je vais essayer de prendre une image qui va vous expliquer, qui tentera de nous expliquer ce qu'est le ciel. Nous avons, chacun de nous deux faces : une face publique et une face plus privée. Dans la face publique, celle selon laquelle nous sommes là nous sommes soucieux de notre relation, de ce que nous donnons à voir à l'autre, de ce que nous avons envie de recevoir de l'autre, soucieux de notre psychologie, de nos engagements sociaux, moraux, etc ... Quand nous rencontrons quelqu'un, nous nous heurtons d'abord à cette face publique là, qui est tout un travail que nous avons acquis par la culture, par l'éducation et qui n'est pas qu'un vernis. C'est un travail réel, Nous avons à vivre ensemble. Et puis il y a une face plus privée, plus intime, presque pas totalement connue de nous parfois, mais connue dans la vie intime des époux par exemple. Là où nous sommes à la fois dégagés de la préoccupation de nous-mêmes et que nous commençons à être avec quelqu'un pour être avec lui. Cela c'est la face privée. Le ciel c'est l'intimité sacrée de Dieu. C'est cela le ciel. C'est ni en-haut, ni en-bas, ni plus loin, ni plus proche, quoique ce soit vrai aussi : il faut bien trouver des images. C'est la manière que Dieu a de vivre avec lui-même quand nous ne le voyons pas. Comme vous dans la salle de bain, encore que dans la salle de bain on regarde son image. C'est la manière que Dieu a de vivre avec lui-même dans la plus stricte intimité. C'est le ciel. Et Jésus est remonté au ciel, dans l'intimité du Père, dans ce jeu d'une pure lumière où tous les actes posés, tous les gestes posés sont infinis, transparents à eux-mêmes et inaccessibles pour nous. Le ciel, nous l'interrogeons et il nous interroge et il inquiète les hommes depuis la création du monde et vis-à-vis duquel ils entretiennent des relations superstitieuses pour devenir un jour religieuses. Entendons bien : religieux cela veut dire "Une relation". Nous sommes inquiets. Nous regardons et nous interrogeons ce que nous ne pouvons pas voir et ce qui, pour l'instant et les hommes l'ont bien pensé, n'était pas donné à voir à l'homme.

         C'est cette manière incroyable que Dieu, dans une totale autonomie, totale indépendance, totale inventivité, dans une immensité sans fin, dans un amour qui s'enrichit incessamment a de vivre et de jouer, tous les Trois : Le Père, le Fils et l'Esprit Saint. C'est cela le ciel. Et Jésus est retourné dans cette intimité. Il y est retourné avec un incroyable cadeau, avec de la chair humaine, avec ce qui était complètement étranger, qui n'appartenait pas du tout à cette intimité sacrée de Dieu et qui est un bout de vie humaine, un bout de chair humaine qui en quelque sorte, maintenant, sert d'aimantation pour la nôtre. Il y a une sorte de brèche qui s'est faite dans l'intimité de Dieu. Le ciel n'est plus, maintenant, totalement cet univers autosuffisant quasiment clos sur lui-même. Dieu vivant avec Dieu et n'ayant finalement pas besoin de nous, même si l'image est trop raide, trop rigide. Mais une brèche est ouverte. Une brèche à laquelle n'avait longuement pensé en Lui-même, évidemment, mais une brèche vraiment ouverte. Parce qu'Ils ont accueilli au cœur de ce monde, étrange à l'homme, si différent de l'homme, cette part d'humanité qui attire, appelle, convoque une à une toutes les autres humanités, quelque chose comme une sorte d'inauguration incroyable s'est faite au jour de l'Ascension dans ce ciel, dans cette intimité de Dieu. Au cœur de l'inviolable secret de Dieu, de son cœur, est entré ce qui n'avait rien à voir avec Lui, un morceau de création, un morceau d'histoire. Et il n'est pas entré simplement pour que ce morceau d'histoire ou ce morceau de chair bénéficie de façon privilégiée de la Gloire, c'est-à-dire de ce qui à l'intérieur explose de façon permanente dans cette intimité de Dieu, mais parce qu'à cette chair s'accroche comme une espèce d'immense chaîne, chacune de nos humanités.

       Alors qu'est-ce qui nous est demandé dans la Foi ? Dans la Foi, il nous est demandé de nous accrocher pour ne pas être de reste. Il nous est demandé dans la Foi, en quelque sorte, de commencer à inaugurer en nous, non plus une relation d'en haut d'en bas, moi, petit, parlant à ceux d'en haut, très loin mais l'invitation que Dieu me fait, et à l'entendre : Je suis fait, mais c'est une pure gratuité de Dieu, pour vivre dans cette intimité de Dieu. Dieu me hisse au niveau que je ne pourrais même pas inventer et me convoque et m'invite à partager le plus intime de Lui-même, dans ma chair, pas en expurgeant ce qui est mauvais en moi afin que je ne puisse pas ternir l'intimité pure de Dieu. Non, Dieu prend le risque que ce que nous sommes participe pleinement à ce que Dieu vit en Lui-même. Et c'est cela que nous fêtons aujourd'hui. C'est cela que nous appelons la divinisation.

        Alors, Dieu l'inaugure incessamment en nous. Ce n'est pas, ce que je dis là, une sorte d'invitation générale. Mais Dieu l'inaugure de façon permanente. D'ailleurs sans arrêt Il réduit, comme on réduit une fracture, Il réduit cette distance, par la grâce sacramentelle, par exemple par le don de la grâce du baptême, par le don de l'eucharistie. A chaque fois Dieu réaffirme, invente et propose de réduire ce qui est irréductible mais qui dans son invention folle en raison de son amour pour nous, Dieu veut que nous nous rapprochions. Seulement, évidemment cela ne résout pas le problème de notre crainte et c'est là qu'il faut passer de la relation de superstition d'en haut d'en bas à la relation religieuse. "Relation" c'est un travail. Passer de cette imagination de toute puissance : Dieu me protège, rien à craindre ou au contraire, tout s'acharne contre moi. Ce que nous avons tous pensé à un moment donné, à une relation dans laquelle ce que je suis, ce que je fais, ce que je pense intervient dans la vie que j'ai. Mais malheureusement pas uniquement ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense mais aussi ce que sont les autres et ce que font les autres. Non seulement ma propre liberté, qui est déjà un don vertigineux que Dieu me refait, mais également la liberté des autres et donc l'harmonisation ou la non harmonisation des libertés entre elles, des hommes entre eux. Et ce que nous pensions comme une mauvaise étoile, comme un sort un mauvais sort ou une malchance ou le mauvais œil, comme on dit qui s'acharnait contre nous, n'était pas simplement que, tout d'un coup, de son laboratoire de surveillance Dieu avait décidé : "dossier classé", c'était que les libertés humaines dans le jeu que Dieu nous avait redonné s'étaient retournées et avaient laissé une espèce de jeu qui était le problème du mal entre nous et que ce mal s'était retourné chacun contre soi. Mais c'est le jeu de la liberté humaine et nous avons à reprendre le licou du travail de notre liberté. Et je pense bien que la liberté c'est comme un travail à accomplir en soi pour que cette liberté s'ordonne sans arrêt à l'invitation que Dieu fait pour chacun de nous. Et c'est une façon d'honorer l'invitation qui nous est faite que de croire que nous avons à reprendre ce chemin qui mène à Lui. Même si nous n'en faisons que quelques bouts. Dieu fera le reste. Dieu comblera la distance qui nous sépare de Lui parce qu'II l'a voulu, parce qu'Il l'a décidé et parce que cela est irrévocable.  

         Alors, frères et sœurs : "Aba daba aba daba". J'aurais pu simplement dire cela. Mais "Amen".

       Comme dit la petite fille : T'as entendu que j'ai dit " Amen " ! Et elle avait raison de dire que le plus important n'était pas "Aba daba aba daba" mais qu'elle avait dit "Amen " à ce qu'elle ne pouvait pas exprimer et qui était bien plus grand qu'elle. Mais elle avait dit cet "Amen" qui veut dire "je crois" et "je le veux", "j'y mets tout mon être". Nous aussi, frères et sœurs :

        AMEN

 

 
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