AU FIL DES HOMELIES

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ABSENCE OU DISTANCE ?

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année B (29 mai 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Auzon : L'Ascension 
Cela pourrait ressembler à la fin d'un film, par exemple je pense à "Loin du Paradis", où la dernière scène présent une jeune femme sur la quai d'une gare qui dit au revoir à l'être qu'elle a aimé, cet amour n'ayant pas pu s'exprimer à cause de beaucoup de problèmes personnels, et de la société également, elle reste un peu sur sa tristesse et surtout sur le regret. Oui, elle pourrait être tellement triste qu'elle s'en retournerait, comme elle le fait d'ailleurs, sans trop savoir ce qu'elle va faire de tout ce qu'elle a vécu avec cet homme qu'elle aimait, parce que maintenant, elle reste avec l'absence, avec le départ.

        On pourrait imaginer, pourquoi pas, comme on le chante souvent dans les antiennes, que les apôtres sont attristés. Oh, ils n'ont pas sorti leur mouchoir blanc, ils n'ont peut-être pas versé de larmes sur le quai de départ de la gare qui mène Jésus vers le Paradis, mais certainement, ils se sentent désormais un peu isolés, un peu esseulés, un peu loin du Paradis. Ils venaient de vivre quelque chose de difficile : la mort de Jésus. Mais, ils l'avaient quand même retrouvé et revu, et ils avaient vécu quelque temps avec Lui, quarante jours nous dit saint Luc. Dans ses apparitions, le Ressuscité a mangé avec eux, Il leur a dit : "Voyez, touchez mes plaies, c'est bien moi". C'est encore plus difficile d'avoir l'impression de perdre pur la seconde fois, quelqu'un que l'on aime. 

        Effectivement, il y a une absence qui se crée. Désormais, les apôtres ne vont plus voir le Christ ressuscité. Il y a bien un vide incompressible qui commence à exister. Ils pourront toujours bien sûr se rappeler ce que le Christ a dit, ils pourront vivre de leurs souvenirs, mais est-ce que cela est consolant ? Il y a en tout cas, c'est certain, une distance qui s'établit. C'est tellement vrai que l'évangile lui-même, la Parole de Dieu, en montrant que Jésus s'élève à la vue des apôtres, veut marquer que désormais, il y a une distance entre Jésus et les apôtres, entre Christ et l'humanité. C'est pourquoi cette Ascension est tellement imagée. Le Christ était déjà auprès du Père dans sa gloire par la Résurrection, le Christ avait déjà donné son Esprit Saint, saint Jean nous dit qu'Il avait soufflé sur ses apôtres en leur disant : "Recevez l'Esprit Saint". Mais saint Luc qui est plus pédagogique, comme on le lit dans les Actes des apôtres dans la première lecture, nous dit : "Quarante jours après, vient l'Ascension, et puis, viendra le don de l'Esprit Saint". Toujours est-il que vivre cette absence, incite les apôtres à réagir. La réaction des apôtres n'est pas différente forcément de ce que n'importe quel autre humain aurait vécu : il n'y a pas moins de tristesse, il n'y a pas moins de questions qui se posent à l'esprit de ceux qui voient partir Jésus. Il n'y a pas moins d'interrogations sur le sens de ce départ. Pourquoi Jésus n'aurait-Il pas pu rester éternellement, encore aujourd'hui, nous apparaissant de temps en temps, nous livrant son message d'amour, ses quelques paroles, et nous serions peut-être un petit peu plus nombreux à la messe le dimanche pour venir le voir, un peu comme certains hauts personnages qui ont le privilège de pouvoir dire quelques paroles. 

        Cela dit, on pourrait aussi expliquer que Jésus était pour Dieu, parce qu'Il est Dieu, et étant Dieu, par le principe même de sa Résurrection et de sa vie, Il est entré Lui-même dans la Voie et dans l'éternité. Notre pauvre humanité en est encore dans le temps, sur le long chemin de monde, en est encore dans cette création, dans cette matérialité, dans ce concret. Alors, que peut signifier pour les apôtres de vivre désormais sans Jésus qu'ils ont vu et entendu, qu'ils ont touché ? On pourrait ne pas oublier que Jésus ne part pas sans laisser une dernière parole. En effet, l'évangile nous dit, si nous l'avons bien écouté, que c'est "après leur avoir parlé que Jésus fut enlevé de devant les yeux des disciples". "Après leur avoir parlé", autant dire quand on est attentif aux dernières volontés d'un mourant, autant dire que les dernières paroles du Christ doivent avoir une importance capitale, puisque ce qu'Il leur a dit, ils le font immédiatement. Jésus leur dit : "Allez, de toutes les nations faites des disciples, allez prêcher à toute la création". Dès que le Christ s'efface à leurs yeux, les disciples et les apôtres vont prêcher et à partir de ce moment-là, l'évangile de Marc se termine en disant : "Désormais, le Christ par sa Parole, les accompagne dans les miracles qu'ils font". Il nous faut alors renverser la question : "Est-ce que c'est vraiment une absence ? Est-ce que c'est vraiment un départ et un vide ?" Non, c'est une distance, et la distance n'est pas forcément une absence, la distance n'est pas forcément un vide. C'est Paul Ricœur qui disait que la distance crée la profondeur. Je crois que c'est très juste. L'être humain a souvent tendance, même quand il a l'impression d'aimer parfaitement, a souvent tendance à étouffer l'autre et à être un poids. Dans l'amour, la proximité est importante. Mais le véritable amour est aussi celui qui crée la distance et permet à l'autre d'exister. Et Jésus-Christ permet à ses apôtres, par l'Ascension, d'être apôtres. Vous le savez, "apôtre" veut dire "envoyé". Si Christ n'avait pas disparu à leurs yeux, ils n'auraient toujours été que les fidèles compagnons autour de Jésus, un peu bien au chaud comme dans un cocon. Désormais, ils existent par eux-mêmes, et ils existent dans ce en quoi Jésus les as créés et façonnés : dans leur mission d'envoyés, d'apôtres. Il leur laisse cette parole, et désormais cette parole habite en leur cœur. 

        Je pense que derrière ce mystère de l'Ascension, se crée non seulement pour les apôtres, mais pour chacun d'entre nous, pour ce qu'est l'Église, le sens même de ce que Jésus a voulu accomplir en sauvant l'humanité. Saint Paul dit une phrase importante dans l'épître que nous avons entendu en disant : "L'Église est désormais le Christ total". Parce que Jésus entre avec son humanité dans la gloire du Père, et son humanité est poursuivie, continuée et prolongée dans ce corps qui est l'Église, en chacun d'ente nous. Mais comment Christ est-Il continué ? Comment Christ est-Il prolongé et perpétué ? Par la prédication, par le fait que des hommes, des femmes prêchent. Ce n'est pas réservé uniquement aux prêtres, bien sûr, même si vous êtes obligés de vous farcir parfois des semons, mais la prédication, c'est l'envoi de chacun d'entre nous dans cette mission inscrite au baptême. Tout à l'heure pour Damien et Louis, on dira en faisant l'onction de saint chrême : "Désormais, tu es prêtre, prophète et roi". Ce ne sont pas des mots parce que Damien et Louis devront s'offrir à Dieu. Prophètes, parce qu'ils devront dire la Parole de Dieu, rois, parce qu'ils devront servir leurs frères. C'est cela la prédication, c'est cela qui fait qu'aujourd'hui Jésus est présent, et par le groupe des apôtres, Il est présent à toute sa création. Il est le Christ total, c'est-à-dire, Il est universel, synonyme de "catholique". 

        Alors, que nous reste-t-il à faire ? A prêcher. Il nous reste à témoigner. Le départ du Christ ne doit pas être un repliement, le départ du Christ ne doit pas être un attristement de notre part, mais c'est une provocation, une demande à découvrir, à voir, à toucher et à entendre le Christ dans la création, dans l'universalité, dans la totalité. En effet, Jésus nous laisse cette Parole qui est sa présence. Quand saint Jean écrivait au début de son évangile : "La Parole, le Verbe s'est fait chair", ce n'est plus vrai seulement de Jésus, c'est vrai de toute parole et action humaine, c'est vrai de notre Église, c'est vrai de notre communauté. Notre parole doit se faire chair, notre parole doit être salut, notre parole doit être résurrection, notre parole soit être déjà ce Paradis, ce Royaume qui se construit à travers toute la terre. C'est ce qu'on appellera : notre mission. Le chrétien est un missionnaire, mais faisons attention, un missionnaire n'est pas un colonialiste, nous ne faisons la mission en bourrant le crâne aux autres en y enfonçant des vérités première, ce n'est pas cela du tout. La mission, c'est la découverte du don de Dieu dans le cœur de chaque homme et c'est très différent. Où est le Christ ? Loin de nous ? Loin du Paradis ? Non, Il est dans chacune des vies humaines, Il est dans le cœur de tous les hommes, même si ce cœur est encombré parfois de ronces, il y a, planté comme au jardin d'Eden, l'arbre de la Vie dans le cœur de chaque être humain. Ce que Jésus nous laisse, c'est ce qu'il est Lui-même, son amour. A nous de découvrir, de voir, d'entendre Jésus-Christ dans l'amour que pourrons percevoir et pourquoi pas, servir dans le cœur de tous les hommes, dans la vie de tous ceux que nous sommes appelés à rencontrer. 

 

       AMEN 

 

 
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