AU FIL DES HOMELIES

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ASCENSION ET MONDIALISATION

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (21 mai 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"C'est la force même, le pouvoir, la vigueur qu'il a mis en œuvre dans le Christ quand Dieu l'a ressuscité d'entre les morts et qu'il l'a fait asseoir à sa droite dans les cieux. Il l'a établi au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir. Il Lui a tout soumis, le plaçant plus haut que tout".

       Frères et sœurs, la manière dont l'Épître aux Ephésiens nous évoque l'Ascension du Christ est sans doute la plus précise et la plus profonde. Bien sûr, nous sommes très attachés au récit que donne saint Luc dans les Actes des Apôtres et que nous venons d'entendre : il est si chargé de son imagerie traditionnelle avec Jésus qui s'élève dans les cieux. On l'imagine concurrent d'Apollo, d'Ariane ou de je ne sais quelle station Mir, laboratoire interstellaire ambulant. L'épître aux Ephésiens ne nous présente pas le Christ selon cette image du déplacement céleste : on nous dit que le Christ a été établi au-dessus de tout, "Il Lui a tout soumis". Et j'aimerais méditer quelques instants avec vous cette affirmation centrale de la foi de l'Église : "Tout est soumis au Christ", afin de mieux comprendre ce qu'elle veut dire pour nous aujourd'hui, à l'aurore du troisième millénaire. Car c'est peut-être seulement maintenant, vingt siècles après l'événement que nous pouvons comprendre certaines choses du mystère de l'Ascension : nous verrons pourquoi.

       Quand nous fêtons l'Ascension, nous célébrons une donnée de la foi qui va "à rebrousse-poil" de pratiquement toutes les autres mentalités religieuses que l'on peut connaître sur la terre. Pour la plupart des religions, pour que Dieu soit vraiment Dieu, il faut qu'il reste chez lui, et de même l'homme est l'homme, dans la mesure où il se contente de vivre dans son monde terrestre. Le mieux qu'on puisse imaginer pour l'homme, c'est qu'après avoir vécu sur la terre, il trouve une place dans un endroit que Dieu ou les dieux lui ont préparé : un paradis, un royaume, dans lequel l'homme se sent bien et pourra vivre le plus longtemps possible, et même éternellement, à l'abri de toutes les difficultés et de tous les malheurs que les humains peuvent connaître ici-bas sur la terre. Je ne crois pas trop forcer la note en disant que la plupart des religions ont proposé à l'humanité un au-delà refuge. Je ne crois pas exagérer en disant que beaucoup de chrétiens misent encore sur cette conception ou cette imagination d'un au-delà qui est tout simplement un abri ou un refuge : " là-bas on sera mieux, on sera tranquille, il n'y aura plus de guerre, il n'y aura plus de mort, il n'y aura plus de pleurs ". Par certains côtés, c'est vrai, mais c'est quand même le paradis vu du petit bout de la lorgnette, par le côté humain, c'est le Royaume tel que nous l'imaginons et nous le représentons à la mesure de nos désirs. J'insiste : ce n'est pas absolument faux, mais c'est très insuffisant. Et je ne crois pas que le Christ soit venu simplement pour donner à l'homme un abri par rapport à l'aventure de sa liberté et le mettre à l'abri de tout risque. Une telle conception du salut cautionnerait la religion comme refuge et comme consolation à bon marché. Et Dieu sait combien cette conception de la religion comme "sécurité sociale" convient à nombre de chrétiens aujourd'hui encore, si tant est que la sécurité sociale puisse être considérée de nos jours comme un abri ...

       Or, ce que nous croyons est tout différent : l'Ascension, c'est le fait qu'une humanité concrète, je dis bien un humain comme nous, avec un corps, avec des sens, avec une intelligence, une volonté, une affectivité humaine, avec toutes les caractéristiques d'une existence humaine, que ce quelqu'un qui est vraiment homme, est entré définitivement et pleinement au cœur même de la vie trinitaire, au cœur même de cette communion du Père, du Fils et l'Esprit Saint. À vrai dire, il ne l'avait jamais quittée, mais comme il s'est fait homme, il a fait que son humanité entre désormais pleinement, sans aucune restriction, dans la vie de Dieu. Autrement dit, et cela peut vous paraître bizarre, on peut dire : dans la Trinité, il y a maintenant quelqu'un qui est un homme. Cela, aucune religion ne l'avait jamais dit ni cru : qu'une humanité concrète puisse entrer dans la vie divine, voilà le mystère étonnant et absolument original et unique que nous célébrons aujourd'hui.

       Nous confessons qu'une humanité concrète est maintenant au cœur de Dieu. C'est pourquoi nous croyons qu'il n'y a rien "au-dessus de, Lui", comme l'écrit l'auteur de l'épître aux Ephésiens : "Il lui a tout soumis, le plaçant au-dessus de tout". Ceci n'est pas à comprendre comme une hiérarchie de grades et d'honneurs, mais comme le fait qu'une humanité est désormais tellement liée de l'intérieur à la vie trinitaire qu'elle en partage pleinement et totalement toutes les prérogatives : désormais cette humanité concrète est au sommet de toute la création. C'est pourquoi la première épître de Pierre dit que les anges regardent ce mystère avec convoitise, on pourrait presque traduire avec jalousie. D'une certaine manière, les anges qui sont, du point de vue du fonctionnement intellectuel et spirituel, beaucoup plus perfectionnés que nous, sont en fait soumis à l'humanité ressuscitée et exaltée du Christ, comme Seigneur de toutes la création, visible et invisible.

       Tout lui est soumis. Et le texte de l'épître aux Éphésiens précise : "Dieu l'a établi au-dessus de toutes les puissances". Ces puissances sont précisément les anges : bons ou mauvais, ils conduisent les destinées du monde humain. Autrement dit il y a quelqu'un, pleinement homme comme nous, j'insiste, ressuscité évidemment, mais comme nous le serons nous-mêmes, et ce quelqu'un qui est humain vit et règne dans le cœur de Dieu, se trouvant au sommet de toute la pyramide des êtres créés.

       Cette affirmation a des conséquences énormes, dont voici la plus importante pour notre foi: si un humain partage maintenant la Vie avec Dieu, cela rend possible et accessible un tel partage à tous les humains. L'universalité du christianisme vient de là. Puisqu'un homme, une créature humaine comme nous, est entré par l'Ascension dans le cœur de Dieu, alors pour tout homme la même chose devient possible, en lui et par lui. Chacun de nous ici présent, chaque homme sur la terre depuis le premier sinanthrope jusqu'au dernier homo sapiens qui vivra sur la terre, tout homme, à partir du moment où il est homme, a reçu, reçoit et recevra par cet humain qu'est Jésus-Christ la possibilité d'entrer dans la vie trinitaire. Il n'y a plus d'exception : "Allez, enseignez toutes les nations". L'universalité, bien sûr nous la connaissons déjà parce que nous sommes tous, comme nous le disons dans la déclaration des droits de l'homme : "Tous les hommes naissent libres et égaux en droit, etc …" Mais fondamentalement l'universalité de la foi chrétienne, la catholicité au grand sens du terme, repose sur le fait qu'un seul étant entré dans l'intime de la vie trinitaire, il n'y a donc plus aucune barrière pour aucun être humain. Désormais, toute notre vie, toute notre existence, c'est un aller simple jusqu'au cœur de la Trinité, un aller sans retour : car il s'agit d'y vivre éternellement de la contemplation du mystère de la vie de Dieu. Et donc, pas de réincarnation, pas d'êtres qui montent et qui descendent et qui se réincarnent dans les crocodiles ou les papillons. Chacun d'entre nous personnellement est donc invité à entrer dans le mystère de Dieu, chacun d'entre nous devient un partenaire de la Trinité.

       C'est le projet politique de Dieu. Dieu n'a pas d'autre politique que celle-là : c'est l'égalité démocratique poussée au plus extrême degré. Et c'est même une politique tellement rigoureuse de la part de Dieu qu'il considère que désormais les anges eux-mêmes, les puissances elles-mêmes, les créatures invisibles ne peuvent entrer en plénitude dans la contemplation du mystère trinitaire que par cette humanité concrète de Jésus-Christ, autrement dit : "ils font la queue comme tout le monde". Les anges n'ont pas de droit privilégié pour entrer dans le mystère trinitaire avant nous, ils y entreront comme nous, si je puis dire, par le petit portillon de l'humanité du Christ, mort et ressuscité pour tous, dans notre condition humaine.

        Une autre conséquence, davantage liée à notre condition historique en cette fin de second millénaire, c'est que l'Église est la première à croire à la mondialisation. Eh oui ! La mondialisation devient un mot à la mode aujourd'hui, un mot qui fait peur, mais nous avons tort, car il nous faut prendre acte du fait que la mondialisation ne devient possible dans l'aventure humaine que par le christianisme. Et d'abord, il ne faut pas nous tromper de saint patron, il ne faut pas mettre la mondialisation simplement sous le patronage de saint Coca-Cola, de saint Sony ou de sainte Elf-Aquitaine qui d'ailleurs, doit faire un peu de purgatoire actuellement. Nous avons le devoir de mettre la mondialisation sous son véritable patronage. Nous sommes choqués de ce qu'aujourd'hui la mondialisation représente uniquement l'extension du pouvoir économique par ce qu'on appelle des multinationales, mais c'est toujours la même chose, que faisons-nous comme chrétiens pour que la mondialisation se réalise par d'autres moyens que les seuls éléments ou les seules forces économiques ? Que les grandes puissances économiques de la planète soient les premières à voir et à comprendre l'intérêt qu'il y a à vendre du Coca-Cola en Chine, voilà qui fait partie de leur lucidité de financiers et d'hommes d'affaires. Mais comment se fait-il que nous, chrétiens, en cette fin de vingtième siècle, nous percevions beaucoup moins la dimension personnelle de la mondialisation ? Comment se fait-il que nous commencions à oublier que l'Église, pendant les deux millénaires qui viennent de s'écouler, a toujours dans une perspective missionnaire qui était la forme limitée mais réelle de la mondialisation spirituelle de l'humanité par l'annonce de l'évangile ?

       C'est précisément parce que l'Église a toujours cru que chaque personne est appelée à entrer dans le cœur même de la Trinité, qu'elle a eu ces mouvements missionnaires courageux et prodigieux, même celui du dix-neuvième siècle dont pourtant on se plaît à souligner les connivences avec le colonialisme européen : en réalité, tous les missionnaires qui sont partis à cette époque-là, l'ont fait d'abord parce qu'ils étaient convaincus que toutes les sociétés auxquelles ils pouvaient s'adresser, étaient appelées par le Christ ressuscité à entrer dans la vie trinitaire. Ils ont vraiment cru à la parole de Jésus : "Allez, enseignez toutes les nations ". De ce point de vue-là, nous paraissons beaucoup plus timides aujourd'hui. De façon simpliste, nous pensons que la "mondialisation" équivaut à tomber dans l'anonymat du consommateur standardisé par des réflexes conditionnés. Mais pour les chrétiens, la mondialisation, c'est la possibilité réelle d'entrer dans la communion personnelle et définitive avec tous les êtres humains, par et dans le Christ, dans la Vie trinitaire.

       Car le terme de "mondialisation" recouvre deux sens ou deux attitudes qui ne sont d'ailleurs pas exclusifs l'un de l'autre, mais qui nous dévoilent montrent les enjeux du processus historique en train de s'amorcer. Il est regrettable qu'aujourd'hui nos sociétés de tradition chrétienne ne perçoivent cette mondialisation que sous le seul aspect du profit ou de la rentabilité économique, ce qui en soi d'ailleurs n'est pas un péché. Après tout que les Chinois boivent du Coca-Cola, ce n'est pas plus mauvais que le thé, peut-être moins bon que le thé chinois, mais sûrement meilleur que le thé en sachet que tout le monde boit maintenant ! Mais il existe une approche de la mondialisation, plus profonde, plus vraie et dont les enjeux sont infiniment plus décisifs : nous-mêmes, comme chrétiens, nous en portons la véritable responsabilité. Il s'agit de la mondialisation sur le mode de l'entrée personnelle de chaque individu dans le cœur même de Dieu.

       Pour terminer, je voudrais en donner un tout petit exemple pour illustrer ce que je viens de dire. La plupart du temps aujourd'hui, lorsque nous pensons "Église", nous pensons presque instinctivement "affinités religieuses". Comme si le critère était simplement le suivant : "On se trouve bien ici, d'autres se trouvent mieux à côté". Peu importe qu'il s'agisse d'une secte, de l'Église ou d'une autre religion : ce peut être le bouddhisme, le zen, tout ce que vous voudrez. Or cette manière-là d'aborder les choses n'est pas innocente, elle peut être fausse, car en pensant ainsi la religion ou la foi, nous avons déjà posé une sorte d'a priori, nous avons mis des œillères pour aborder le problème religieux. Le résultat c'est une mutilation de l'ouverture à l'universalité.

       Vous vous demandez peut-être : Faut-il réaliser un catholicisme "Coca-Cola", c'est-à-dire une Église où tout le monde est réduit au même gabarit, au même univers religieux : tout le monde les mêmes pensées, les mêmes logos, les mêmes réflexes, les mêmes images et les mêmes scoops à la télé ? En fait, ça n'a rien à voir. Vous avez remarqué ce que le Christ dit : "Allez, enseignez toutes les nations". Il ne dit pas : "Allez et faites une seule nation ", Jésus veut donc dire à ses disciples : "Dans l'ouverture mondiale que je fais au cœur de la Trinité, pour toute l'humanité, je ne veux pas d'un processus de mondialisation "raplatissante" : je veux que soient atteintes toutes les nations". Le Seigneur de la création veut que soit respectée l'identité de chaque groupe, de chaque communauté, de chaque diocèse, de chaque société humaine, de chaque groupe de culture. A une seule condition toutefois : c'est que chacun de ces groupes ne se referme pas sur lui-même, mais accepte la catholicité et l'universalité même du Salut.

       Autrement dit, et c'est admirable, même si l'Église ne l'a pas toujours bien réalisé dans le mystère même de l'Ascension, la foi de l'Église signifie explicitement : ouverture personnelle au monde entier de la vie trinitaire par le Fils de Dieu qui s'est fait homme comme nous, ouverture à chacun des sujets personnels de la société d'avant-hier, d'aujourd'hui et de demain, mais en même temps et indissociablement, ouverture selon la manière particulière dont ils appartiennent les uns et les autres à leur nation, à leur groupe de vie, à leur tradition culturelle, etc … La seule règle étant de ne pas fermer et de ne pas restreindre la perspective d'ouverture universelle au groupe ou au domaine ou à la tradition à laquelle appartient chaque personne.

        Que ce mystère de l'Ascension nous ramène véritablement au cœur même de cette dimension de l'universalité de la foi chrétienne. Nous risquons à certains moments de la perdre, soit parce que nous n'en percevons plus les enjeux, soit tout simplement parce que nous avons tellement peur d'une forme parfois caricaturale de la mondialisation que nous ne voudrions pas que l'Église y succombe. Mais notre vocation de chrétiens, c'est de vivre ce mystère de la mondialisation du salut à sa véritable hauteur, à sa véritable profondeur, celles d'un salut ouvert au monde entier en la personne de chaque croyant et de chaque membre de l'humanité.

       AMEN

 
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