AU FIL DES HOMELIES

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REGARDEZ LE CIEL !

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (15 mai 1980)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? "Et vous, hommes et femmes d'aujourd'hui, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel, avec dans l'esprit, cette multitude de questions, avec dans le regard, comme dans celui des apôtres, cette espèce de tristesse devant un ciel apparemment vide et silencieux devant une terre bien incapable désormais de nous donner ce que nous demandons ? Que faisons-nous là à regarder vers le ciel ?

Cette question, qui n'est pas une question des hommes, mais des anges, nous l'avons souvent mal comprise en nous disant : puisqu'Il est reparti chez lui, au ciel, retournons chez nous, sur la terre et continuons comme avant, de cultiver notre lopin de terre et notre carré de vie, sans trop regarder vers ce ciel où Jésus, comme une lumière, a disparu. N'est-ce pas ce que certains réclament : il faut, comme tâche urgente et essentielle, bâtir et rebâtir, car nos constructions sont fragiles, une cité terrestre, enfin un royaume de véritable justice, de paix sans faille, enfin une cité qui se suffira à elle-même, n'ayant pas besoin du ciel, d'autres ne disent-ils pas, mais s'occuper des choses du ciel, comme c'est inutile et peu important, c'est pour les gens oisifs ou inintelligents qui n'auraient pas compris l'actualité de la société ou le sens de l'histoire. Et puis, ces habitants du ciel, et Dieu au milieu d'eux, ils ne sont guère utilisables car ils n'entrent pas dans les catégories de nos milieux sociaux. Et d'autres combattent Dieu sans y croire d'ailleurs, et veulent détruire ce ciel qui, pour eux, n'existe pas ou pour le moins, qu'ils pensent vide.

Frères et sœurs, ce n'est pas le ciel qui est vide, c'est notre terre qui se vide de sa vie lorsque les hommes cessent de fixer leur regard vers le ciel. Car notre monde, notre société, notre humanité collective ou individuelle ne deviennent pas plus humains, plus justes, plus vrais ou meilleurs, dans la mesure où nous ne regardons pas vers le ciel. Lorsque le désir du religieux est écrasé par le matérialisme, lorsque le sens du spirituel est usé, érodé par le ronron de nos vies, par ce que nous appelons "nos affaires", lorsque la quête de Dieu est lentement minée ou brusquement détruite par une idéologie ou par une autre, il y a une conséquence inexorable, c'est que l'homme se désintègre, c'est que l'humain disparaît. Et c'est tragiquement vrai que la négation de Dieu entraîne les pires tyrannies et la déchéance humaine. Selon ce mot trop lucide d'un philosophe contemporain : "Si Dieu est mort, n'attendez pas que l'homme lui survive longtemps". Et aujourd'hui de quoi meurt notre humanité, si ce n'est de n'être qu'humaine. Pourquoi notre terre se dessèche-t-elle, si ce n'est parce qu'elle n'est que terrestre, comme si elle refusait la pluie qui pourrait la féconder, cette pluie qui ne descend que du ciel.

Nous autres chrétiens, ne sommes-nous pas trop des séparatistes ? Dans notre vie, dans nos soucis, dans nos problèmes, dans nos engagements, dans nos joies, dans nos plaisirs, ne sommes-nous pas trop souvent tentés de séparer Dieu que nous ne voyons pas et l'homme que nous voyons trop ou mal ? Ne sommes-nous pas tentés de séparer le ciel dont nous disons qu'il est pour demain et la terre où aujourd'hui il faut se débrouiller tant bien que mal ? Est-ce que nous ne séparons pas trop souvent l'esprit et la chair, le temps et l'éternité ? Est-ce que nous sommes devenus des hommes, non plus debout, mais brisés comme à angle droit, quand on se met à deux dimensions, verticale et horizontale, alors que Dieu nous a créé debout, d'un seul élan, et les yeux au plus haut de notre chair humaine pour qu'ils soient tournés vers le ciel.

Le mystère de l'Ascension du Seigneur que nous célébrons en ce jour, est un sérieux rappel à l'ordre, oh non pas à l'ordre de nos histoires humaines, mais à l'ordre de l'œuvre de Dieu. Et l'œuvre de Dieu c'est d'avoir justement uni intimement, indissolublement ce que nous séparons d'avoir uni dans la personne de Jésus son Fils, la chair, notre chair, et l'esprit le ciel et la terre notre temps et son éternité, notre mort et sa Vie. Le mystère de l'Ascension du Seigneur nous révèle que le centre du monde ce n'est pas d'un côté la terre sans le ciel et de l'autre le ciel sans la terre, mais que l'axe de l'histoire, c'est la Personne de Jésus-Christ, Dieu fait homme, l'humanité dans la divinité, de façon éternelle, désormais inséparables.

Aujourd'hui nous sommes chrétiens à cause de ce Christ, Fils de Dieu dans la chair et par son Ascension qui entraîne notre chair dans la vie éternelle. Alors, si nous nous engageons dans les réalités d'en bas, si nous nous préoccupons avec sérieux, et il le faut, des problèmes d'ici-bas, c'est ultimement, pour des raisons d'en haut. Notre recherche du visage de Dieu ne peut pas nous détourner du visage de nos frères. L'intensité de notre regard tourné vers le ciel ne peut pas nous voiler l'intensité de la souffrance ou des besoins des hommes. Croire en Dieu, croire en la vie éternelle, ne peut pas être ne pas croire en l'homme et ne pas croire en cette vie terrestre, ou alors nous ne sommes plus chrétiens et nous risquons bien vite de n'être plus tout à fait humains.

On me demande parfois si dans l'évangile il y a des réponses à nos questions. Je n'en sais rien, mais ce que je sais aujourd'hui, en écoutant la Parole de Dieu, c'est qu'il y a au moins une réponse à une question posée par les anges : "Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? Celui que vous venez de voir disparaître ainsi, c'est de la même manière que vous le reverrez quand Il reviendra vers vous." C'est une réponse donnée par les anges, de la part de Dieu, pour nous. Alors dans le monde d'aujourd'hui qui est un monde qui meurt parce qu'il est séparé de Dieu, nous devons être les témoins de ce Jésus en qui Dieu a uni éternellement ce que nous, nous divisons continuellement. Nous devons être ses témoins, debout sans crainte et sans scrupule, témoins que Dieu est la seule réalité pour la terre, que la vie de Dieu est la seule résurrection de toutes nos morts. Et c'est cela que nous allons célébrer maintenant dans l'eucharistie, lorsque dans la puissance de l'Esprit, le pain et le vin de la terre vont devenir le pain descendu du ciel, le vin de la coupe du salut, pour que notre union avec Jésus-Christ soit la plus forte, la plus intense, la plus intime possible, afin que dans la grâce de l'eucharistie, Dieu puisse achever en nous ce que le Christ accomplit de façon éternelle : l'union de la terre et du ciel.

Dans notre monde qui d'autre que les chrétiens sauront témoigner, parce qu'ils le vivront d'abord, de la dimension essentiellement vitale de la foi en Jésus, de la réalité profondément actuelle du ciel sur la terre ? C'est une question de vie ou de mort pour ce monde. Que cette eucharistie nous aide à ne pas séparer ce que Dieu a indissolublement uni.

 

AMEN

 
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