AU FIL DES HOMELIES

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JÉSUS, UN HOMME AU CŒUR DE LA TRINITÉ

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (28 mai 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Montceaux-l'Étoile : Pourquoi regardez-vous vers le ciel ?

La fête de l'Ascension est en quelque sorte le cœur et l'axe principal de toute l'année liturgique. Elle est en effet en rapport étroit avec toutes les grandes fêtes de celle-ci. Rapport étroit avec la fête de Noël selon les paroles du Christ à ses disciples : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde, voilà le mystère de l'Incarnation, maintenant, je quitte le monde et je retourne au Père". Également lien profond avec la fête de Pâques dont l'Ascension est comme la conséquence immédiate. Jésus Lui-même le jour de Pâques ne dit-il pas à Marie-Madeleine : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". Rapport essentiel encore entre l'Ascension et la Pentecôte ainsi que le Christ l'avait dit à ses disciples : "Il vous est bon que je m'en aille, car si je m'en vais, je vous enverrai l'Esprit Saint". Relation enfin entre l'Ascension et la fin du monde, avec cet ultime retour du Christ comme nous l'avons entendu dire par les anges de l'Ascension : "De la même manière que vous L'avez vu s'élever dans le ciel, de la même manière, Il reviendra au dernier Jour".

Quelle est donc la signification profonde de cette fête qui occupe ainsi une place centrale dans le mystère et la célébration de notre foi ? Les images utilisées par la liturgie comme par l'Écriture sont d'abord l'image d'une montée. On nous dit que le Christ s'élèvera aux yeux des disciples. Il s'agit d'une image, bien entendu, car par ce geste, le Christ n'entreprend pas un voyage à travers l'espace. Il ne se rend pas dans un lieu qui se trouverai au-delà des étoiles ou du firmament. Le Christ par ce geste manifeste un départ. Et c'est la même idée que la liturgie vient de souligner à nos yeux au moment où après la lecture de l'évangile a été éteint ce cierge pascal qui depuis la nuit de Pâques manifestait parmi nous la présence du Christ ressuscité.

Première image donc, celle de l'absence du Christ. Deuxième image que nous donnent tout à la fois saint Paul dans l'épître aux Éphésiens et la finale de l'évangile de saint Marc : "Jésus est assis à la droite du Père". Là aussi, il s'agit d'une image, car il est bien évident que dans le Royaume, le Père et le Fils ne sont pas assis sur des trônes. On veut dire par là tout à la fois la souveraineté du Christ sur toutes choses, et l'intimité, la proximité, l'immédiateté de contact entre le Fils glorifié et le Père. Ces images d'ailleurs ne sont pas entièrement suffisantes, car celle du départ et de l'absence du Christ demande à être corrigée : à la fin de l'évangile de saint Matthieu en effet, à la place du récit de l'Ascension qui ne s'y trouve pas, c'est presque le contraire qui nous est dit dans cette ultime Parole du Christ : "Voici que je suis avec vous jusqu'à la fin du monde". Cette absence est donc en même temps une présence. Comment démêler ces images pour essayer d'aller jusqu'au fond d'un mystère qui nous est ainsi proposé.

Frères et sœurs, l'essentiel du mystère de l'Ascension consiste dans ce fait que le Christ retourne auprès du Père, mais pas de la même manière qu'Il en est venu. Quand le Christ est venu parmi nous, au moment de l'Incarnation, la fête de Noël, le Christ était Dieu, le Fils de toute éternité, depuis toujours face à face avec le Père, se nourrissant en quelque sorte de cet Amour de Père par lequel le Fils existe et tire toute sa substance de la plénitude de Dieu. Jésus donc était Dieu et Il reste Dieu, Il ne cesse jamais d'être Dieu. Mais par l'Incarnation, Il a voulu prendre en nous notre propre nature humaine. Il s'est fait l'un de nous, en tout notre semblable, non seulement en ayant un cœur d'homme aimant à la manière des hommes, non seulement en ayant une âme humaine capable de penser en des catégories intellectuelles humaines, mais en prenant aussi un corps, une chair d'homme, avec toutes les fibres de cette chair et toutes les fonctions biologiques de ce corps humain. Et en devenant ainsi un homme Jésus entre dans une communion profonde d'abord avec l'humanité tout entière, car l'humanité constitue un tout cohérent, nous partageons tous la même nature humaine, qui est la même en chacun de nous, bien que chaque fois particularisée par notre personnalité, Jésus l'a faite sienne. Il est homme comme nous, et par-delà sa communion avec l'ensemble des hommes, par son Incarnation, Jésus entre aussi en communion cosmique avec l'univers tout entier. Car l'homme, quel qu'il soit, fait partie de l'univers matériel, par son corps, il est dans une continuité immédiate avec cette création matérielle tout entière, avec cet ensemble de l'univers physique de végétaux, d'animaux et de minéraux. En s'incarnant, Jésus est donc entré pleinement dans le concret, dans la totalité de cet univers créé. Et quand Jésus ressuscite, quand Il remonte au ciel, Il ne quitte pas cette nature humaine comme une dépouille qu'on abandonne, Il ne quitte pas ce corps humain par lequel Il a fait partie de l'univers et du cosmos, Il retourne auprès du Père comme Dieu, bien sûr, mais en même temps comme homme.

Et ce mystère de l'Ascension réside en ceci : c'est que par la Résurrection et par l'Ascension du Christ, il y a un homme, un homme en chair et en os, un homme en âme et en corps, un homme en commu­nion complète avec tous les hommes et avec tout l'univers, il y a un homme au sein même de Dieu, au sein de la joie, de la lumière et de l'éternité de Dieu. Le Fils retourne auprès du Père qu'Il n'a jamais quitté. Le Fils vit dans le face à face intime avec le Père mais Il vit ce face à face à la fois comme Dieu et comme homme. Et la solidarité du Christ avec tous les êtres humains qui partagent la même nature avec Lui, la solidarité du Christ avec cet univers cosmique tout entier ne cesse pas au moment de l'Ascension, bien au contraire, Il attire à sa suite comme un aimant, Il appelle, Il aspire tous les hommes tout l'univers. C'est dire qu'en Jésus, nous sommes déjà en espérance dans le cœur même de Dieu, selon l'expression de l'oraison de cette messe de l'Ascension. En Jésus-Christ, c'est déjà quelque chose de nous qui est auprès du Père, et notre place désormais est là, notre place est fixée au cœur même du Père, et non seulement notre place à nous chrétiens, mais la place de tout homme, et non seulement la place des hommes, mais la place du cosmos tout entier, car c'est l'univers tout entier qui doit entrer dans la joie de la Résurrection qui est la joie du bonheur éternel de Dieu.

Par sa Résurrection, le Christ a en quelque sorte été illuminé de cette intimité de l'amour de Dieu dans toutes les fibres de son corps, car ce corps humain que le Christ avait pris en s'incarnant, Il l'a pris dans la manière d'être qui est la nôtre. Et nous avons vu en lisant l'évangile, en suivant le Christ pas à pas, nous lavons vu naître, grandir, apprendre, nous l'avons vu manger et dormir, et marcher, nous l'avons vu souffrir, nous l'avons vu mourir. Le Christ avait donc une manière humaine de vivre toute semblable à la nôtre aujourd'hui. Mais par sa Résurrection, cette chair même dans laquelle Il avait grandi, qu'Il avait nourrie, dans laquelle Il avait souffert et était mort, cette chair même a pris un style de vie divin. Par sa Résurrection, le Christ a été divinisé dans sa nature humaine, c'est-à-dire non seulement dans sa psychologie, mais aussi dans sa chair d'homme, les fibres mêmes de son corps ont été divinisées de l'intérieur par sa Résurrection. Et c'est cela qui fait que le Christ est comme homme dans sa chair, assis à la droite du Père, présent dans le bonheur éternel de l'amour du Père. Nous-mêmes qui vivons encore sur cette terre, nous sommes appelés à la suite du Christ, tendus vers cette Résurrection qui fera de notre chair à nous aussi, une chair divinisée, établie au cœur même du mystère de Dieu. Et l'univers tout entier est appelé à cette divinisation pour que toutes choses deviennent le corps du Christ total. Alors le retour du Christ ne sera pas un nouveau voyage qu'Il effectuerait pour revenir je ne sais d'où, et nous conduire avec Lui vers ailleurs. Le retour du Christ, ce sera la manifestation dans l'univers tout entier, de cette présence transformante de Dieu qui embrasera comme un feu, consumera et divinisera cet univers.

Voyez-vous, frères et sœurs, nous pensons quelquefois au Royaume comme à un ailleurs, comme à un autre monde qui serait extérieur à celui-ci, qui se situerait quelque part loin de notre monde actuel. Mais il ne s'agit pas d'une autre monde qui ferait nombre avec celui-ci comme s'il y avait plusieurs mondes. Il s'agit de ce même monde, mais devenu autre. Ce n'est pas un autre univers, mais le même devenu nouveau, renouvelé, transformé, transfiguré. Tout ce qui est dans notre univers, non seulement les esprits mais aussi les corps et la matière, est appelé à cette transfiguration, à ce renouvellement, et le Christ dans son Ascension est comme les prémices de cette transfiguration. Il est l'affirmation, la certitude de ce renouvellement. Alors, déjà cette transfiguration est en cours, même si nous ne nous en rendons pas compte, même si nous sommes encore soumis aux processus biologiques temporaires, même si nous devons encore passer par la mort biologique, déjà en nous, nous seulement dans nos esprits et dans nos cœurs, mais dans nos corps, s'édifie le monde nouveau. Quand nous communions au corps et au sang du Christ ressuscité, il y a quelque chose du monde de la Résurrection qui commence à naître au fond de notre propre corps, et non seulement de notre propre cœur. Et c'est pourquoi il est à la fois vrai de dire que le Christ est parti, qu'Il nous a quitté, puisque nous ne le voyons pas, puisqu'Il est entré dans une nouvelle dimension de la vie qui est la seule véritable. Mais il est vrai aussi d'affirmer comme Il nous l'a dit, qu'Il est avec nous jusqu'à la fin du monde, pour y construire cet univers dans lequel Il est déjà entré, dans lequel Il nous fait déjà en espérance, entrer avec Lui, et qu'Il commence déjà à réaliser en réalité en nous et dans lequel nous entrerons à sa suite, en plénitude à la fin des temps.

Frères et sœurs, que cette fête de l'Ascension soit pour nous une immense espérance. Le plus souvent en effet, nous voyons surtout le côté négatif des choses, les guerres, les misères, les pauvretés, les maladies, la haine, la mort. Mais à l'intérieur de cette carapace de médiocrité et de méchanceté de l'homme, il y a l'amour de Dieu qui est à l'œuvre et qui édifie la seule vérité, celle qui demeurera éternellement, la vérité qui est celle de la présence vivifiante de Dieu transformant le monde. Oui, le monde est en voie de naissance, de genèse, d'enfantement, comme nous le dit saint Paul, et il y a dans des douleurs de l'enfantement, mais au terme de ces douleurs, nous serons véritablement dans la joie, dans la gloire et la béatitude de Dieu.

Que cette fête de l'Ascension soit donc pour nous une immense espérance et en même temps de manière concrète, qu'elle nous apprenne à vivre jour après jour, dans tous les détails les plus obscurs et les plus modestes de notre vie, cet avènement de l'amour divin, cette naissance de la présence en nous du Christ ressuscité. Car c'est dans chacune de nos actions, même les plus banales, que s'édifie ce Royaume maintenant ici, aujourd'hui, et non pas plus tard et ailleurs. Que le Christ habite en nous par son Esprit et que nous sachions nous laisser modeler jour après jour par cette présence.

 

AMEN

 
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