AU FIL DES HOMELIES

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CIEL NOUVEAU ET TERRE NOUVELLE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (12 mai 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Et ils le virent s'élever …

"Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre". Cette phrase nous la connaissons comme une sorte de banalité, c'est Dieu qui a tout fait, Il a fait tout ce que nous connaissons de cet univers qui est visiblement à portée de notre main et Il a fait également le ciel, c'est-à-dire cet aspect de l'univers qui nous échappe encore et qui cependant indique quelque chose de l'immensité et de la grandeur de Dieu. Dieu a fait le ciel et la terre. Pourtant nous devrions trouver cette affirmation étonnante, car vous savez bien aussi que très souvent, dans la Bible revient ce thème : "Le ciel c'est le ciel du Seigneur et la terre, Il l'a donnée aux hommes, aux fils d'Adam". Le monde est divisé en deux, il y a la terre dans laquelle nous vivons, cette demeure que Dieu nous a donnée, cet endroit qui nous est familier, où nous nous mouvons les uns avec les autres, essayant d'en tirer parti et profit. Et puis il y a le ciel : "Notre Père qui êtes aux cieux", le Seigneur s'élève au plus haut des cieux !"

Au fond ce qui est prodigieux dans cette première phrase de la Genèse : "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre", c'est que Dieu bâtit une demeure pour y vivre avec les hommes. Pardonnez-moi l'expression mais on dirait que le monde, l'univers est créé sous le régime de la "copropriété". En effet, nous avons tendance à croire que le monde a été créé pour l'homme et pour que l'homme y vive, et pour que l'homme le fasse sien et le domine. Mais en réalité, ce n'est qu'un aspect du problème. Dès le moment où Dieu a eu l'idée de faire vivre l'homme dans un monde, Il s'est pour ainsi dire réservé un appartement, Il s'est gardé le ciel. Et c'est pour cela que dans la tradition biblique, parler du monde, ce n'est pas parler du lieu où vivent les hommes, c'est parler de ce lieu mystérieux, extraordinaire où vivent, en plus ou moins bon ménage, les hommes avec Dieu. Oui, le monde est une copropriété, chacun, au commencement, ne vit pas au même étage. Pourtant Dieu déjà, dans le paradis terrestre, se permettait de temps en temps de venir se promener à la brise du soir. Il allait passer la soirée chez les voisins d'en dessous. Et le grand mystère de notre existence dans le monde, c'est qu'elle nous donne la possibilité de vivre ensemble, avec Dieu. Le monde, c'est la demeure de Dieu, c'est pour cela qu'il est un sanctuaire et un temple saint : non pas parce que nous essayons de le magnifier, ou de l'idolâtrer, ou d'en faire quelque chose d'absolu comme certaines philosophies qui reviennent à la mode aujourd'hui et qui réintroduisent un certain culte des puissances du monde. Non, le monde est saint parce qu'il est habité par l'homme, et il est aussi habité par Dieu. Et même si, à certains moments dans notre inconscience et dans notre légèreté, nous transformons ce monde en une véritable poubelle, il n'empêche que ce monde reste un sanctuaire et que Dieu l'habite.

Seulement voilà, aux origines, Dieu se sentait partout chez lui. Mais une des choses les plus extraordinaires après le péché, c'est que Dieu ne se soit pas retiré totalement du monde. Il a fermé le paradis, mais Il n'a pas quitté le monde ; Il est resté, Il a continué à manifester sa gloire dans le ciel. Et c'est pour cela que les hommes ont toujours, de génération en génération, éprouvé une émotion profondément religieuse en contemplant le ciel. On peut dire que c'est de la religiosité païenne, mais c'est malgré tout le pressentiment de cette présence de Dieu qui n'est plus mêlée à notre péché parce que Dieu est saint, mais qui se reflète encore dans quelque chose de très mystérieux qui est le ciel.

Et l'on peut dire que toute l'histoire d'Israël est ce jeu de cache-cache entre le bien-aimé et la bien-aimée : la bien-aimée vit dans son appartement sur la terre et mène une vie folle et en oubliant son Dieu, elle court à travers le monde en disant : "Où est-Il mon bien-aimé, celui que je cherche ?" Elle demande aux gens qu'elle rencontre : "Qu'avez-vous fait de mon bien-aimé, où est-il ?" Le bien-aimé se cache dans le ciel et regarde par le treillis, il se penche par la fenêtre et à certains moments soulève le loquet, comme il est dit dans le Cantique des cantiques, avec l'envie folle de rencontrer sa bien-aimée. Pendant des siècles depuis Abraham jusqu'à Jésus, l'histoire du monde s'est concentrée dans ce jeu de cache-cache : le Bien-aimé qui essayait de se manifester de temps à autre dans la nuée par exemple, car les nuages se déploient entre le ciel et la terre, ils forment ce lieu de communication et de rencontre entre le ciel et la terre. Et lorsque Dieu descendait dans la nuée pour parler à Moïse, il s'agissait de cette rencontre mystérieuse du bien-aimé qui se cachait la nuit pour aller voir sa bien-aimée. Le mystère de la révélation, c'était que Dieu, inconsolable d'avoir perdu sa bien-aimée faisait de temps à autre une "incursion" parmi les hommes. Alors Il manifestait quelque chose de son visage. Et la bien-aimée, le peuple d'Israël, exultait de joie lorsque son bien-aimé était venu visiter la terre.

Et voici qu'un jour, le Seigneur, la vérité du Seigneur a germé de la terre : Voici qu'Il a planté sa tente parmi nous. Il est venu chez les siens. Et mystérieusement, ayant quitté la demeure des cieux, Il ne s'est plus contenté de regarder par le treillis des étoiles, Il ne fait plus paître le troupeau des anges parmi les lys et les astres du ciel. Mais il est venu prendre la demeure la plus humble, la plus modeste Nous avons vu sa gloire, non pas une gloire céleste qui aurait resplendi de manière éblouissante, mais la simplicité d'une maison de chair. Et dans cette chair, s'est laissé voir, s'est laissé lire, petit à petit cet amour infini que Dieu portait dans son cœur et qu'Il manifestait au fil des jours, lorsqu'il rencontrait les hommes et les femmes sur son chemin et qu'Il leur parlait de la miséricorde de Dieu, de leur pauvreté, de leur misère qu'Il venait soulager, et qu'Il venait rendre espoir à ceux qui étaient découragés, et qu'Il venait leur annoncer qu'ils étaient appelés à devenir des fils de Dieu et à partager la vie du Royaume. Je me demande si à ce moment-là le Christ ne pensait pas en Lui-même : "Je voudrais bien les inviter dans la demeure du ciel, auprès de mon Père. Je voudrais bien les faire entrer dans ce Royaume de Dieu, mais est-ce que ça leur plaira ? Accepteront-ils d'entrer dans la gloire céleste de mon Père ? Comment pourraient-ils entrer dans cette communion qui est le cœur même de notre Vie divine ? Comment pourront-ils recevoir en plénitude cet esprit d'amour que je veux leur donner ? Comment pourront-ils lire à livre ouvert dans le cœur de mon Père pour y deviner ce grand dessein d'amour qu'Il a sur eux ?" Et c'est alors que le Fils dans la tendresse de son imagination divine a voulu nous bâtir une demeure : c'est précisément ce que nous fêtons aujourd'hui.

Le Christ est retourné auprès de son. Père, ressuscité dans sa gloire, dans sa chair, c'est dans son corps qui est ressuscité au matin de Pâque, c'est sa chair, une chair humaine comme la nôtre qui a été exaltée, transfigurée. A partir de ce moment-là, le Seigneur a voulu que son corps devienne "la demeure des hommes au cœur de Dieu". Le mystère de l'Ascension, c'est que désormais, nous sommes appelés à entrer dans le Royaume, mais le Royaume n'est plus simplement le ciel, "l'étage au-dessus" dans lequel le Christ a pénétré ! Mais en pénétrant dans ce Royaume des cieux, avec sa chair ressuscitée, Il l'a pour ainsi dire rendu charnel, Il l'a comme "humanisé" par ce qu'il y avait de plus humble en nous, notre chair. Et le Royaume de Dieu, c'est une chair humaine qui est devenue désormais l'unique demeure et de Dieu et des hommes, une demeure qui contient dans une unité nouvelle, et le ciel et la terre. Le mystère que nous célébrons aujourd'hui, c'est le corps du Christ glorifié, c'est la chair du Christ transfigurée de la gloire et de l'amour du Père et qui devient le cosmos lui-même, la plénitude, comme le rappelle saint Paul dans l'épître aux Ephésiens : la plénitude du corps, la tête qui récapitule en elle toute la vie, tout le mouvement des membres du corps qui est l'Église.

Telle nous est manifestée la merveilleuse élégance de Dieu : Il a établi dans son ciel une demeure qui est la Chair même d'un homme glorifié, la chair de Jésus ressuscité. Désormais tout le cosmos, l'univers entier est saisi dans cette demeure que le Christ a préparée pour nous, a ajustée pour nous. Désormais c'est par le corps du Christ ressuscité que nous recevons la communion, chaque dimanche, entrant ainsi dans le cœur même de Dieu. C'est par le corps du Christ ressuscité que petit à petit le cosmos tout entier est transfiguré, malgré son péché ses faiblesses. Désormais, Dieu habite avec les hommes dans le corps du Christ. La demeure de l'univers et du cosmos n'est plus divisée en deux, un étage pour Dieu et un étage pour les hommes, c'est un unique lieu d'habitation qui nous est donné, le corps du Christ. Le Christ a voulu que ce qu'Il avait pris de plus humble de notre propre condition, une chair semblable à la nôtre excepté le péché devienne la demeure de l'univers.

Ainsi s'achève la création. Au début, et nous l'admirons beaucoup, Dieu a fait le ciel et la terre à partir de rien. Et désormais, dans la Pâque et dans l'Ascension. Dieu a créé le ciel nouveau et la terre nouvelle, à partir de la chair de son Fils, cette chair qu'Il avait prise de la vierge Marie. Et depuis lors il s'étend au milieu de ce monde un corps qui est le corps du Christ, dont nous sommes les membres, un corps qui se lève selon la prophétie du prophète Ezéchiel, "une grande et immense armée !" Nous étions comme des ossements dessèches, nous n'avions plus d'espérance et nous disions : "nos os sont desséchés". Or, voici que le Christ ressuscitant dans son corps, fait de ce corps ressuscité le véhicule de l'Esprit Saint. Alors le Christ peut dire : "Viens Esprit Saint, souffle sur ces morts et qu'ils vivent". Et nous-mêmes de morts que nous étions à cause de notre péché de la désobéissance, nous nous levons dans la force de l'Esprit, dans le vent de l'Esprit, et d'abord, une chair est à nouveau tendue sur les os, puis des nerfs viennent innerver cette chair. Mais cela ne suffit pas, il y faut le souffle de Pentecôte, le souffle de l'Esprit.

Au fond, le mystère que nous fêtons aujourd'hui c'est l'achèvement de la création, c'est l'achèvement de la création par et dans le corps du Christ. De même qu'au premier jour, le Père avait tout créé dans son fils unique, de même ce jour Il recrée toutes choses dans la chair de ce même Fils unique. Voilà la nouvelle création, voilà ce que nous ne pouvons pas comprendre, nous, parce que nous sommes devenus des spiritualistes impénitents et nous vivons dans un oubli et dans une sorte de mépris de notre corps, nous vivons "dans les idées", alors que c'est par sa chair, née de la vierge Marie, crucifiée sur la croix, ressuscitée dans la gloire et devenue plus vaste que le ciel par l'Ascension, que désormais nous recevons la vie de Dieu, pour être une création nouvelle. L'aventure de notre vie chrétienne et l'aventure de l'Église en ce monde aujourd'hui, c'est l'aventure du corps du Christ ressuscité, au sens le plus réaliste, au sens le plus fort de ce corps que nous sommes, est appelé à se relever de la mort, à vivre éternellement et à constituer désormais la demeure de Dieu.

En ce jour, laissons exulter notre joie et notre chant, à partir de maintenant, l'univers est renouvelé. Dieu lui-même, habite une demeure nouvelle à laquelle Il communique une vie palpitante, comme notre cœur et notre sang dans notre chair, comme un amour palpite dans le cœur d'un homme pour son épouse et d'une épouse pour son époux. Désormais la chambre nuptiale est prête, nous serons épousés dans la chair du Christ, nous serons ressuscités dans la chair du Christ, nous vivrons dans sa lumière.

 

AMEN

 
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