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PÈRE JE VIENS A TOI

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (31 mai 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

"Je prie pour ceux que tu m'as donné. Je ne suis plus dans le monde, mais eux sont dans le monde. Et moi, Je viens à toi". (Jean 17, 9-11 )

Frères et sœurs, nous avons l'habitude, et c'est d'ailleurs bien légitime de méditer sur ce mystère de l'Ascension, comme sur tous les mystères de l'histoire du salut, sous l'angle où ces mystères nous concernent, s'adressent plus particulièrement à nous, et d'ailleurs le Christ est venu sur la terre, Il est mort, ressuscité, Il est retourné aux cieux "pour nous les hommes et pour notre salut".

Pourtant je voudrais vous proposer aujourd'hui de méditer ce mystère de l'Ascension, non pas tellement de notre point de vue à nous qui en sommes les bénéficiaires, mais du point de vue du Christ Jésus Lui-même. Dans son ultime prière avant sa Passion, au cours de son dernier repas avec ses disciples, après leur avoir promis l'Esprit et confié ses ultimes recommandations, Jésus se tourne vers son Père pour Lui dire : "Père, je prie pour ceux que tu m'as donnés. Je ne suis plus dans le monde, mais eux sont dans le monde, et moi je viens à Toi".

"Moi je viens à toi". Cette parole du Christ nous fait pénétrer dans les plus grandes profondeurs du mystère de Jésus. Au cours de ce même entretien avec ses disciples, il a résumé ainsi tout le déroulement de son Incarnation : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde, maintenant je quitte le monde et je vais au Père" (Jean 16, 28) "Père je viens à toi".

"Je suis sorti du Père et venu dans le monde". Non pas que le Christ, dans sa nature divine, Lui qui est la deuxième personne de la Trinité, n'a jamais quitté le Père, Il le dit d'ailleurs : "Je ne suis jamais seul, car le Père est toujours avec moi" ( Jean 16, 32). Pourtant mystérieusement, le Fils de Dieu a voulu, en prenant une nature humaine, en se faisant homme, réellement comme nous, en partageant véritablement notre condition humaine, connaître cette distance par rapport au Père :"Je suis sorti du Père et venu dans le monde". Comme homme, Jésus a connu non pas un éloignement par rapport à Dieu, ceci serait tout à fait impropre et inexact, mais bien plutôt une marche vers le Père. Et je crois que c'est ainsi qu'il faut comprendre tout ce déroulement de la vie terrestre du Christ comme homme : une marche vers le Père, un immense élan qui le pousse vers le Père. Comme homme Jésus connaît cette aspiration qu'exerce sur Lui la personne du Père, l'amour du Père. Il connaît ce désir infini d'être avec le Père, de rejoindre le Père. Et nous ne prêtons peut-être pas ce désir infini d'être avec le Père, de rejoindre le Père. Et nous ne prêtons peut-être pas toujours assez attention à ce qui est sans doute le cœur de toute la vie du Christ sur la terre. Nous sommes attentifs à ses enseignements, ses actions, ses miracles, à tout cet aspect, si j'ose dire, extérieur de la vie du Christ, ses innombrables contacts avec tous ceux qu'il a rencontrés, et certes Il est venu pour cela. Pourtant il y a une autre face plus secrète, plus essentielle et qui seule donne son sens à la face externe de la vie du Christ, une face plus intérieure, c'est cette prière du Christ dont nous parle l'évangile à plusieurs reprises, où Il vient en quelque sorte se ressourcer dans cette recherche du visage du Père.

Vous l'avez peut-être remarqué : les évangélistes mentionnent expressément que les grands moments de la vie du Christ se passent à l'intérieur de la prière. Au moment de son baptême, saint Luc nous dit : "Alors que le Christ, sortant de l'eau, était encore en prière, voici que le ciel s'ouvrit et que l'Esprit descendit sur Lui" (Luc 3, 21-22). De même au moment de choisir ses disciples, il nous est dit que Jésus "passa toute la nuit dans la prière de Dieu" (Luc 6, 12). Et encore au moment de la Transfiguration, c'est quand Jésus était en prière (Luc 9, 29) que soudain son visage devint aussi lumineux que le soleil et ses vêtements blancs comme la neige. Mais ce n'est pas seulement à ces moments majeurs de sa vie que le Christ reprend souffle dans le face à face avec le Père, mais pour ainsi dire, quotidiennement, car ici ou là on nous dit : Jésus passait la nuit dans la prière. Le soir Il se retrouvait seul dans la montagne où Il priait (Mt 14, 23). Et le matin quand les disciples le cherchaient, tôt avant le lever du soleil, ils ne le trouvaient pas parce qu'Il s'était retiré dans le désert pour prier (Marc 1, 35-37).

Nous comprenons que si le Christ a eu, avec tous ceux qu'Il rencontrait, cette étroite relation d'Amour qui les sauvait, qui leur montrait qu'ils étaient déjà réconciliés, arrachés à leur péché à leur souffrance, si Jésus a pu rencontrer la Samaritaine au bord du puits, la femme adultère qu'on lui amenait pour demander s'il fallait la lapider, ou Zachée qui était sur son arbre, si Jésus a pu les rencontrer si profondément dans leur cœur, c'est parce qu'il y avait en Lui ce mystère, ce mystère du regard de Jésus sur son Père, croisant le regard du Père sur Lui, ce mystère dans lequel Il se renouvelait chaque nuit, chaque matin. Mystère de la prière de Jésus. Et ainsi nous comprenons que toute la vie de Jésus est cette marche vers le jour où Il pourra dire : "Père je viens à Toi", vers ce jour de l'Ascension où le Christ, Fils éternel de Dieu, qui s'est fait fils des hommes, fils de Marie, va avec cette nature humaine qu'Il a prise, semblable à la nôtre, dans laquelle Il a vécu les mêmes soucis, les mêmes souffrances, les mêmes joies, la même durée que nous, dans cette nature humaine qui fait qu'Il est le Fils de l'homme, Jésus va retourner auprès du Père. Et Lui qui, éternellement, est dans le face à face de son Père, Il va avec ses yeux d'hommes le voir pour la première fois, car comme homme, Jésus a commencé d'exister sur la terre et c'est au jour de son Ascension que sa nature humaine entre dans la sphère divine, dans le mystère de la Trinité, pour contempler face à face ce Père dont Il était sorti.

Ainsi nous comprenons que le moteur le plus profond de la Vie du Christ et le moteur le plus profond donc de toute l'histoire de notre salut, de toute l'histoire de l'humanité, c'est cette attraction d'Amour que le Père exerce sur son Fils qui, en quelque sorte, court vers Lui pour se jeter dans ses bras, pour s'abreuver à la présence de son visage. "Père, je prie pour ceux que tu m'as donné. Je ne suis plus dans le monde, et moi, Je viens vers Toi".

Saint Augustin nous dit que l'amour est comme un poids, mais à l'inverse du poids matériel qui nous attire vers le bas, c'est un poids qui nous attire vers le haut. L'amour est comme une aspiration immense qui attire vers l'être aimé celui qui aime. Et le Père exerce sur le Christ Jésus et, à travers Lui, sur nous tous, cet appel d'amour qui entraîne Jésus, et nous à sa suite, vers le Père. Car "retournant" vers le Père Jésus ne nous quitte pas pour autant. Ce n'est pas en s'éloignant de nous que le Christ va vers le Père, car cette communion d'intimité d'amour qu'Il a établie avec notre humanité en s'incarnant dans le sein de la vierge Marie, n'était pas une parenthèse temporaire, c'est un lien définitif que le Christ a établi entre nous et Lui. Son amour pour nous ne peut plus jamais s'arrêter, Jésus ne peut pas nous quitter. Aussi bien, quand le Christ au moment de son Ascension, va vers le Père, s'élance pour le rejoindre, Il ne nous quitte pas, Il nous entraîne avec Lui. Et c'est pourquoi l'Ascension est la fête de l'espérance, la fête de ce dynamisme, de ce mouvement qui s'empare de toute l'humanité pour la conduire vers ce qui lui donne sens, vers son achèvement, sa joie, sa plénitude. La fête de l'Ascension c'est la fête de notre marche en avant, c'est la fête de notre mise en route. C'est un élan qui doit s'emparer de notre cœur, comme il vivait si profondément et intensément dans le cœur du Christ. Et puisque Jésus est auprès du Père, nous y sommes déjà avec Lui, en Lui, nous y sommes déjà en promesse, de manière inchoative et nous y allons par tous les instants de notre vie, ce qui est fondamental dans le bonheur que le Christ est venu nous apporter. Nous sommes appelés à être enfants de Dieu. Nous le sommes déjà, mais pourtant ce que nous serons n'est pas encore pleinement révélé, car quand nous le verrons, à ce moment-là nous Lui serons semblables parce que nous le connaîtrons comme Lui-même nous connaît (I Jean 3,2). Tel est l'immense dynamisme que le Christ est venu déposer au cœur de l'humanité.

 

AMEN