AU FIL DES HOMELIES

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NOTRE ASCENSION DÉJÀ COMMENCÉE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (8 mai 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

En cette fête de l'Ascension, nous célébrons le mystère du Christ qui siège à la droite du Père. Il ne faut pas bien sûr, s’imaginer le Christ assis confortablement auprès du Père et, de là-haut, jaugeant déjà ce qui marche ou ce qui ne marche pas. Le Christ est assis à la droite du Père et exerce, pour les temps et pour l’éternité, la grâce rédemptrice qui Lui vient de son Père par l'Esprit Saint. Ce matin, je voudrais un instant méditer avec vous sur cet exer­cice, sur cette activité du Christ siégeant à la droite du Père.

Lorsque les apôtres sont rassemblés avec Lui sur le Mont des oliviers, Il disparaît à leurs yeux, et les anges viennent dire aux apôtres : "Tel, vous l’avez vu disparaître, tel Il reviendra. Vos yeux ne le voient plus, donc un jour vos yeux le verront. Alors conti­nuez à regarder le ciel, car c'est de là qu'Il revien­dra". Mais cela signifie-t-il que nous devons attendre le retour du Christ de façon un peu béate et naïve, comme ces gens qui sont dans les salles d'attente que nous connaissons bien où le temps passe, où la porte ne s'ouvre jamais où quelques magazines traînent là pour occuper le temps et l'esprit et faire en sorte que nous puissions attendre, sans trop d'inquiétude et en calmant nos impatience, l'ouverture de la porte. Non. Notre attente est justement ce qui en nous doit corres­pondre à l’exercice de cette grâce rédemptrice du Christ. Cela d'ailleurs nous le proclamons chaque dimanche à la fin du Credo : "J'attends la vie du monde à venir".

Qu'est-ce donc ce monde à venir ? Est-ce un univers autre que celui que nous connaissons, où il n'y aurait ni catastrophe, ni limite, ni souffrance ? Est-ce un état plus bienheureux et plus consolant que le nô­tre? Il ne faut pas d'abord considérer ainsi les choses. Le monde à venir, c'est quelqu'un qui vient. Le monde à venir c'est une personne qui s’avance. Cette per­sonne qui s'avance, ce quelqu'un qui vient, nous en célébrons aujourd'hui le départ de la terre. Et Il le dit Lui-même : "Je quitte ce monde et je vais au Père". Mais de même que le Christ, lorsqu'Il était venu sur la terre n'avait pas quitté le sein du Père, en retournant dans le sein du Père Il ne quitte pas notre terre, et Il continue d'exercer ce que nous chantions tout à l'heure, cette attirance de tous les hommes vers le Père. Oui nous avons à vivre une attente du Christ qui vient. Mais cette venue du Christ ne se situe pas uni­quement à la fin de notre vie où à la fin du monde, cette venue du Christ ne se situe pas uniquement à un moment exact de l'histoire, que nous aurions à atten­dre. C’est un événement beaucoup plus proche que nous ne l'imaginons et beaucoup plus vrai, plus réel, que nous ne pouvons parfois le penser. Nous atten­dons le Christ qui ne cesse de venir. C'est un aspect essentiel de notre foi que nous appelons : l'espérance. Car l'espérance, ne consiste pas d’abord à recevoir un jour la totalité de la récompense, c'est dès aujourd’hui jouir d’une part de ce qui nous sera donné totalement dans l'autre monde, or ce qui nous sera donné totale­ment dans l'autre monde, c'est la connaissance par­faite de Dieu, la proximité totale avec Jésus-Christ. Et bien ! c'est cela aujourd’hui que nous devons vivre et découvrir.

Quel est le chemin de cette attente ? Quel est le chemin de cette rencontre du Christ dès au­jourd’hui? Et bien ! Lui-même nous le dit, comme Il l'avait répondu à Thomas : "Je suis le chemin, la vérité et la vie". Notre expérience chrétienne, chaque jour, au fond ressemble trait pour trait à la marche des disciples d’Emmaüs. Jésus parle à leurs cœurs découragés et attristés, alors qu'ils sont dans l’attente parce que déçus. Jésus vient à leur rencontre, Il se joint à eux au moment où ils n'attendent rien. Il les attire à Lui, réveillant leur attente, déposant dans leur cœur ce feu qui leur fera comprendre petit à petit que Celui qui les a quittés est en définitive bien présent, non pas seulement à côté d’eux, mais au fond de leur cœur, et que déjà Il brûle en eux. Puis viendra le moment où leurs yeux s'ouvriront pour le reconnaître, Il disparaî­tra de nouveau, ils retourneront alors à Jérusalem en marchant comme s'ils voyaient l’invisible, l'invisible étant devenu la force même l'espérance de leur cœur et de leur vie.

Oui, frères et sœurs, le monde à venir, c'est la personne de Jésus et Il est Lui-même le chemin sur lequel nous devons marcher, notre foi vivant en défi­nitive comme la rencontre forte et bienheureuse de notre attente et de notre attirance : "J'attirerai tous les hommes à Moi". Je voudrais développer cela un ins­tant à propos d’un aspect de notre vie que nous ou­blions souvent parce qu'il n’est pas facile ni à cerner ni à vivre. Et aussi je le choisis parce que c’est proba­blement l'un des aspects qui nous ouvrent le plus pro­fondément à cette présence mystérieuse, mais réelle du monde à venir en nous, du Christ qui vient et qui nous attire. Je veux évoquer nos épreuves, nos peines, nos souffrances, toutes choses que nous vivons diffi­cilement, et c'est normal, et pourtant toutes choses où sont inscrites les réalités mêmes de la Pâque du Christ, de son mystère de Rédemption puisqu’Il a connu cette souffrance, cette peine, cette épreuve, et qu'à l'intérieur même de tout cela Il est ressuscité, emportant notre nature de misère dans son Ascension vers la gloire du Père. Nous sommes extrêmement timides, parfois peureux, mal à l’aise pour parler de nos épreuves, de nos souffrances de nos deuils. C'est normal, car on ne porte jamais facilement une croix. Cependant lorsque nous sentons en nous ces événe­ments que j'évoque, il faut, je crois, reconnaître en chrétiens c'est-à-dire non pas de façon pessimiste, mais dans la foi que tous les événements de notre vie, toutes les choses qui composent notre vie quoti­dienne, les meilleurs aussi portent en elles-mêmes leur propre mort. Nous le savons bien, notre corps porte en lui-même ses souffrances, ses limites, ses lourdeurs, ses faiblesses. Et nous le savons, en avan­çant dans l'âge, cela ne s’arrange pas. C'est vrai aussi de notre cœur, nos amours, nos affections portent en elles-même un poids de mort, qui parfois, pèse sur nous de façon peut-être inattendue, non volontaire, mais cependant cruelle. Nous savons bien que ce meilleur de nous-mêmes, nous ne savons pas le vivre sans goûter à la mort, et une mort, une souffrance d'autant plus amère qu’elles viennent naître et appa­raître là même où nous pensions que nous ne les connaîtrions pas parce que justement, c'était le meil­leur de nous-mêmes et le plus profond de nous-mê­mes. Là où nous pensions être forts, nous sommes d'une grande faiblesse. Nous vivons dans notre corps et dans notre cœur ces déchirures profondes, graves et qui nous donnent déjà de consentir, d'une certaine manière à notre propre mort. Je crois que nous ne pouvons pas en rester là, mais que toutes ces brisures, toutes ces cassures sous la peau de nos jours, doivent nous ouvrir à quelqu'un qui vient, elles doivent être comme des ouvertures qui nous font apparaître le visage de quelqu'un qui est là, le visage qui a connu cela même que nous vivons, et plus encore que nous, et qui dans ces moments de mort, de déchirure, de rupture, de peine, de souffrance, veut ressusciter, afin que nous ne vivions pas cela uniquement au plan ter­restre et circonstanciel de façon subjective, mais que nous le vivions dans la foi. C'est-à-dire comme une apparition de la Pâque du Christ ressuscité, là même où nous sommes en train, même partiellement de connaître notre propre solitude et notre finitude.

Frères et sœurs, parce qu'il y a violence en nous, nous sommes appelés, nous sommes attirés de façon plus forte à vivre le mystère de la Pâque et à commencer notre Ascension à travers ces souffrances vers la gloire, dans le mouvement même de la Résur­rection du Christ. Et nous savons que le dernier en­nemi qui doit être vaincu, c’est justement notre mort, l'achèvement même de tout ce que nous vivons, de tout ce que nous pressentons. Oui, frères et sœurs, le monde à venir est déjà présent en nous, il s'ouvre en nous là même où se brise notre monde présent. Et là nous devons commencer à vivre, avec le Christ, le mystère de son Ascension.

J'achève par ces quelques mots de saint Am­broise, évêque de Milan, extraits de son commentaire du Cantique des cantiques : "Entraîne nous après toi. C’est pour cela que nous combattons, mais nous ne pouvons pas t'atteindre, tire-nous afin que nous puis­sions courir. Attire-nous, car nous avons le désir de te suivre. Mais comme nous ne pouvons pas t'égaler dans ta course, attire-nous afin que, soulevés par ton secours, nous puissions mettre nos pas dans tes pas. Car si tu nous attires, nous courrons nous aussi et nous capterons les sources spirituelles qui nous ren­drons rapides".

Frères et sœurs, que la grâce de cette fête de l'Ascension du Christ, de son activité permanente dans notre monde pour nous attirer à Lui, surtout à travers ce qui commence à être notre Pâque, que cela nous fasse discerner et croire que Jésus vient vers nous beaucoup plus vite que nous, nous avançons vers Lui, et qu'en définitive le moment de notre mort ce ne sera rien d’autre que l’instant où Il nous prendra de vitesse. Cette rencontre de notre attente et de son atti­rance, sera sublime et merveilleuse. Nous en aurons vraiment le souffle coupé. Alors Il nous emportera dans l’irrésistible ascension de sa joie et nous serons revêtus avec Lui de la gloire du Père.

 

AMEN

 

 

 
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