AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DE L'ASCENSION ET L'ESPÉRANCE CHRÉTIENNE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année B (9 mai 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Voilà, nous venons d'éteindre le cierge pascal, cela marque l'absence du Christ, cette lu­mière que l'on éteint sur ce cierge, qui symbolise le Christ ressuscité, que nous avons allumé il y a quarante jours, dans la nuit de Pâques, nous fait entrer dans le mystère de l'Ascension. Maintenant qu'il est éteint, cette lumière ne cesse de resplendir dans notre cœur. Mais j'aimerais, ce matin, me poser une question avec vous : devons-nous nous réjouir ou être tristes de cette absence ? Quelle doit être notre attitude ? Devons-nous penser, comme le chantait Daniel Balavoine, dans une chanson intitulée : "mon fils, ma bataille": "l'absence a des torts que rien ne défend", que le Christ aujourd'hui qui n'est, semble-t-il, pas visible physiquement, ne peut pas se défendre contre cette absence ? Ou bien, au contraire devons-nous nous réjouir ? et sur ce modèle, nous avons l'Écriture qui est parfois discordante, même si elle s'accorde à dire que le Christ s'est absenté, qu'Il est parti rejoindre le Père, on nous montre les apôtres ou bien allant tout de suite louer et glorifier Dieu dans le Temple, ou bien repartant tout simplement au Cénacle sans savoir peut-être quoi penser, et en tout cas en attendant l'Esprit.

Je pense qu'il faut savoir réagir peut-être des deux façons, il y a à la fois un petit peu de tristesse, mais aussi beaucoup de joie. Est-ce que c'est la même joie que celle que nous avons pu voir, il y a plusieurs années, sur les écrans de cinéma ? Vous vous rappelez certainement de E.T., cet extra-terrestre qui, c'est une chose qui m'avait marqué, dans sa vie, réalisait comme une parodie du salut de Dieu. Cet être venu d'autre part, complètement étranger au monde de la terre, arrive dans notre univers et n'est compris que par l'intelligence et la sensibilité d'un enfant mais se trouve rejeté par les autres, il en meurt, mais qui re­naît à la vie, presque comme une résurrection. Et vous vous souvenez de la fin, de cette image où on le voit s'envoler, non pas en navette spatiale, ce qui eut été grossier, mais sur une bicyclette avec cet enfant, sur fond de lune. C'est comme une Ascension. Vous voyez encore aujourd'hui, le même schéma que celui du salut du Christ, de la Résurrection et de l'Ascen­sion, peut marcher pour une film, puisqu'on dit que c'est un des plus grands succès commerciaux et le film du siècle. Mais je pense que le Christ, et vous serez certainement d'accord avec moi, n'est pas E.T. et que nous ne nous réjouissons pas, comme l'enfant dans le film, qu'Il nous ait apporté un peu de sympa­thie et de gentillesse. Le salut du Christ va bien plus loin. Et j'aimerais donc ce matin, avec vous, méditer sur ce mystère de l'Ascension.

C'est un mot parfois compliqué. Quand on fait des sondages, on ne sait déjà pas ce qu'est la Résur­rection, mais alors encore moins l'Ascension. On la confond avec l'Assomption, j'espère que ce n'est pas votre cas. C'est le 15 Août, l'Assomption. Alors l'As­cension ? J'aimerais réfléchir avec vous, en trois points. Je ne finirai pas par tout dire de l'Ascension, mais au moins éveiller un petit peu notre cœur à ce mystère.

Le premier point, c'est évidemment le fait que le Christ est élevé, Lui qui était descendu. En effet saint Jean nous l'a très bien montré quand il com­mence son évangile, il parle du Verbe éternel et avec Luc on finit dans la crèche. Le Christ, Verbe de toute éternité, Dieu, Parole du Seigneur, s'incarne et prend notre humanité. Il fait ce mouvement qui est de des­cendre du ciel vers la terre. Mais le Christ est des­cendu encore plus profondément, Il est descendu dans les entrailles de la terre, Il est descendu dans ces en­trailles pour naître à la vie divine, pour renaître par sa Résurrection, et c'est ce que nous avons fêté, il y a quarante jours. Et ce mouvement de resurgissement est un mouvement qui le fait s'élever vers le Père, Il revient d'où Il est sorti, Il retourne au Père. Et ainsi le Christ, par ce mouvement de descente et de remontée, nous ouvre le chemin du ciel, Il nous ouvre ce chemin du ciel par son humanité. Et c'est vers ce chemin que nous nous avançons et que nous allons.

Or on peut se faire une première objection, celle d'ailleurs que s'était faite Jean Paul Sartre, en écrivant dans "les mouches" : "plus de sage nourrice qui se penche sur toi du haut de l'Olympe, il n'y a plus rien au ciel, ni bien, ni mal, ni personne pour me don­ner des ordres, car je suis un homme, Jupiter, enten­dez Dieu, et chaque homme doit inventer son che­min". Cette attitude, j'espère qu'elle n'est pas la nôtre. Le chemin du Seigneur, celui qu'Il a tracé entre le ciel et la terre, est un chemin qui nous ouvre à la liberté. C'est une possibilité de choix que ce chemin fermé au jour où Adam et Eve avaient péché, la porte du Para­dis étant définitivement close, et bien le Christ est venu nous redonner l'essentiel de notre vie, le bonheur qui semblait s'être éteint de par le péché et de par la blessure. Le Christ nous ouvre ainsi une possibilité de salut, une voie de salut qu'il nous faut emprunter. Et c'est ce que nous fêtons en ce jour de l'Ascension, cette voie royale, ouverte à tous les hommes, tous ces petits chemins qui ne rejoignent que le même chemin, celui que le Christ a inscrit dans l'humanité en venant vers nous et en nous ouvrant cette porte dans le ciel, en faisant que cette échelle soi accessible à tous, cette échelle qui rejoint le ciel et la terre et où les anges descendaient et montaient c'est le chemin de la liberté.

Le deuxième point que nous ouvre ce mystère de l'Ascension, entre autres, c'est le mystère de Jésus ressuscité qui reviendra dans la gloire. En effet, l'As­cension, c'est encore la fête du mystère de la Résur­rection du Seigneur, ce mystère que nous avons vécu pendant quarante jours, mais que nous ne cessons de vivre encore aujourd'hui. Élevé dans la gloire, c'est par la puissance de cette Résurrection, par la puis­sance de cette vie qui va ressurgir de la mort que le Christ éclaire nos visages, qu'Il nous donne enfin de pouvoir être réchauffés et éclairés par la lumière et l'amour de Dieu. Or l'Ascension, continuation du mouvement de la Résurrection, est un mystère qui englobe toute notre humanité. Je me souviens, j'avais été marqué par cela à Taizé : en regardant les vitraux qui sont sur les bas-côtés de la basilique de Taizé, il y avait plusieurs mystères qui étaient ainsi travaillés dans le verre. Et il y en avait un qui représentait un homme que j'ai pris pour Jésus-Christ, et je ne me suis pas trompé, qui était dans des tons bleus, sa cape était bleue, le ciel était bleu, et Il avait une boule ronde, en or, qu'Il portait dans ses bras. C'était le mystère de l'Ascension. Et je n'avais pas compris en premier ce que c'était. Et je pense, en y réfléchissant d'un peu plus près, qu'il y a là quelque chose de très juste. Le Christ, dans le mystère de son Ascension, ne s'évade pas, mais au contraire Il remplit de sa présence tous les êtres, il n'y a plus à courir, à aller vers un point déterminé de la terre pour rencontrer Dieu, mais Il a pris dans ses mains et dans ses bras ce globe terrestre qu'Il porte et qu'Il serre contre son cœur.

Ainsi le mystère de l'Ascension, c'est cela, c'est Dieu le Fils, qui dans son humanité en allant vers le Père, emporte un petit peu de notre cœur pour le serrer de plus près en attendant que nous venions le rejoindre dans la joie et la béatitude éternelles. Nos cœurs sont ainsi dans l'attente de son retour glorieux, de la Parousie. Et lorsqu'Il viendra juger les vivants et les morts, il reviendra comme Il est parti. Il reviendra se faire encore plus proche de nous pour nous serrer sur son cœur.

Le troisième point que j'aimerais souligner dans ce mystère de l'Ascension, c'est celui du Christ assis à la droite du Père, mais toujours présent parmi nous. Et nous serions peut-être tentés, malheureux que nous sommes, d'aller scruter le ciel ou bien de nous attrister que le Christ ne soit plus là. Mais nous devons avoir à cœur de le chercher, de le trouver, d'essayer par toute notre vie de bien savoir qui Il est encore pour nous et ce à quoi Il nous a appelés. Mais il nous faut le chercher partout où n est, il nous faut le chercher dans notre cœur et dans le cœur des hom­mes, il faut le trouver, car le Christ est là près de nous, il nous faut, jusqu'à la fin, le chercher car, comme Il l'a promis, Il reviendra, Il reviendra pour juger, Il reviendra à la fin du monde. Et l'Ascension nous ouvre sur la parousie, c'est-à-dire sur le retour glorieux du Christ, pour que le Christ vienne nous prendre et nous saisir et nous emmener dans cette demeure qu'Il est allé nous préparer. Mais il ne nous faut pas abandonner cette recherche du Christ, et il ne faut pas nous imaginer que nous L'atteindrons par quelques idées, par quelques notions intellectuelles, par quelques pensées qui finalement atteindraient le ciel de sa présence. Nous n'atteignons plus Dieu par cela, car c'est Dieu qui nous a atteints, Il nous a at­teints dans notre humanité et Il nous fait saisir la plé­nitude de la divinité, car Il a fait ce mouvement de venir jusqu'à nous pour nous tirer et pour nous attirer jusqu'au Père. Et il nous faut le chercher dans son corps et son corps c'est l'Église.

Ces trois points sur le mystère de l'Ascension m'invitent à vous brosser une conclusion assez large sur les conséquences de cet acte du Christ dans notre vie. Je me permets de vous lire un petit passage de saint Augustin, à propos de l'Ascension. Il y parle du corps qui ne doit pas être mutilé, le corps du Christ, alors que tout le monde se réjouit de l'Ascension et de cette gloire. Et il dit, s'inspirant de l'Écriture : "Voyez où s'étend son corps, le corps du Christ, voyez où Il ne veut pas être foulé aux pieds. Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre. Voilà où Je reste, Moi qui monte, Je monte parce que Je suis la Tête, mon corps reste sur la terre ». Où est-Il ? sur toute la terre. Prenez garde à ne pas le frapper, à ne pas Lui faire violence, à ne pas le fouler aux pieds. Ce sont les dernières paroles du Christ qui monte au Ciel". (Saint Augustin, "Traité sur l'Epître de Jean" X,9, P.L.35, col 2060-61), le corps du Christ est aujourd'hui sur terre, c'est nous, mais ce corps du Christ est rempli de la gloire de Dieu car le Christ-tête a rejoint le Père et nous remplit de sa gloire. Le mystère de l'Ascension nous ouvre donc à quelque chose dont on parle aujourd'hui peut-être rarement, à l'espérance.

L'Ascension est le mystère de l'espérance. Ah! l'espérance. L'espérance a été très souvent criti­quée. Nicolas Sébastien de Chamfort (1740-1794) écrivait : "L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse, et pour moi, le bonheur n'a com­mencé que lorsque je l'ai eu perdue" (Pensée, Maxi­mes et Anecdotes). Eh bien pour nous c'est le contraire. Péguy disait : "cette petite espérance, c'est celle qui entraîne tout" (le porche du mystère de la deuxième vertu). Et aujourd'hui le mystère de l'As­cension nous ouvre à cette espérance, nous ouvre à ce chemin du salut, nous met sur le chemin de la liberté, nous met sur ce chemin de liberté pour rejoindre le Père, car nous sommes déjà une Église qui a deux pôles : le pôle du ciel et le pôle terrestre. Le pôle du ciel, parce que le Christ-Tête a rejoint le Père, mais qu'Il demeure en nous, présent, car son corps est ré­pandu sur toute la terre et que nous sommes le corps glorieux de Dieu. L'espérance doit agir en nous comme un organe vivifiant qui va nous permettre de donner à notre vie un sens, le sens de notre vie, c'est ce ciel, c'est cette parousie, ciel bien décrié, certes, par tous les idéaux humains qui souvent déstructurent la vie et l'on peut en citer de nombreux véhiculés par la littérature notamment.

Cette espérance du ciel a été détruite par tant de systèmes politiques pour n'en faire qu'un bonheur matériel, qu'un bonheur à rechercher sur terre. Alors certes, on nous traitera d'utopiques, on parlera d'opium, d'aller rechercher ailleurs notre vie, ailleurs notre bonheur. Mais l'espérance, ce n'est pas ça. C'est vrai que si l'on parlait du ciel en termes simplement d'espace matériel au-dessus de nous, nous nous trom­perions. Et dans ce cas-là, tous les hommes qui vont en spoutnik dans l'univers auraient raison de dire qu'ils n'ont pas trouvé Dieu dans le ciel. Non, car le ciel divin s'étend sur terre. Dieu est au-dessus de tout, Il n'est pas extraterrestre, encore moins E.T. Il est de notre terre par son Incarnation et Il nous ouvre à la plénitude de sa divinité, par son Ascension, c'est là la différence. Il nous ouvre à ce salut, Il nous donne d'avoir à cœur de le rejoindre. Et c'est ça l'espérance, chemin de liberté, accomplissement eschatologique et structuration de notre vie.

Avez-vous à cœur de rejoindre le Christ ? Est-ce que cela vous fait mal qu'Il ne soit pas encore avec nous, que nous ayons à le chercher et à le trouver ? Mais pourtant Il est dans la plénitude de son corps, Il est au plus profond de nous. Et c'est cela qui doit nous réjouir et non pas nous rendre tristes, nous ouvrir à la joie. C'est ça l'espérance, c'est ça le mystère de l'As­cension, c'est cette plénitude de vie qui entre en nous et qui nous fait avancer malgré les difficultés, malgré toutes les embûches de la vie. Et c'est cela que le chrétien apporte aujourd'hui : "Allez par toute la terre, enseignez toutes les nations". Le corps du Christ répandu sur la terre, le message du salut an­noncé à tous, l'espérance, le bonheur, la béatitude pour tous. Le chemin est ouvert, l'espérance voilà ce qui nous appartient. La foi, c'est ce que le Christ a réclamé pendant tout le temps qu'Il était là avec ses disciples. La charité, ils l'ont vécue dans la proximité avec le Christ : "Aimez-vous les uns les autres". Et quand le Christ part, il y a à faire fonctionner, il y a plutôt à vivre au plus profond de soi-même ce cœur à cœur que l'espérance va travailler. Et ce cœur à cœur va se travailler dans la vie quotidienne, dans notre vie sur terre. Elle va être un appel à vouloir transformer ce monde, à vouloir le transfigurer, à vouloir ouvrir ce chemin de liberté qui nous donne la plénitude du sa­lut, à vouloir rejoindre, dans la plénitude de la joie, Celui qui ne nous a pas abandonnés mais qui nous appelle à le suivre et à l'aimer de tout notre être.

Excusez-moi, j'ai été un peu long. Je termine en vous citant encore quelque chose. Je crois que la liturgie nous ouvre souvent des perspectives bien plus grandes que nous ne nous l'imaginons parfois. Tout à l'heure, le prêtre élèvera ses mains dans cet espace circonscrit par cette église, et il vous donnera une bénédiction solennelle, au nom de Dieu. Les trois points que j'ai développé dans cette homélie sont les trois axes de cette bénédiction solennelle. Vivez-les. "Que le Seigneur Tout Puissant vous bénisse. Il élève aujourd'hui son Fils dans la gloire et Il vous ouvre ainsi le chemin du ciel". Et vous répondrez : "Amen", si vous y croyez. "Après sa Résurrection d'entre les morts, Jésus s'est manifesté tout proche de ses disci­ples. Ah ! Il s'est fait humain. Qu'Il ait pour vous un visage de paix, c'est-à-dire un visage d'humanité quand n viendra juger le monde" puisque l'Ascension nous ouvre à ce mystère de la parousie. Et si vous y croyez, vous répondrez : "Amen". "Vous savez qu'Il est assis à la droite du Père. Mais cherchez-Le, trou­vez-Le aussi près de vous, jusqu'à la fin, comme Il l'a promis". Et si vous êtes toujours d'accord, avec vous, je répondrai :

 

 

AMEN

 

 
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